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Faire le sale travail des Etats-Unis
Israël et les paramilitaires colombiens

Selon son autobiographie récemment publiée, Carlos Castaño avait à peine 18 ans lorsqu’il arriva en Israël en 1983 pour suivre un cours d’un an appelé "562". Castaño, un Colombien, est arrivé en Terre Sainte comme un pèlerin de plus, mais pas pour trouver la paix. Le cours "562" portait sur la guerre, et sur comment la mener à bien. Par la suite, Carlos Castaño excella en cette matière en devenant le plus fervent et le plus rude leader paramilitaire de l’histoire de l’Amérique latine.

par Jeremy Bigwood
6 juin 2003

Castaño fut poussé sur ce chemin quelques années auparavant, lors de l’assassinat de son père, un éleveur détenu par les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC) pour non-paiement de « l’impôt de guerre ». Comme on peut le lire dans un document de la DEA [Drug Enforcement Administration, le bureau anti-drogues de l’administration états-unienne] datant de 1994 : « Les groupes guérilleros ont appuyés leurs activités par l’extorsion et la prise d’otage dont les gros agriculteurs et d’autres personnes fortunées ont été les principales victimes ».

Rendu amer par la mort de son père, résultat d’un tentative ratée de sauvetage par l’armée colombienne, Carlos et son frère aîné Fidel jurèrent vengeance, une vengeance qui soutiendra tant les intérêts de la classes des grands propriétaires terriens colombiens que, à long terme, la politique extérieure des Etats-Unis. Cette vengeance continue à être implacable jusqu’à aujourd’hui.

Les frères Castaño offrirent en premier lieu leurs services comme guides au Bataillon Bombona de l’armée colombienne en leur signalant les sympathisants des FARC, dans des tâches de renseignements et y compris en participant à des opérations militaires. Cependant, Fidel, de 14 ans plus âgé que Carlos, arriva à la conclusion que travailler simplement pour l’armée ne menait à rien. Un des vétérans du bataillon les présenta à un escadron de la mort paramilitaire local nommé Caruso avec lequel ils commencèrent « à tuer sérieusement ». Lorsque la police locale commença à enquêter sur eux, ils durent opérer encore plus clandestinement. A la différence de ce qui se passe dans d’autres pays du Tiers Monde sous la coupe des Etats-Unis, la police et le système judiciaire colombien ont joué de temps à autre un rôle indépendant de l’armée.

Plus tard, selon des reportages parus dans la presse, Fidel mis sur pieds son propre escadron de la mort paramilitaire appelé « Los Tangueros » du nom de sa propriété « Las Tangas ». Les Tangueros ont été responsables de plus de 150 assassinats au cours des années 80 et au début des années 90. Dans son livre, Castaño parle ouvertement des assassinats qu’il a commis ou a commandités au cours de cette période, faisant une routine de son habitude de tuer ce qu’il appelle les « guérillas populaires », une routine. Lors d’un seul massacre, Les Tangueros capturèrent des douzaines de paysans dans un village. De retour à leur propriété, « ils les torturèrent toute la nuit à l’arme blanche avant de d’en fusiller certains et d’enterrer les autres vivants ». Les Tangueros, avec les autres escadrons de la mort dispersés dans tous le pays, se sont dévceloppés pour constituer une [force de 9000 hommes armés en Colombie qui, aujourd’hui, tuent en moyenne 13 civils par jour

A l’époque où le père de Castaño était détenu par les FARC, la Colombie rurale était sillonnée par de petites et diverses unités paramilitaires qui travaillaient pour l’armée et les grands propriétaires terriens. Nombre de ces groupes étaient tout simplement les gardiens et protecteurs de la classe aisée locale bien que d’autres travaillaient à la protection des « nouveaux riches » du commerce de la cocaïne, de la « taxation » des rebelles de gauche. Certains de ces groupes avaient pour nom celui de petites bandes ou celui de leur chef. Ils s’appelaient eux-mêmes des groupes d’« autodéfense » mais si l’on tient compte de leur tendance à travailler en coordination avec l’armée colombienne , le terme de « paramilitaires » les décrit de manière plus adéquate et c’est celui-ci qui sera utilisé dans cet article.

Au cours des années 80, ces groupes paramilitaires étaient désespérés, mal entraînés et parfois également impliqués dans de sanglantes batailles intestines. Afin de pouvoir lancer l’offensive contre les progrès réguliers de la guérilla, les paramilitaires avaient besoin tant d’être unifiés que d’être entraînés au niveau politique et militaire. Bien qu’ils avaient les mêmes objectifs que la politique extérieure des Etats-Unis, le gouvernement étatsunien ne pouvait les appuyer directement à cause de leurs techniques d’escadrons de la mort. Mais d’autres le pouvaient.

Comment Carlos Castaño arriva en Israël, cela reste un mystère, tout comme l’entité qui l’entraîna. Quoi qu’il en soit, le cours "562" qu’il suivit en Israël eut un effet déterminant sur Castaño. On peut lire dans son autobiographie, largement vendue, qui présente en fait une série d’entrevues menées par le journaliste espagnol Mauricio Aranguren Molina : « Mais substantiellement quelque chose m’a marqué, j’ai appris à me comporter différemment.... Ma vision de cette guerre changea radicalement après mon voyage en Israël ».

En Israël, Castaño fut bien évidemment un élève assidu et très motivé. De ses cours, il se rappelle :

« Contrairement à ce que les gens pensent, on étudiait avec plus d’acharnement dans les auditoires que dans la pratique. Les conférences abordaient la façon dont fonctionne le monde, régulièrement et irrégulièrement.... J’ai complété mon éducation là-bas car on insistait sur le comportement, la façon de s’habiller et de parler en public. J’ai suivi un cours consacré à comment entrer et réserver une chambre dans un hôtel, à se déplacer proprement dit. On analysait la façon de se comporter face à la police de l’immigration dans les aéroports, on lisait dans les bibliothèques et on travaillait durant de longues sessions l’auto-estime et l’assurance que doit avoir tout individu. Il s’agissait d’un processus inégalable qui m’a appris à me valoriser et à avoir confiance en moi, à avoir le dessus dans des moments difficiles grâce à l’intimidation ».

Et, sans aucun doute, encore plus important pour cet élève appliqué, « nous avons suivi des exposés sur le commerce des armes dans le monde, sur la façon d’acheter des armes ».

Bien entendu, il y eut aussi des cours à proprement parler militaire :

« Dans la pratique, nous suivions des cours de stratégies urbaines, comment assurer la protection d’une personnalité, comment ils pouvaient assassiner la personne protégée ou comment on doit l’exécuter le cas échéant. Nous avons appris à bloquer une voiture blindée et à utiliser les grenades à fragmentation pour forcer l’entrée d’un objectif, nous nous sommes entraînés avec des lance-grenades multiples, à tirer des coups précis avec des RPG7 ou à introduire un obus par une fenêtre ».

Il bénéficia également « de cours complémentaires sur le terrorisme et l’anti-terrorisme, de tirs de nuit et de parachutisme, nous avons également appris à fabriquer des explosifs manuellement. Enfin, on nous a enseigné ce que savent les Israéliens ; mais, pour être sincère, peu de ce que j’ai appris était applicable dans le type de guerre que vit la Colombie. J’ai reçu une bonne éducation de base et, plus important, j’ai appris à dominer et à contrôler la peur.... »

Castaño a ainsi suivi un entraînement qu’il n’aurait jamais pu suivre sans la permission expresse des plus hautes autorités des Forces de Défense d’Israël, par exemple lorsque « nous réalisions des manœuvres aériennes et ils nous parachutaient durant la nuit sur une île de la Méditérannée, je devais me lester pour équilibrer la vitesse de la chute ». En tout état de cause, des sources du quotidien israélien Ha’aretz ont mis en doute la véracité de cette histoire lorsque un journaliste leur a posé des questions à ce sujet.

Selon son livre, Castaño n’a pas uniquement étudié en Israël, il profitait de son temps libre pour rencontrer des soldats colombiens qui suivait un entraînement militaire régulier dans ce pays - des soldats qui comptent parmi les pires « violeurs » des droits humains de l’hémisphère occidental étaient entraînés par quelques-uns des pires « violeurs » des droits humains du Moyen Orient. Mais ce sont précisément ces connections qui allaient se révéler bien utiles dans le futur :

« J’ai eu également la chance de connaître des militaires de notre pays, les hommes du bataillon Colombia, dans le désert du Sinaï. Je ne connut pas le bataillon mais, durant mes jours de repos, nous nous rencontrions dans des lieux qu’ils fréquentaient régulièrement, j’ai eu des échanges avec des amis officiers et des sergents ».

Castaño résume son épiphanie en Israël dans les termes suivants : « A mon retour au pays, j’étais une autre personne. [J’ai appris une infinité de choses en Israël et je dois à ce pays une partie de ma culture et de mes progrès humains et militaires bien que, je le répète, je n’ai pas seulement appris en Israël ce qui est en relation le thème de l’entraînement militaire. Je suis revenu de là-bas convaincu qu’il était possible d’écraser la guérilla en Colombie. J’ai commencé à voir comment un peuple parvient à se défendre contre le monde entier. J’ai compris comment impliquer dans la ’cause’ quelqu’un qui avait quelque chose à perdre dans une guerre pour le transformer en ennemi de mes ennemis ».

En 1985, peu de temps après le retour de Castaño en Colombie, quelques-uns des groupes paramilitaires qui étaient apparus se sont retrouvés complètement dépendants de l’argent du narcotrafic. En effet, quelques unités paramilitaires s’étaient transformées en cordons de protection pour le trafic de drogues. Pour être juste, il est vrai que certains groupes paramilitaires n’étaient pas impliqués dans la protection illicite du trafic de drogues ou dans d’autres aspects de ce commerce : certains étaient des ex-gardiens de grands propriétaires terriens, grands éleveurs ou d’autres personnes de ce genre. Un document « secret » des services de renseignements colombiens (la DAS) comprend un chapitre intitulé « Contamination des groupes d’autodéfense par le narco-trafic ». Ce texte mentionne des dates et des lieux bien qu’il n’y ait pas de preuves que cela se soit déjà passé avant. « La crise économique à laquelle étaient confrontés les groupes d’autodéfense en 1985 a pu être résolue via une alliance avec le narcotrafic.... Cette alliance a débuté vers le milieu de l’année 1985 lorsque des groupes d’autodéfense ont intercepté une jeep chargée de cocaïne. Après des négociations avec les trafiquants, à l’initiative de Henry Perez, les groupes d’autodéfense ont rendu la jeep et la drogue confisquées à ses propriétaires en échange d’une camionnette Toyota quatre portes de fabrication vénézuélienne.... ». Il faut noter qu’Henry Perez faisait partie du groupe paramilitaire Caruso, à cette époque également connu sous le nom de « Groupe d’autodéfense du Magdalena Medio » comme l’étaient ceux de Castaño. De fait, Castaño considère Henry Perez comme l’un des « pères » des paramilitaires, tout comme son frère Fidel (mentionné dans ce document de la DAS) et Alejandro Alvarez Henao père du bataillon Bombona déjà cité qui avait présenté les frères à leur premier escadron de la mort. A partir de ce moment, les paramilitaires s’étendirent, protégeant les opérations du cartel de Medellin et d’autres, y compris celles du cartel de Cali.

La DEA avait également fait les mêmes observations : ses agents avaient remarqué une connexion entre les paramilitaires et le narcotrafic au moins dès 1993 : « Les services secrets indiquent que certains groupes privés paramilitaires de Colombie ont été cooptés par les organisations du trafic de cocaïne. Au cours des années 80, les groupes d’autodéfense du Magdalena Medio, parmi les groupes les plus importants, avaient des relations étroites avec le cartel de Medellin ».

Un an plus tard, dans un autre rapport, la DEA observe une relation entre les rebelles de gauche et le commerce de la drogue en indiquant de manière adéquate : « En dépit du fait que les forces de sécurité colombiennes affirment fréquemment que les unités des FARC sont directement impliquées dans les opérations du narcotrafic, l’implication indépendante des groupes insurgés dans la production locale de drogues en Colombie, son transport et sa distribution, est limitée.... Aucune preuve crédible n’indiquent que les directions nationales des FARC ou de l’ELN aient engagé, comme un objectif politique, leurs organisations dans la production ou la distribution indépendante de drogues. En outre, l’on sait que ni les FARC ni l’ELN n’ont été impliquées dans le transport, la distribution ou la vente de drogues illicites aux Etats-Unis ou en Europe ». En d’autres termes, les groupes insurgés de gauche « taxaient » la production de coca ou le transport de ses dérivés dans leurs zones de contrôle, mais n’étaient pas impliqués dans la fabrication, le transport ou la vente de la cocaïne - à l’inverse des paramilitaires qui utilisaient et utilise des laboratoires de fabrication et étaient et sont toujours activement impliqués dans les transport de drogues vers l’étranger. Il existe d’autres indications non prouvées d’une plus grande implication des groupes insurgés dans le commerce de la drogue depuis la publication de ce rapport.

Les dirigeants paramilitaires ont également établis des écoles d’entraînement clandestin en Colombie ou « écoles de sicarios » comme elles étaient appelées dans le rapport secret de la DAS de 1989 cité plus haut. La première de ces écoles découvertes s’appelait « El Tecal » et offrait l’entraînement aux premières forces paramilitaires. Etant donné que ces dernières s’étendirent profondément à l’intérieur du pays et qu’elles reçurent d’importants financements issus du commerce de drogues, elles établirent des écoles dans d’autres régions. On peut citer « Cero Uno située au kilomètre 9 de la route Puerto Boyocá-Zambito », et « El Cincuenta » [appelée « La 50 » dans le livre de Castaño], située sur la route El Delirio - Arizá (Santander) ». Il existait également des « écoles satellites » qui portaient des noms tels que «  Galaxias  », qui font penser à des noms de bars ou de maisons de tolérance. Selon le rapport de la DAS « De ces écoles, sortaient le personnel destiné à incorporer la structure « paramilitaire-narcotraficante » afin d’accomplir quatre tâches spécifiques :

a. protéger la communauté et les propriétés du narcotrafic des persécutions de la guérilla et des groupes rivaux ;

b. veiller à la protection personnelle des personnalités du cartel et des groupes d’autodéfense, assimilée à la fonction « d’escorte » ;

c. produire de la cocaïne dans les laboratoires de l’organisation ;

d. Commettre des attentats contre les membres de l’Unión Patriótica (parti politique légal de gauche lié aux FARC qui fut le seul du continent à avoir été décimé par les assassinats politiques) et contre les représentants du gouvernement ou d’autres partis politiques qui s’opposaient au narco-trafic ».

Pour être candidat à l’entraînement de ces « écoles pour assassins », il fallait se présenter à Henry Perez ou à ses acolytes, tous amis des frères Castaño. Les étudiants étaient sélectionnés « en fonction de la recommandation expresse d’un éleveur, d’un agriculteur ou d’un narcotrafiquant de la région » et en répondant à des questions telles que : quelle est ton idéologie ? serais-tu capable de tuer ton père, ta mère et ton frère si il est prouvé qu’ils sont des guérilleros ? On disait aux candidats que la guerre pourrait durer toujours et que l’unique ennemi était le communisme. Ensuite « une fois vérifiées les informations données par le candidat et évaluée sa fiabilité, on l’incorporait à un programme d’entraînement de base après un examen médical préalable. Au cours de la première étape de l’entraînement, on sélectionnait ceux qui paraissaient les plus aptes pour les appareils financiers (production de drogues) et de sécurité (escortes, patrouilles). Le cours incluait des leçons sur a) les techniques de camouflages, b) le maniement des armes et les manoeuvres c) les explosifs, d) l’auto-défense, e) la préservation de son identité, f) les escortes g) les renseignements, h) le contre renseignement, i) les communications, j) les premiers secours ».

Cependant, apparemment cet entraînement des Colombiens n’étaient pas suffisants et, en 1987, ils demandèrent l’aide des Israéliens, probablement via les intermédiaires de l’armée colombienne.

Dans les médias, les 16 entraîneurs israéliens et les quelques Britanniques furent présentés comme des « mercenaires », sans doute à cause des préjugés des agents de la DAS, qui écrivirent un rapport les concernant. Les entraîneurs militaires étrangers étaient loin d’être des mercenaires ordinaires - ils agissaient clairement avec l’approbation du gouvernement, certainement avec celle d’Israël et probablement avec l’appui de certaines institutions des Etats-Unis - comme nous le verrons plus loin. Castaño, qui assista à ces cours, affirme que des membres de l’armée colombienne s’étaient mis d’accord et recevaient un entraînement de la part du fameux officiel israélien Yair Klein.

Une nouvelle fois, Henry Perez, qui choisissait les candidats, fut l’allié de Castaño avec le narcotrafiquant Gonzalo Rodriguez Gacha. Selon son livre, Castaño prit part à ces cours et son organisation s’occupa de 5 des 50 étudiants . Selon le document de la DAS :

a. « Un groupe de cinq israéliens prenaient en charge le cours appelé « Pablo Emilio Guarin Vera » dans le centre de formation « El Cincuenta » de Puerto Boyocà ».

b. « Les instructeurs sont restés dans la zone 45 jours après être entrés dans le pays par Cartagena (Bolívar). Initialement ils furent logés dans la résidence El Rosario de Puerto Boyocá puis dans une maison de campagne de l’organisation située sur la Isla de la Fantasia sur la Cienaga de Palagua ».

Trente étudiants furent récompensés en tant que meilleurs éléments et purent aller s’entraîner en Israël comme l’avait fait Castaño : « En accord avec ce que les instructeurs souhaitaient, on projetait d’envoyer les 30 meilleurs élèves de l’école à un cours spécial qui aurait lieu en Israël ». Trente paramilitaires envoyés en Israël ont dû clairement recevoir l’autorisation des Forces de Défense de ce pays, du gouvernement israélien. Il est difficile d’imaginer une autre solution pour un pays continuellement en état de guerre.

Il existait également des connexions avec la Contra nicaraguayenne : « Teddy, l’interprète israélien, manifesta dès le début la nécessité d’accélérer l’instruction et d’abréger le cours en raison des engagements qu’ils avaient au Honduras et au Costa Rica afin d’entraîner les contras nicaraguayen ». Quiconque pense qu’ils n’étaient que de simples mercenaires devrait bien analyser ces activités. A cette époque, on ne pouvait entrer dans ces campements de contras situés au Honduras et au Costa Rica, et a fortiori un groupe d’hommes armés, qu’avec l’approbation expresse du gouvernement étatsunien et en particulier celle du Département d’Etat et de la CIA. Ces Israéliens avaient évidemment la confiance des plus haut échelons des gouvernements d’Israël et des Etats-Unis.

Au cours de cette période, et jusqu’à aujourd’hui, l’Etat colombien a démontré qu’il n’était pas un simple monolithe. Encore aujourd’hui, et en dépit de l’influence étatsunienne, on peut rencontrer des Ministres, comme celui de l’environnement ou le Defensor des droits humains qui s’opposent à la ligne officielle définie par le Département d’Etat au travers de la présidence ou d’un autre ministre. Cela explique pourquoi une partie de l’Etat colombien, la justice et la police, ont été clairement perturbée par les avancées des paramilitaires et qu’en 1990, des unités de la police ont forcé l’entrée d’une propriété de Castaño et ont exhumé 24 corps en état de décomposition dont certains présentaient des signes de torture.

Il y eut d’autres problèmes également : la concurrence entre les cartels de la drogue de Medellin et de Cali s’intensifiait. Selon le rapport des services de la DEA de 1993, « En 1990, pour des raisons qui ne sont pas claires, les unités d’autodéfense du Magdalena Medio et le cartel de Medellin sont devenus des ennemis acharnés ». Un ancien allié, le chef du cartel de Medellin Pablo Escobar, a été pourchassé par l’Etat colombien, aidé par les services secrets des Etats-Unis et la DEA. Les frères Castaño, sous le nouveau nom de l’organisation, MAS, ont prêté main forte aux Colombiens et aux Etatsuniens dans la recherche d’Escobar, qui culmina par sa mort. Carlos avait aussi des liens avec l’escadron de la police qui tua Escobar et il connaissait par ailleurs, depuis qu’ils avaient été ensembles en Israël, « le frère du fameux colonel de police Hugo Martinez Poveda, commandant du groupe de recherche [Bloque de Búsqueda] qui a tué Pablo Escobar ».

Une fois Escobar hors-jeu, les frères Castaño consolidèrent et unifièrent les paramilitaires sous le nom de « Autodéfenses Unies de Colombie », mieux connues sous le nom de AUC. Comme le reporter Scott Wilson du Washington Post l’écrivit :

« De ces escadrons de la mort, le groupe d’autodéfense paysan de Cordoba et Uraba (ACCU) prit de l’envergure, le plus ancien et le plus grand de la confédération des armées privées du pays. Ce fut le résultat de l’autorité de Carlos Castaño : il transforma une force de protection régionale en un mouvement politique national. »

L’effet fut dramatique. Les paramilitaires grandirent, de quelques milliers à neuf mille ou plus, et comme la revue Time Magazine l’affirma en 2000 : « La peur de représailles de la part des AUC est une des raisons qui a poussé au moins un million de paysans à abandonner leurs terres au cours de la dernière décennie ». Tout comme les contras au Nicaragua, les escadrons de la mort guatémaltèques ou salvadoriens, les paramilitaires étaient connus pour leur utilisation d’une violence extrême afin de terroriser la population et, au moins en une occasion, les unités paramilitaires utilisèrent des tronçonneuses pour torturer et tuer leurs victimes.

Mais il y eut aussi des pertes dans le camp des paramilitaires. En 1994, le frère aîné de Carlos, Fidel ou « Rambo » comme on l’appelait, c’est-à-dire un des leaders des paramilitaires, fut, selon Carlos, assassiné lors d’un affrontement avec les FARC dans le nord de la Colombie. Quoi qu’il en soit, il subsiste des doutes sur sa mort. Certaines personnes au sein du Département d’Etat le croient toujours en vie et des rumeurs publiées dans un article récent affirment qu’il vivrait en Israël. Quelque soit la vérité, Carlos prit le commandement des paramilitaires à partir de ce moment et le mouvement prit encore de l’ampleur. Il acquit même une force aérienne rudimentaire qui fut toujours attribuée aux guérillas par la contre-propagande de la CIA pour ainsi pousser la presse commerciale à plaider en faveur d’une augmentation de l’aide militaire états-unienne pour appuyer le gouvernement colombien.

En réalité, les groupes insurgés ne possédait pas de force aérienne, mais les paramilitaires bien et c’est toujours le cas. A la fin des années 90, les paramilitaires ont fait l’acquisition de quelques hélicoptères ainsi que de mécaniciens qui assurent leur entretien et les entraînements au vol. Les hélicoptères sont extrêmement chers à acheter et à entretenir mais très utiles dans ce type de guerre, comme Carlos s’en rendit vite compte. Selon son autobiographie, ils lui ont sauvé la vie lors des fêtes de fin d’année en 1998 lorsqu’un grand contingent des FARC attaqua son camp de base lors d’un assaut surprise. Ce fut le pilote né en Sicile, entraîné par Israël et commandant paramilitaire, Salvatore Mancuso, qui l’évacua dans un hélicoptère paramilitaire.

Selon sa propre autobiographie et des dizaines d’articles de presse, Castaño s’est réuni souvent en secret avec des fonctionnaires du gouvernement. Mais les rencontres de 2000 eurent lieu publiquement. Le 6 novembre 2000, il eut une réunion avec le Ministre de l’Intérieur de Colombie Humberto de la Calle, sous la présidence d’alors de Andrés Pastrana. A l’issue de cette rencontre, Castaño libéra 2 des 7 législateurs que ses paramilitaires séquestraient. En outre, pendant que cet article est rédigé, Castaño et Mancuso sont en négociation avec le nouveau gouvernement colombien comme nous le verrons par la suite.

Alors que les paramilitaires étendaient leur emprise, ils continuaient également à absorber d’autres organisations similaires. Ils avaient besoin d’armes et avaient probablement de nombreuses sources pour se les procurer. Une de celles-ci parut un jour au mois de mai passé. Cela ne devrait pas surprendre le lecteur : un des plus importants fournisseurs d’armes étaient les Israéliens. Les trafiquants d’armes israéliens sont très présents au Panama, pays voisin, et surtout au Guatemala. Bien que certains détails de ce commerce particulier aient été contestés ou sont incomplets, une chose est claire : via une série de représentations, GISRA, une firme israélienne associé à la IDF et qui a un siège au Guatemala, a pu acheter 3.000 fusils d’assaut AK47 et 2,5 millions de caisses de munitions qui ont été envoyés aux paramilitaires en Colombie via une compagnie bananière états-unienne.

Cela doit nous rappeler ce que disait Castaño à propos de ses cours en Israël - quand « nous assistions à des cours sur le commerce des armes dans le monde, comment acheter des fusils ». Est-ce en Israël qu’il a également trouvé les contacts pour le faire ?

Ce commerce d’armes, comme beaucoup, comprenait de nombreux niveaux de négociations et d’écrans de fumée. Bien que la police colombienne découvrit le commerce, personne ne fut accusé. Les seuls participants qui paraissaient savoir ce qui était en train de se passer étaient les Israéliens et les paramilitaires. La police nicaraguayenne qui vendit les armes pensait qu’il s’agissait de mini Uzis et de pistolets Jericho bien que la OEA [Organisation des Etats Américains], présidée par l’ex-président colombien César Gaviria, imputa la responsabilité aux Nicaraguayens dans son rapport. Le Département d’Etat, qui a récemment mis les paramilitaires colombiens sur la liste des « terroristes » a affirmé, via le porte parole Wes Carrington, que le département avait l’impression que les fusils d’assaut automatiques étaient destinés à des collectionneurs aux Etats-Unis !

La connexion entre Castaño et le président Uribe

Le président de Colombie Alvaro Uribe Velez, comme Castaño, perdit aussi son narcotrafiquant de père à cause des FARC mais, dans le cas de Uribe, son père mourut alors qu’il louait un hélicoptère pour le commerce. De fait, le père de Uribe fut accusé à une occasion pour son rôle dans le célèbre cas du laboratoire de fabrication de cocaïne de « Tranquilandia » lors de sa découverte par une opération conjointe de la DEA et de la police colombienne. De 1980 à 1982, Uribe fut président de l’aviation civile en Colombie (Aerocivil) et contrôlait toutes les licences d’aviation dans tout le pays à une époque où les petits avions faisaient la majorité du trafic de drogues. Quand Uribe était gouverneur de la province de Antioquia au milieu des années 90, il a aidé à la création d’une formation paramilitaire appelée Convivir dans laquelle on chuchotait que se trouvait le chef paramilitaire Salvatore Mancuso.

Légitimer les paramilitaires

Au cours des dernières élections présidentielles colombiennes, un Uribe « propre » a été mis au pouvoir et applaudi par le Département d’Etat. De nombreuses lignes de son gouvernement sont basées sur une étude de la Corporation Rand. Tant l’étude de la Rand que les plans d’Uribe incluent la création d’une grande force civile de défense et d’information pour le gouvernement qui serait financée par l’Etat colombien. Le rapport de la Rand, comme tous les autres textes du style du Plan Colombie, ont été écrits initialement aux Etats-Unis. Il jette les bases d’une nouvelle structure de contre-insurrection de défense civile colombienne comme le système Ronda au Pérou ou le vieux système guatémaltèque des PAC dans lequel les civils doivent servir de combattants anti-insurgés sous la supervision de l’armée. Tant au Pérou qu’au Guatemala, ce furent eux les principaux responsables de l’affaiblissement des guérillas mais à un coût extrêmement lourd : en commettant d’énormes abus des droits humains. Quand cette idée fut pour la première fois exprimée dans un rapport confidentiel de la Rand le 13 juin 2001, dont les auteurs sont Angel Rabasa et Peter Chalk, Rabasa indiqua que les structures paramilitaires actuelles pourraient se dissoudre et s’incorporer dans les nouvelles forces de défense « civiles » mais dès lors sous le contrôle direct de l’armée.

L’accusation contre Castaño et Mancuso

Pour s’assurer de l’acceptation du plan de restructuration par les dirigeants des AUC et pour conserver le soutien des libéraux du Congrès des Etats-Unis au Plan Colombie, le procureur général des Etats-Unis John Ashcroft, feignant de poursuivre les paramilitaires, annonça le 24 septembre 2002 que Carlos Castaño, Salvatore Mancuso et Juan Carlos Sierra étaient accusés par le gouvernement états-unien d’avoir organisé le transport de 17 tonnes de cocaïne vers les Etats-Unis et l’Europe en 1997. Le trafic de cocaïne de la part des paramilitaires n’était pas une nouvelle pour les Etats-Unis : des documents états-uniens de 1993 confirmaient cette allégation. Mais les Colombiens procédèrent-ils à l’arrestation des leaders des AUC ? Après tout, le gouvernement colombien reçoit des millions de dollars d’aide des Etats-Unis et dans de nombreux cas il travaille conjointement avec eux. Au lieu d’arrêter Castaño et sa clique, le 24 novembre 2002, les informations colombiennes révélèrent que la gouvernement colombien appuyé par les Etats-Unis était actuellement impliqué dans des négociations étroites à grande échelle avec eux !

Castaño et Mancuso ont également fait quelque chose pour le gouvernement colombien : ils ont annoncé un « cessez-le-feu » avec l’armée - une force avec laquelle les paramilitaires se battaient conjointement et avec laquelle il y eut seulement des accrochages quand il y avait quelque dispute locale entre eux sur le contrôle d’une quelconque entreprise criminelle. Cependant, ce « cessez-le-feu » bénéficia d’une bonne propagande dans les villes de Colombie et, plus important, au sein du Congrès des Etats-Unis.

Comme on est en train de l’établir actuellement alors que cet article est rédigé, si Uribe et l’ambassade des Etats-Unis suivent leur idée, les paramilitaires des AUC seront démobilisés en tant que AUC et elles se transformeront en entités légales de l’Etat colombien comme des « soldats paysans », entraînés par l’armée, mais vivant dans les villages et non dans des bases militaires. Ainsi, les hommes de Castaño seront réentraînés et légitimés et continueront la guerre contre les insurgés sous le contrôle de l’armée colombienne et avec l’assistance directe des Etats-Unis, lavant ainsi leurs mains ensanglantées au sein de l’Etat.

Les Israéliens ne seront plus utiles en Colombie, même s’ils y maintiendront leur commerce de fusils Galil. Ils préféreraient d’ailleurs que leur présence soit oubliée puisqu’il n’existe aucun doute sur le fait que les intérêts israéliens ont une part de responsabilité dans les nombreuses années sanglantes qu’a connues la Colombie, où ont été assassinées jusqu’à 20 personnes par jour (70 % ou plus de ces assassinats sont attribués aux paramilitaires) totalisant des dizaines de milliers de morts au cours de la décennie, la majorité des victimes ayant été assassinée pour avoir été simplement suspectée de sympathiser avec les insurgés et non pour être des combattants. Malheureusement, dans d’autres régions du monde, nous pouvons penser que l’entraînement des paramilitaires de droite continue alors que l’Etat israélien et ses agents qui continuent à leur grande satisfaction de mener des opérations qui sont jugées comme désagréables par leurs homologues états-uniens.

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Galil : la présence israélienne en Amérique latine

En Colombie on peut voir les fusils d’assaut noirs partout. Tant l’armée, appuyée par les Etats-Unis, que la police nationale, les utilisent. Ce ne sont pas, comme on pourrait se l’imaginer, des fusils M16 mais bien les fameux fusils d’assaut israéliens Galil, une imitation des séries russes Kalashnikov, mais commercialisées en Amérique latine avec un calibre plus petit et plus rapide (et destructeur) .223, le même que celui du M16. Le Galil est fabriqué par les usines militaires israéliennes depuis 1972 et est considéré comme un succès. Cependant, les israéliens n’utilisent pas beaucoup le Galil lors de leurs opérations internes (et externes) car ils obtiennent des M16 gratuitement des Etats-Unis.

En Amérique latine toutefois, le Galil est l’arme principale des gouvernements du Guatemala et de Colombie. Dans le cas guatémaltèque, les Etats-Unis ne veulent pas apparaître comme des fournisseurs des militaires à cause de leur implication dans d’incontestables massacres au cours des années quatre-vingt. C’est ainsi que Israël entra en scène, et pas seulement pour fournir des armes, mais également pour construire une usine de munitions à Coban, dans une région montagneuse et relativement pacifique. Même si les israéliens ont fait un bon négoce, ce ne fut pas tellement grâce aux guatémaltèques : l’usine était la plupart du temps sous le brouillard et les munitions produites étaient souvent humides, ce qui provoquaient des ratés.

En Colombie cependant, les industries israéliennes n’installèrent pas une usine de munitions mais bien une usine complète de fabrication des fusils d’assaut Galil à Bogota. Dans la version colombienne de l’arme, seul le canon est importé d’Israël. Qui paie cela ? La Colombie ? Cela mérite réflexion. Les fusils d’assaut sont payés par l’aide militaire américaine tant à Israël qu’à la Colombie. Ainsi, c’est une fois de plus l’inconscient contribuable américain qui assure la bain de sang en Colombie.


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Source : Narconews (http://www.narconews.com), 8 avril 2003.

Traduction : Anne Vereecken, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

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