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Venezuela | Entretien avec Haiman El Troudi
La révolution vénézuélienne, pas à pas

A seulement 38 ans, Haiman El Troudi est un intellectuel, à la fois ingénieur et poète. Il a occupé différents postes dans le gouvernement révolutionnaire vénézuélien. Nommé ministre de la Planification et du Développement, il était chargé d’intégrer, dans une vision stratégique commune, ceux qui interviennent dans la recherche des nouvelles voies économiques du projet socialiste.
Cet entretien a été réalisé en 2008. Depuis lors, Haiman El Troudi a quitté le gouvernement suite à un nouveau remaniement en mars 2009.

par Miguel Riera
22 mars 2009

Comment as-tu démarré en politique ?

Adolescent, j’avais une vocation qui me poussait vers les mondes de la littérature et du théâtre à Barinitas, un petit village de l’intérieur du Venezuela, dans l’État de Barinas. Il y régnait une activité culturelle très intense depuis de nombreuses années. Plusieurs poètes, y compris de ma génération, sont originaires de Barinitas. Je peux humblement m’inclure parmi eux. J’ai fait un peu de théâtre, ensuite j’ai participé à quelques ateliers d’initiation à la littérature. La vie culturelle tournait essentiellement autour d’un cercle qui agissait comme un aimant pour les personnes intéressées. Un noyau d’arrière-garde du Partido de la Revolucion Venezolana (Parti de la révolution vénézuélienne, PRV), engagé dans la lutte guérillera, s’est monté dans ce village. C’était un lieu de repos de l’arrière-garde des fronts guérilleros, organisé par des militants qui, aujourd’hui, vivent toujours là-bas ; des activistes politiques de longue date avec qui on pouvait rapidement entrer en contact car ils gravitaient tous autour du cercle. C’est là que j’ai commencé à avoir une conscience politique. Ensuite, à l’Université,….. Je vais te raconter une anecdote. J’étais inscris à l’Université - ce qui n’était pas chose facile à cette époque - grâce à mes parents qui étaient en contact avec une personne qui faisait du trafic de droits d’inscription au bureau d’enregistrement des étudiants…. Je pars à la rencontre de cette personne et, lorsque j’arrive au bureau d’enregistrement, je me retrouve pris au milieu d’étudiants étendus sur des matelas en train de revendiquer leur droit d’inscription … Je les ai rejoints… j’ai été préinscrit pendant neuf mois…. J’ai dirigé cette mobilisation très combative des préinscrits, et, suite à cela, il était quasi naturel de m’engager pleinement dans le mouvement étudiant. Nous avons fondé un mouvement étudiant des gauches, je parle des années 89-90…et ils m’ont expulsé.

Tu as dû quitter l’Université ?

J’ai été expulsé un peu plus de trois ans…A ce moment-là, j’étais proche du groupe La Desobediencia (« Désobéissance »), mon groupe s’appelait Desobedencia Popular (« Désobéissance populaire »). Ce groupe était lié à ce qu’on appelle aujourd’hui le Movimiento 13 de abril (« Mouvement 13 avril »), avec entre autres Carlos Lanz, Roland Denis, el « Negro » Villafaña et Luis Damiani. J’ai gagné les élections à la Fédération des centres universitaires mais les Adecos (du parti Action démocratique) m’ont volé la victoire. J’ai terminé mes études et je suis revenu à Barinas, toujours en contact avec les mondes du théâtre et de la littérature…

A cette époque, les universités étaient très politisées ...

Les universités étaient l’épicentre de l’agitation sociale pendant les années 80 et 90. Nous étions toujours les premiers sur les barricades. Le mouvement étudiant était fortement lié à ce qui restait des groupes des gauches, de mouvements guérilleros qui avaient été vaincus au début des années 80. Tous s’étaient repliés sur les universités et c’est de là que certains professeurs et élèves ont continué à développer un agenda politique. Merida, Caraboco et Caracas étaient les principales centres de l’agitation étudiante. Nous autres, nous avons participé aux plans d’insurrection du 27 novembre 1992, qui fut la deuxième tentative [de putsch] après le coup d’État militaire raté du 4 février durant lequel Chavez a été fait prisonnier. Nous nous étions consacrés à préparer le plan de retraite pour ceux qui auraient éventuellement eu besoin d’un passage vers la Colombie en cas d’échec. Ce fut là notre premier contact avec le mouvement militaire. Ensuite, ils ont libéré Chavez. Nous, on était encore étudiants et on n’avait pas encore adhéré aux propositions que le mouvement bolivarien révolutionnaire commençait à développer.

Quand s’est produit le rapprochement ?

Directement après avoir quitté l’université, avec le débat sur la nouvelle constitution. A partir de ce moment, je me suis totalement investi dans la politique bolivarienne ; d’abord à Barinas, ensuite à Caracas, où, après plusieurs expériences, je suis arrivé au [palais présidentiel de] Miraflores pendant trois ans, de 2003 à 2006. Peu à peu, le président m’a confié des responsabilités. En 2004, ma première grande responsabilité a été secrétaire du Comando Maisanta, l’équipe de coordination de la campagne du référendum révocatoire [1]. Après avoir dirigé le bureau de la présidence, nous avons été chargés de créer le Centre international Miranda. Enfin, le président m’a appelé à ce ministère.

Tout au long de cette carrière, tu as écrit plusieurs livres. Combien ?

Neuf, je pense. Aux thèmes variés. Principalement à propos de la systématisation de ce qui est en train de se passer au Venezuela. [2]

Un de ceux-ci traite de l’histoire de la révolution bolivarienne…

Oui, je l’ai écrit avec Luis Bonilla [actuel directeur du Centre international Miranda], en 2004. Nous ne l’avons pas actualisé.

Peut-on parler d’étapes dans la révolution ?

Nous identifions trois étapes. On traite le sujet dans le livre sur lequel nous travaillons avec Juan Carlos Monedero [3].
Nous qualifions la première étape de palliative, c’est l’étape durant laquelle il n’y avait pas de plan structuré de ce que nous voulions faire. Nous n’avions pas d’expérience de gouvernement, ni de cadres pour occuper les fonctions gouvernementales. Il n’y avait pas non plus de ressources financières suffisantes et nous ne contrôlions pas les principaux postes de commande du gouvernement... C’est une étape turbulente, durant laquelle beaucoup de gens qui avaient défendu, jusqu’il y a peu, des propositions sociale-démocrates ou démocrate-chrétiennes en sont venus parfois à défendre une proposition fondamentalement nationaliste et populiste. Populiste lorsqu’on se range derrière l’idée « d’effacer » la dette sociale, de répondre aux besoins sociaux - et ceci est positif et nécessaire - en utilisant une sorte de thérapie de choc, pour essayer de remédier rapidement à tant d’inégalités et d’exclusions. Commence alors un ensemble de programmes sociaux. Le président Chavez s’appuie sur les forces armées en l’absence d’un parti sur lequel s’appuyer, il utilise l’armée comme bras exécutant de la politique publique ; naît alors le plan Bolivar 2000. C’était un plan qui servait à reconstruire les maisons, à répondre aux besoins essentiels, etc… C’était de l’assistancialisme pur. Le gouvernement allait, réparait et se retirait. Et c’était du nationalisme dans le sens où on a resserré les rangs face aux propositions néolibérales de démembrement de l’État-nation.

Dans quel sens un démembrement ?

Pendant les années 80 et 90, l’Etat-nation a été fortement attaqué, directement et indirectement. On est allé jusqu’à parler de dissoudre les forces armées et de les réduire à une police nationale, ce qui, bien sûr, a touché la fibre patriotique des militaires du pays. Il y a évidemment aussi eu tout le processus de privatisation qui, dans la pratique, a conduit à un démembrement de l’État-nation. Je parle de nationalisme non pas dans une approche théorique xénophobe, mais plutôt dans une perspective de sauvegarde des postulats de l’État-nation que nous connaissons.
C’est donc la première phase qui se développe parallèlement à la proposition d’une nouvelle constitution [1999], avec des secteurs qui, historiquement, ont profité de la rente pétrolière, s’accommodant de la nouvelle donne, donnant leur appui au président et allant jusqu’à faire partie de son entourage le plus proche. Un exemple : son ex-épouse est maintenant une leader de l’opposition.
Ensuite, la Constitution est approuvée. Elle est très avancée mais criblée de faiblesses que nous n’avons remarquées qu’une fois la révolution bien entamée. Cette première période se clôt avec l’approbation des lois habilitantes [novembre 2001] [4], un premier point de rupture car nous prenons le contrôle de la rente pétrolière avec la nouvelle loi sur les hydrocarbures et nous prenons également en main le problème de la terre grâce à la loi sur les terres et le développement agraire. Ce sont des lois fondamentales qui octroient une capacité juridique suffisante à l’Etat pour se recomposer et se renforcer. Le gouvernement est entré en fonction en 1999 mais ce n’est qu’en 2001 que le premier plan de développement a pu être élaboré.

Ces lois on été rejetées par l’oligarchie et par de larges secteurs des classes moyennes …

Oui, les tensions ont commencé à s’exacerber et l’offensive des secteurs qui commençaient progressivement à perdre leurs privilèges a redoublé d’intensité. Tout ceci a débouché sur le coup d’Etat d’avril 2002, avec l’appui des patrons (Fedecamaras), de la Confédération des travailleurs du Venezuela (CTV), de tous les partis de l’opposition et des transfuges de la révolution qui passent dans l’autre camp, influencés par les idées de l’empire… Tout ceci a suffisamment été documenté et prouvé. Mais, finalement, ces turbulences ont permis de configurer une identité propre au processus, ce qu’il n’avait pas encore. On avait établi les premiers principes dans la Constitution, par exemple le caractère démocratique de la révolution : « participatif et protagonique ». Dans ce domaine, quelques tentatives ont été effectuées, comme les Conseils locaux de planification publique [5], mais ce furent des expériences éphémères. Ce n’est qu’à partir de 2003, après ces avatars, que sont apparues les « misiones » sociales et avec elles des formes innovantes de recours à la participation populaire dans les projets publics, contournant la gestion ankylosée et inefficace de l’Etat.

Comment contourne-t-on l’administration publique ?

Au moyen des « misiones » par exemple. Elles ont favorisé une espèce de bypass avec les institutions dont nous avons hérité. Les « misiones » réunissent les efforts et les moyens de différentes institutions avec la participation de la population. Le populisme commence alors à prendre une autre forme, car les gens reçoivent l’assistance publique de la part de l’Etat mais ils s’incorporent dans la gestion sociale de leurs revendications. Imagine par exemple le cas de l’école qui, auparavant, était réhabilitée par les militaires ou par une équipe du gouvernement. Une fois le travail terminé, les militaires ou les fonctionnaires se retiraient. Avec les « misiones », c’est la communauté elle-même qui établit une sorte de diagnostic participatif, un inventaire, un registre des priorités. Elle fait de ce projet une priorité et s’organise pour arriver à le mener à terme. On octroie alors les moyens financiers et la communauté s’organise elle-même pour s’impliquer directement dans la gestion de cette œuvre publique et ensuite dans son entretien. Les gens sur place commencent à s’impliquer, cela crée des dynamiques de gestion populaire qui ont émergé en nombre… Les comités de santé, les comités d’éducation, les comités techniques pour résoudre les problèmes d’eau ou d’électricité,… Autrement dit, les gens s’organisent par secteur pour essayer de résoudre leurs propres problèmes avec l’appui de l’État

Commence alors la deuxième étape ?

C’est ça, oui, avec l’apparition des « misiones ». Une fois passé l’épisode du coup d’État, nous entrons dans une seconde phase de la révolution. Nous l’appelons la phase structurelle. Elle a comme caractéristiques principales le développement de la démocratie participative et la prise de contrôle de l’État par le gouvernement. A ce moment-là, il y a plus de marge pour pouvoir effectivement résoudre des problèmes concrets. Le prix du baril de pétrole augmente, les revenus sont donc plus importants et on peut commencer alors à chercher un mécanisme plus adéquat de redistribution de la rente. Les gens se sont immédiatement rendus compte que cette redistribution va au-delà des formes historiques de redistribution que le peuple a connues jusqu’alors, surtout à l’époque des Adecos, lorsqu’on commençait à redistribuer la rente et que quelques années plus tard, on se rendait compte qu’un petit groupe s’était approprié de l’essentiel et qu’une partie résiduelle seulement était véritablement redistribuée… Maintenant, la redistribution se fait sans aucun type de pacte de classes, et sans aucun privilège envers un quelconque secteur spécifique. Ça, les gens le remarquent et tout le monde voit les avancées sociales. Ils se rendent compte qu’on va atteindre les objectifs du Millénaire pour le développement avec de l’avance sur ce qui était prévu, on progresse à pas de géants. C’est le moment structurel de la révolution.

Et ensuite ?

Début 2005, se produit un deuxième tournant, lorsque le président Chavez organise une réunion de haut niveau avec les cadres principaux du processus : dirigeants politiques, syndicaux, du gouvernement, députés, etc. Et là, il détermine dix axes de réorientation pour la révolution, ce qui, d’une certaine manière, n’est rien d’autre qu’un coup de fouet au plan de développement 2001-2007 qui avait été conçu à la charnière de la première étape palliative et de la deuxième étape, la structurelle. Il le fait car ce plan ne portait pas un projet révolutionnaire transcendant l’essence nationaliste et populiste. On définit donc ces dix grands objectifs et, deux mois plus tard, le président proclame le caractère socialiste de la révolution bolivarienne. Il avait déjà proclamé le caractère anti-impérialiste quelques mois auparavant mais, maintenant, il va au-delà de l’anticapitalisme et proclame le caractère socialiste de la révolution bolivarienne en janvier 2005. Ici commence ce que nous avons identifié comme la troisième étape, la transition vers le socialisme.

Quelles sont les principales caractéristiques de cette transition ?

A ce moment-là, on peut déjà dresser un bilan très positif de la révolution, et pas seulement grâce aux résultats que l’on peut déjà exhibés, avec des déficiences, des manquements et des erreurs, sans doute, mais qui en tout cas nous permettent de parler d’avancées significatives sur le chemin du socialisme. Au point de vue de la superstructure par exemple ! Comment nier la politisation de la population ? Et elle l’a fait en adoptant une perspective bien différente de celle dictée par l’empire. A l’instant même, la moitié de la population est à l’école, et c’est une avancée importante. Au-delà du fait que nous avons alphabétisé toute la population analphabète, plus d’un million et demi de personnes, au-delà de ça donc, nous parlons du fait que ce peuple a acquis une compréhension effective du monde ; c’est évidement à mettre en relation avec sa politisation. Et lorsque nous passons de la superstructure au structurel, on peut faire des observations en matières économiques, politiques et sociales. Le social, il n’est quasi pas nécessaire de le mentionner… Je ne vais pas faire de propagande ici, je t’invite simplement à revoir les indicateurs et tu constateras des progrès très significatifs. Je parle de progrès dans lesquels le social se confond avec le politique. En effet, parallèlement à la conscientisation des masses - permets-moi d‘utiliser cette expression sans intention péjorative -, la composante organisationnelle a été le point de départ des processus, intenses et importants, de participation politique que nous avons connus durant ces années. Une participation qui exprime un dépassement du capitalisme dans le sens où les gens délaissent sensiblement l’option individualiste (ne s’occuper que de leurs affaires personnelles) et passe au social en cherchant des solutions pour leur entourage, pour leur communauté.

Et sur le plan économique ?

C’est là que nous avons encore du retard, nous sommes à la recherche de nouveaux modèles. Mais nous avons toutefois réalisé quelques progrès : par exemple, sur le contrôle public des principaux moyens de production, des entreprises stratégiques. Les conditions de vie de la population se sont améliorées, et ce parce qu’on a réussi à redistribuer la rente pétrolière plus efficacement que jamais auparavant, avec toutes les nuances que l’on veut. Il est vrai que nous nous trouvons encore dans une situation dans laquelle coexistent différentes formes d’économie dans la société. Une tendance claire au capitalisme d’État persiste, illustrée par la tendance à étatiser et à contrôler de nombreux secteurs fondamentaux. Mais des dynamiques libérales, essentiellement attribuables aux politiques monétaires, fiscales, de protection de la production nationale, etc., persistent aussi. Il y a une forte composante libérale dans la manière de planifier l’économie du pays. Ces deux tendances coexistent. Il y a aussi une autre tendance que l’on entrevoit, parfois associée au socialisme de marché, qui existe également, suivant en cela l’exemple chinois des zones économiques spéciales de développement.

Y-a-t-il des zones de ce genre au Venezuela ?

Oui, par exemple, il y a une zone qui se développe vigoureusement dans le Paraguana. Et il y a eu d’autres expériences de ce type. Mais des nouvelles formes d’organisation économique de la société émergent. Comme la propriété communale, proposée dans la réforme constitutionnelle de l’an passé mais qui n’a pas pu être inscrite dans la Constitution [un référendum a rejeté cette proposition de réforme, ndr] ; elle représente, sans aucun doute, une forme alternative, distincte, innovante de la manière de concevoir le fait productif à partir de l’organisation de la population, sans la protection de l’Etat. Ou encore l’intérêt croissant pour l’élaboration des budgets participatifs autogérés dont tu as pu te rendre compte à Urariche par exemple. On parle ici du modèle de Porto Alegre avec des variantes singulières, notamment le fait que la communauté s’organise pour définir les priorités d’investissement avec les moyens financiers publics. Ce sont les communautés qui décident de la façon de gérer les excédents générés par une activité économique dont le propriétaire est la communauté elle-même. Pour terminer, à ce moment de la transition, il reste des incertitudes traversées par ces quatre éléments [les différentes formes d’économie], qui s’entrecroisent de façon permanente. On ignore ce qui en ressortira, certains auteurs, dont moi, parlons d’un moment de transition de la transition socialiste. Nous avons tiré des leçons des expériences nationales, régionales (Cuba, Nicaragua, Chili) et de nos propres expériences, de notre patrimoine historique et de la geste indépendantiste,… parce qu’il y a une pensée libérale présocialiste, ou présocialiste utopique chez certains de nos caciques de l’indépendance et dans tous les processus postérieurs comme la guerre fédérale, etc.… Nous avons également appris des erreurs, des réussites et des failles du camp socialiste tout au long du XXe siècle. A la question « qu’est-ce que le socialisme du XXIe siècle ? », nous répondons toujours que ce que nous avons appris de ce bilan critico- historique que nous venons de faire, c’est ce que le socialisme du XXIe siècle ne doit pas être.

Sur ce chemin vers le socialisme, l’échec, la non-approbation de la proposition de réforme constitutionnelle (décembre 2007) implique-t-elle un ralentissement, une accélération, un changement de stratégie, une rectification,… ?

On a déjà beaucoup écrit sur ce qui s’est passé. A propos des conséquences…. Eh bien, moi je pense que cette non-approbation, dans un premier temps, nous a amené à comprendre que cette révolution est vulnérable. Nous nous sentions invincibles. Ce fut la première grande leçon. La deuxième grande leçon, c’est que nous devons mener cette révolution comme un processus, nous ne pouvons pas prendre de raccourci pour arriver au socialisme, c’est donc une construction qui se fait dans le sens que donne Gramsci à l’édification de la nouvelle contre-hégémonie. C’est comme un long chemin qui nous fait progresser et permet de prendre le contrôle d’espaces, en soulignant que la caractéristique fondamentale de la révolution c’est qu’elle est pacifique, et cela suppose des consensus importants et une capacité à convaincre, dissuader, éduquer,… Rien n’indique que nous aurions pu réunir les conditions subjectives et objectives nécessaires pour pouvoir définir le modèle socialiste par décrets interposés, résolutions ou politiques publiques. Un troisième élément important est que le modèle n’est toujours pas suffisamment élaboré. Nous avons besoin de débattre énormément, et surtout de comprendre ce qui est en train de se passer, de le modéliser pour interpréter, sur base de cette révision, nos propres codes, notre éthique, notre esthétique, nos postulats, l’imaginaire social qui s’est formé, etc. Je ne sais pas clairement ce qui se serait passé si la réforme constitutionnelle avait été approuvée. Cela aurait peut-être permis d’avancer plus vite …Mais ce que je sais, c’est que le moment est venu de revoir la révolution, d’en faire le bilan pour rectifier. Il faut reconnaître que nous avons commis des erreurs, car, évidemment, il est difficile de faire mieux lorsqu’on hérite d’une culture clientéliste, paternaliste et rentière. Un des grands défis actuels est de pouvoir dépasser le modèle rentier sous-jacent, tant sur le plan de la superstructure que sur celui de la structure. En effet, bien que nous soyons riches et que nous puissions essayer de résoudre nos problèmes grâce aux ressources économiques, les problèmes demeurent et le recours à ces ressources entraîne d’autres problèmes en cascade.

Cette manière de comprendre le processus révolutionnaire a bien peu de précédents. Même le Chili d’Allende n’est pas comparable à ce qui se passe ici.

C’est une révolution très particulière, je ne sais pas si elle trouve son équivalent dans l’histoire de l’humanité, elle n’est pas comparable à d’autres processus socialistes qui ont eu cours ces dernières années. Il reste à voir quelle forme va prendre un socialisme se basant sur la rente et comment le mettre en place, c’est pour cela que ce qui se passe ici ne peut être extrapolé ailleurs. Nous nous trouvons en présence de sujets sociaux distincts, de conditions matérielles et de processus historiques différents de ce qui se passe pour le moment en Bolivie, en Equateur, au Nicaragua ou même à Cuba….

L’opposition accuse le gouvernement de vouloir « cubaniser » le Venezuela…

C’est plutôt l’inverse qui se passe. Ce fut le cas à un moment, lorsque, par la logique de l’émulation socialiste, nous avons voulu mettre en place quelques expériences cubaines. Dans certains cas, cela fonctionnait, d’en d’autres non. Bien sûr, nous n’avons pas la discipline ni la culture du peuple cubain. Mais maintenant c’est le contraire, comme l’affirment certains camarades cubains, nous sommes en train de vénézuélaniser Cuba. C’est très dangereux car Cuba ne peut pas être vénézuélanisé, notamment parce que le pays ne dispose pas des ressources dont dispose le Venezuela. De même, certaines politiques cubaines ne peuvent être importées car nous ne devons pas administrer une situation de pénurie mais bien une situation d’abondance. Selon Marx, c’est la situation idéale pour construire le socialisme. Le problème est que cette situation d’abondance n’est pas le fruit d’une accumulation générée par le développement des forces productives mais bien par voie de la rente… Là se trouve le sui generis de cette révolution…

Nous avons parlé d’économie. Un des problèmes majeurs est l’inflation très élevée…

Pour nous, l’inflation est un mécanisme capitaliste de réappropriation de la rente, c’est évident. En effet, une composante essentielle de l’inflation est la spéculation et celle-ci est génétiquement apparentée à la logique capitaliste. Mais il y a d’autres composantes comme le fait de miser sur la croissance économique que nous connaissons depuis quatre ans et demi maintenant. Une croissance soutenue, à 11,5% de moyenne ces dernières années, ce n’est pas rien ! Toute croissance entraîne une montée des prix, c’est évident. De plus, la structure même de l’économie du Venezuela engendre l’inflation. C’est une économie rentière dans laquelle certains secteurs de production se sont réappropriés la rente dans l’ombre de l’Etat en atteignant directement son cœur via le clientélisme partisan, ou, indirectement, par des moyens comme l’inflation, les taux d’intérêt élevés ou les prix élevés de produits manufacturés à faible coût, etc. C’est un Etat très dépendant qui ne possède pas de secteur entrepreneurial engagé dans le développement de l’appareil de production national, ce qui fait que nous devons quasi tout acheter à l’extérieur. Par conséquent, dans un scénario mondial d’augmentation des prix des matières premières, des aliments et de l’énergie, nous importons de l’inflation. Ceci d’un point de vue de l’offre. Mais si nous abordons l’économie du point de vue de la demande, nous constatons alors une amélioration du pouvoir d’achat de la majorité de la population, qui consacre énormément de bolivars [monnaie locale] à des produits manquants ou quasi manquants. Tout ceci crée bien sûr une situation dans laquelle la spéculation croît.

Comment la combattre alors ?

La solution ne vient pas des recettes néolibérales qui sont normalement recommandées par l’école de Chicago, comme l’augmentation des taux d’intérêts, la baisse des liquidités, etc. Historiquement, ces fondamentaux macroéconomiques néolibéraux n’ont jamais fonctionné au Venezuela. Par exemple, la recette recommande d’assécher les liquidités pour contenir l’inflation. Et bien ici, il y a eu des taux d’inflation excessivement élevés et un assèchement des liquidités très important, ou des taux d’inflation très élevés avec une liquidité abondante. Il y a eu de tout et pendant de longues périodes. Ces recettes ne fonctionnent donc pas. Nous considérons que la forme la plus adéquate pour combattre l’inflation est essentiellement l’option de l’offre, c’est-à-dire au moyen du développement des forces productives. Pour ça, nous devons définir une politique économique bolivarienne dans laquelle le rôle que doit jouer chaque sujet productif dans les différentes chaînes de production soit défini. L’Etat doit-il contrôler tous les cycles de la chaîne en tant qu’acteur ? Pour certaines personnes ayant une interprétation dogmatique du socialisme, ce serait oui. Le secteur privé doit-il intervenir ? Dans quels espaces ? Et s’il intervient, comment garantir qu’il n’y ait pas une trop grande concentration du capital, ou des transactions monopolistiques ou oligopolistiques ? Les communautés organisées doivent-elles intervenir au travers de l’économie sociale ? A quel niveau de la chaîne ? Nous en sommes là, à la recherche du rôle que doivent occuper les différents acteurs qui interviennent dans la dynamique de production nationale.

Cette tentative de combattre l’inflation par la voie de l’offre, c’est ce qui est sous-jacent à cette nouvelle politique que vous tentez de mettre en œuvre pour le moment, dans ce que vous appelez la relance de la production (« reimpulso productivo ») ?

D’une certaine manière oui. Bien que ce que nous soyons réellement en train de faire, c’est de matérialiser ce qui a été exprimé dans le Projet national Simon Bolivar. C’est le plan de développement économique et social de la nation pour la période 2007-2013. C’est dans celui-ci qu’est établi ce que, d’une certaine manière, doit être le modèle de production de la transition vers le socialisme. Dans les grandes lignes, ce modèle de production établit une structure mixte de l’économie de production dans la période de transition, avec un produit intérieur brut (PIB) pour lequel les apports des entreprises privées seraient de 70%, ceux des entreprises d’Etat de 29%, et à peu près de 1% pour les entreprises de production sociale. L’idée est de progresser vers le développement des forces productives de chacun de ces sujets sociaux, et donc de chercher une harmonisation, de délimiter la part du marché et celle de l’Etat. Il y a maintenant un troisième acteur. Dans le fait productif, nous avons un triangle économique : l’Etat, le marché et la société civile organisée. Et ce nouvel acteur a un rôle déterminant. Par cette relance de la production, nous essayons de trouver les différentes formes qui nous permettraient d’organiser cette dynamique nationale de production, à partir du développement particulier et propre de chacun des sujets jusqu’aux associations mixtes privé-État… Mais en rappelant toujours que ce qui est en jeu c’est la redistribution de la rente et que celui qui capte la rente c’est l’Etat. au final, l’Etat dispose de mécanismes fondamentaux pour peser sur le modèle de développement. Et il ne faut pas oublier que, même s’il ne représente que 30% approximativement du PIB, le secteur public est le secteur déterminant, celui qui peut orienter le nouveau modèle de production national.

Pour terminer, pourrais-tu spécifier quelles sont les principales tâches de ce ministère ?

Dans les grandes lignes, nous essayons de mettre de l’ordre et de coordonner toutes les parties qui interviennent dans la prospection de nouvelles voies du projet socialiste. Nous sommes confrontés à un ensemble d’interrogations sur ce que doit être le modèle de gestion des entreprises publiques, le système de coûts à adopter, le rôle que doit occuper chacun des acteurs, dont j’ai déjà parlé, dans les chaînes productives. Tout ceci suppose déjà de pouvoir identifier des projets créatifs, qui dépassent le cadre de la forme, historiquement récurrente, de redistribution de la rente car, bien que nous ayons avancé dans la diminution de la brèche qui sépare le capital et le travail, nous ne sommes pas encore arrivés à la situation qui nous convienne. Je citerai seulement un exemple : en ce moment même, le système financier et d’assurance du pays s’accapare plus ou moins 32% du PIB. Comment pouvons-nous imaginer une structure de redistribution qui offre une relation capital-travail satisfaisante ? Comment dépasser le système actuel d’imposition pour quelque chose de moins régressif et de plus progressif ? Comment régler la problématique des profits pour chacun des secteurs ? Et bien sûr, comment pouvons-nous rendre compatibles les différents secteurs de l’économie pour qu’ils s’orientent dans une même direction, dans la direction insufflée par la planification de notre développement ? Et là se trouve le deuxième point, qui a à voir avec la planification, surtout dans les domaines territorial et structurel. Parce que nous nous sommes fixés une grande idée conductrice : nous convertir, à moyen terme, en une puissance mondiale intermédiaire.

Le président a parlé de moyenne puissance mondiale. Qu’est-ce que cela veut dire exactement ? Se réfère-t-il à une puissance militaire, démographique, territoriale ?

Nous voulons dépasser ces conceptions classiques de puissance mondiale et être, modestement, une puissance moyenne dans certains secteurs spécifiques. Quels sont-ils ? Il y a par exemple la diversification de la balance des paiements, afin qu’elle ne repose pas uniquement sur la captation des devises provenant de la vente du pétrole. Comment ? Nous travaillons déjà dans ce sens ; c’est-à-dire comment comprendre le modèle de développement pour devenir une puissance et quel est plan pour y parvenir. C’est un travail extraordinairement passionnant, comme le plan de développement de l’axe Apure-Orinico par exemple. L’Apure et l’Orénoque sont les deux fleuves navigables du Venezuela, qui jouxtent sur une de leurs rives ni plus ni moins la plus grande réserve de pétrole du monde [le bassin de l’Orénoque]. Sur la rive opposée, se trouve l’une des plus grandes réserves de biodiversité, l’Amazonie. Ce ministère met fort l’accent sur ce plan de développement. Un autre axe de travail a comme objet l’édification du nouvel État. Comment concevons-nous et comment allons-nous édifier le nouvel Etat socialiste ? Evidemment, il faut dépasser la logique bureaucratique ankylosée des institutions dont nous avons hérité. Un autre élément est celui de la formation de nos cadres et, sur ce sujet, nous sommes déjà occupés à organiser un processus de scolarisation de quatrième niveau pour les universitaires de l’administration publique, du parti, du front social, des mouvements. Ils vont recevoir une instruction longue et soutenue, en vue d’obtenir une double qualification, tant technique que politique. Nous travaillons également à cela, dans cette vision stratégique, la formation de la relève.

Nous nous attelons également à la problématique des indicateurs. Nous essayons de construire nos propres indicateurs, et tout ce que suppose la question des statistiques comme support scientifique et technique au projet socialiste : comptes nationaux, déterminants du PIB, élaboration de modèles de simulation qui nous permettent de configurer des scénarios futurs. Enfin vient l’élaboration de projets en tous genres. Projets sociaux, politiques, d’infrastructures, etc., mais dans un souci quasi obsessionnel de suivi et de continuité. C’est-à-dire compléter le cycle de la planification, de sa mise en œuvre et de son suivi, pour garantir que ce qui est en train d’être fait, soit effectivement compatible avec ce qui avait été imaginé, et ce dans un schéma d’élaboration participatif des objectifs à atteindre et des moyens à utiliser…

Cela donne l’impression que ce ministère est un think tank muni d’une capacité exécutive plutôt qu’un ministère de gestion…

Nous sommes effectivement dans cette perspective… et nous avançons en apprenant ...

Notes:

[1[RISAL] Référendum révocatoire du mandat du président Chavez convoqué par ses opposants en 2004 selon une disposition constitutionnelle qui permet, selon certaines conditions, de convoquer des référendums de révocation à la moitié du mandat de tout élu.

[2[RISAL] Plusieurs de ces livres sont téléchargeables en ligne sur le blog d’Haiman El Troudi : http://haimaneltroudi.blogspot.com/.

[3[RISAL] Espagnol. Professeur de sciences politiques de l’université complutense de Madrid). Consultant au Centre international Miranda, Venezuela.

[4[RISAL] Pouvoirs spéciaux octroyés par l’Assemblée nationale à la présidence de la République qui lui permet de légiférer par décrets dans un certain nombre de domaines et pour une période limitée.

[5[RISAL] Structures locales de participation populaire construites sur base du modèle que l’on retrouve à Porto Alegre, au Brésil, mais qui n’ont pas prospéré.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : El Viejo Topo, n°249, octobre 2008.

Traduction : Nico Almau, RISAL.info.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).