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Le lithium au centre de nombreuses convoitises
La Bolivie prend le sillage de l’auto √©lectrique

Les constructeurs automobiles s’int√©ressent √ nouveau √ l’√©lectrique et lorgnent sur les r√©serves boliviennes de lithium. Le pr√©sident Evo Morales conditionne son exploitation √ son industrialisation in situ.

par Bernard Perrin
16 mars 2009

L’√©lectricit√© ne fonctionne que de 19h √ 22h, l’eau potable est rationn√©e, le bus ne passe qu’une fois par semaine, et la ville la plus proche, Uyuni, est √ trois heures d’une piste d√©fonc√©e... Les quelque 500 habitants qui composent la communaut√© de Rio Grande, au coeur de l’altiplano bolivien, vont pourtant bient√īt sortir de leur isolement et auront acc√®s √ tous les services de base : le pr√©sident Evo Morales en personne s’y est engag√©. Et pour ne pas rester en reste, le pr√©fet du d√©partement de Potosi a assur√© que la route sera bient√īt asphalt√©e. C’est que ce petit coin si longtemps oubli√© du monde, en bordure du salar d’Uyuni √ plus de 3600 m√®tres d’altitude, incarne d√©sormais le futur de la Bolivie, le nouvel Eldorado... C’est ici que se construit la premi√®re usine pilote pour l’exploitation du lithium.

Révolution énergétique

Le lithium ? C’est le plus l√©ger des m√©taux sur la plan√®te, et un excellent transporteur d’√©nergie. Il est donc appel√© √ jouer un r√īle fondamental dans l’industrie automobile du XXIe si√®cle. A la base m√™me d’une v√©ritable r√©volution √©nerg√©tique : gr√Ęce √ lui, les batteries des voitures √©lectriques seront d√©sormais non seulement non polluantes, mais aussi plus l√©g√®res, plus petites et plus puissantes. Et donc susceptibles de mettre un terme √ la d√©pendance vis-√ -vis des hydrocarbures.
Ce changement fondamental dans le mode de propulsion des voitures int√©resse de plus en plus les grands constructeurs. Pr√©sent√©e au salon international de Detroit en d√©but d’ann√©e, la Chevrolet Volt de General Motors devrait √™tre commercialis√©e en 2010. Et Gen√®ve n’est pas en reste, avec la pr√©sentation en grande premi√®re de la nouvelle voiture √©lectrique de Mitsubishi, la i-Miev.

La carte du lithium dessine les contours d’une nouvelle g√©opolitique. Et il se trouve que la Bolivie d√©tient plus de la moiti√© des r√©serves mondiales de ce m√©tal aussi l√©ger que pr√©cieux, principalement dans le salar d’Uyuni, une √©tendue de plus de 10 000 km2, vestige d’un lac d’eau de mer ass√©ch√©. Certaines √©tudes √©voquent des r√©serves atteignant pr√®s de 6 millions de tonnes de lithium, d’autres parlent de 9 millions.

¬« Mais ces √©tudes n’ont pris en compte que la premi√®re couche de saumure, qui renferme le lithium. Or le salar alterne des couches de saumure et d’argile jusqu’√ plusieurs centaines de m√®tres de profondeur. Ces r√©serves pourraient ainsi √™tre vingt fois ou m√™me cent fois sup√©rieures ¬ », confie Saul Villegas, directeur de la section des ressources √©vaporistiques au sein de la COMIBOL, l’entreprise mini√®re publique, charg√©e par l’Etat bolivien de l’exploitation du lithium. Si ce dernier doit √™tre le p√©trole du XXIe si√®cle, ¬« alors la Bolivie sera son Arabie saoudite ¬ ».

De quoi susciter bien des convoitises... ¬« Si on veut √™tre leaders dans la r√©alisation de la prochaine g√©n√©ration d’automobiles, nous devons absolument √™tre en Bolivie ¬ », a r√©cemment l√Ęch√© √ La Paz un responsable de la firme Mitsubishi. Et il n’est pas le seul √ le penser... Le sud-cor√©en LG (constructeur de batteries pour General Motors) et le groupe fran√ßais Bollor√© frappent aussi √ la porte...

Ma√ģtre de ses ressources

Evo Morales est d’ailleurs encore sous le charme de sa visite en France, le mois dernier, qui lui a notamment permis de visiter l’entreprise pr√©sid√©e par Vincent Bollor√©. ¬« J’ai √©t√© impressionn√© par leur d√©veloppement technologique ¬ », avoue le pr√©sident bolivien, qui a pu se mettre au volant d’un prototype de voiture √©lectrique, la Blue Car, d√©velopp√©e en partenariat avec Pininfarina.

Mais la Bolivie ne b√©gayera pas son histoire. ¬« Nous ne serons plus les fournisseurs serviles de mati√®res premi√®res vendues √ bas prix ¬ », pr√©vient Saul Villegas. Le responsable de la COMIBOL en est conscient, ¬« la Bolivie vit la troisi√®me grande opportunit√© de son histoire ¬ ». Et les deux premi√®res ont surtout √©t√© l’histoire d’un pillage organis√©, entam√© en 1545 avec l’exploitation des mines d’argent et d’√©tain de Potosi par les conquistadores, et poursuivi au XXe si√®cle par l’exportation du gaz naturel par des entreprises transnationales.

En r√©citant volontiers la nouvelle Constitution adopt√©e le 25 janvier, qui emp√™che la privatisation des ressources naturelles, Evo Morales se montre d’ailleurs tr√®s clair : ¬« L’exploitation du lithium est conditionn√©e √ son industrialisation dans le pays. Et quels que soient les partenaires, l’Etat en restera propri√©taire et en aura le contr√īle. A terme, je souhaite surtout que les batteries soient fabriqu√©es ici. D’ici quelques ann√©es, j’esp√®re m√™me que nous produirons des voitures √©lectriques en Bolivie ! ¬ »

En attendant, la Bolivie a pris les devants et investi 6 millions de dollars dans la construction d’une usine pilote √ Rio Grande, sur les bords du salar d’Uyuni, et de 150 000 m2 de piscines d’√©vaporation. ¬« Nous d√©velopperons ici, d√®s la fin de l’ann√©e, la meilleure technologie permettant de s√©parer le lithium de la saumure, puis d’obtenir le carbonate de lithium, la substance essentielle pour la fabrication des batteries. Cette technologie est complexe, les recherches sont longues, mais c’est √ la port√©e de la Bolivie ¬ », poursuit Saul Villegas.

Usine en construction

L’usine pilote devrait produire d√®s l’an prochain 40 tonnes de carbonate de lithium par mois. Lorsque le proc√©d√© sera au point, les usines d’industrialisation qui seront alors construites (en principe d’ici √ 2015) devraient permettre la production de plus de 20 000 tonnes annuelles, ¬« de quoi alimenter pendant des centaines d’ann√©es les batteries de millions de voitures √©lectriques, qui n’utilisent que quelques kilos de lithium chacune ¬ ».

Mais les investissements sont tout de m√™me estim√©s √ 300 millions de dollars. ¬« On attend donc de nos partenaires fran√ßais, japonais ou cor√©ens qu’ils investissent d√®s aujourd’hui, avec en contrepartie la garantie d’√™tre des clients privil√©gi√©s pour l’obtention du carbonate de lithium, dont l’industrie automobile d√©pend ¬ », poursuit Saul Villegas.

Dans cet √©change, la Bolivie ne se retrouve-t-elle pourtant pas simple exportatrice de mati√®re premi√®re ? Que devient la construction de batteries, voire de voitures, objectif avou√© du pr√©sident Evo Morales ? ¬« Derri√®re les discours politiques, il faut voir la r√©alit√©. Dans le domaine de la construction de batteries, aucune proposition concr√®te n’a encore √©t√© faite de la part des entreprises europ√©ennes et asiatiques. Les conditions pos√©es par le gouvernement ne les enchantent gu√®re ¬ », reconna√ģt un expert de la COMIBOL. Le bras de fer ne fait donc que commencer : ¬« Pour construire des batteries, la Bolivie a absolument besoin de la technologie d’une entreprise comme Bollor√©. Comme Bollor√© a absolument besoin de notre lithium pour construire ses batteries... ¬ »

Quoiqu’il en soit, les √©ventuels partenaires sont avertis : la Bolivie d’Evo Morales ne se brade plus. ¬« Avant de signer n’importe quel accord, j’irai consulter les mouvements sociaux du d√©partement de Potosi ¬ », explique d’ailleurs le pr√©sident. C’est le respect du contr√īle social, consacr√© lui aussi par la nouvelle constitution. Membre de la F√©d√©ration r√©gionale des travailleurs paysans de l’altiplano du sud, Leopoldo Cabrera ne voit pas d’un mauvais oeil l’arriv√©e d’entreprises √©trang√®res, mais il avertit : ¬« C’est le gouvernement et nous, les mouvements sociaux, qui garderont la main sur nos richesses. ¬ »

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La Paz n’est pas press√©e d’√©tatiser les anciennes mines
par Bénito Pérez

Le nouveau credo bolivien dans le domaine des ressources naturelles, dont le pays regorge, est simple : redonner √ l’Etat la mainmise sur les richesses du sous-sol, tout en restant ouvert aux investissements √©trangers. L’exploitation d’El Mutun, une montagne du nord-est de la Bolivie qui regorge de fer et de mangan√®se (40 millions de tonnes sur une surface de 62 km2), en est la parfaite illustration : l’Etat bolivien a sign√© l’an dernier un accord avec l’entreprise indienne Jindal Steel, qui investira 300 millions cette ann√©e et 1,5 milliard d’ici √ cinq ans pour exploiter le site, qui reste sous le giron de l’Etat. Dans le domaine des hydrocarbures (la Bolivie poss√®de les deuxi√®mes r√©serves de gaz naturel du continent, derri√®re le Venezuela), la politique d’Evo Morales appara√ģt plus radicale. Le 1er mai 2006, le pr√©sident bolivien annonce en effet avec fracas la nationalisation du secteur, et investit avec l’aide de l’arm√©e le champ de gaz naturel de San Alberto. Il ouvre dans la foul√©e des n√©gociations avec l’ensemble des entreprises √©trang√®res pr√©sentes en Bolivie afin de r√©viser les contrats, qui jusque-l√ n’octroyaient que 18% des royalties √ l’Etat. L’espagnole Repsol ou la br√©silienne Petrobras rechignent dans un premier temps avant d’accepter l’in√©luctable. D√©sormais les pourcentages des royalties sont pratiquement invers√©s. Evo Morales annonce alors que ce processus de nationalisation permettra √ l’Etat de faire passer ses revenus annuels de 300 millions √ 1,2 milliard de dollars. Dans la foul√©e, il finance la mise en place de deux piliers de son programme social avec la manne des hydrocarbures : la Renta Dignidad, une rente universelle pour tous les Boliviens de plus de 60 ans, et le Bono Juancito Pinto, une aide annuelle √ tous les √©coliers du pays. La marche en avant de la nationalisation se poursuit, √ coup de d√©crets pr√©sidentiels et de rachat d’actions. Dernier √©pisode en date : la prise de contr√īle le 23 janvier de la compagnie p√©troli√®re Chaco, filiale du groupe BP.

Et pourtant, sur la gauche du gouvernement, certains mouvements sociaux plus radicaux font la moue, r√©clamant le d√©part pur et simple des multinationales du pays et accusant Evo Morales de faire passer une ren√©gociation de contrats pour une nationalisation. Dans le domaine de l’exploitation des mines, autre richesse du sous-sol bolivien, le gouvernement a jou√© une carte beaucoup plus prudente et la nationalisation du secteur n’est aujourd’hui plus √ l’ordre du jour.

Etatis√©es en 1952, les mines boliviennes ont √©t√© abandonn√©es par l’Etat en 1985 lors de la chute dramatique du prix des minerais. L’avenir de dizaines de milliers de mineurs n’a alors pu √™tre assur√© que par la constitution de centaines de coop√©ratives priv√©es, au b√©n√©fice d’une concession. Juan, mineur coop√©rativiste √ Potosi, r√©sume aujourd’hui la situation : ¬« Ca fait trois d√©cennies qu’on creuse nos galeries sans l’aide de personne, et l’Etat voudrait aujourd’hui les nationaliser pour b√©n√©ficier de ses revenus ? C’est exclu. Si Evo Morales veut profiter des minerais, qu’il creuse ses propres tunnels ! ¬ »

En ann√©e √©lectorale, le pr√©sident sait donc qu’il ne peut pas s’ali√©ner l’appui potentiel du secteur des coop√©ratives mini√®res. Et la chute du prix des minerais provoqu√©e par la crise √©conomique l’incitera d’ailleurs encore moins √ nationaliser un secteur actuellement en crise.


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Source : Le Courrier, Gen√®ve, 10 Mars 2009.

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