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Interview d’Eduardo Lucita
Le laboratoire argentin

Depuis des années, l’Argentine a été un laboratoire pour les recettes néolibérales imposées par les institutions financières internationales. La crise actuelle que vit le pays est le résultat de ces ajustements et constitue un cinglant échec pour celles-ci. Mais depuis plusieurs années, et surtout depuis ces journées de décembre 2001 baptisées sous le vocable d’Argentinazo, l’Argentine en crise s’est transformée en un véritable laboratoire d’expériences sociales à la recherche d’alternatives au totalitarisme financier. C’est de cela que nous avons parlé avec Carlos G. Roux, alias Eduardo Lucita un protagoniste et témoin privilégié de ce qui se passe dans le pays sud-américain. Socialiste indépendant, fonctionnaire à l’Université de Buenos Aires et directeur de la revue " Cuadernos del Sur", Carlos était à Bruxelles, à notre invitation, à la fin du mois de février pour donner une conférence sur la crise argentine et les différents processus de résistance en cours dans le pays sud-américain.

par Frédéric Lévêque
avril 2002

Comment en est-on arrivé à cette situation de crise chez cet ancien bon élève des institutions financières internationales ?

Depuis 27 ans, on a commencé à installer en Argentine un modèle néo-libéral de restructuration profonde de l’économie, de reconversion des espaces industriels et productifs, un modèle qui a démembré et fragmenté le mouvement ouvrier et l’ensemble des secteurs opprimés et exclus de la société.

Si, pendant un certain temps, on pensait que le modèle néolibéral allait s’épuiser, la chute du Mur de Berlin et l’implosion de l’ex-Union soviétique ont donné de l’oxygène à ce projet partout à travers le monde. En Argentine, c’est vraiment à partir des années 90 que le néolibéralisme a commencé à être imposé avec une force dévastatrice. Cette imposition coïncide particulièrement avec un changement de gouvernement en 1989, durant un processus inflationniste très fort (1989-90) et des saccages de grands commerces et supermarchés [1]. Le parti justicialiste - les Péronistes - a gagné les élections. Le docteur Menem est arrivé à la présidence de la république et, après plusieurs remaniements ministériels, a nommé l’économiste ultra-orthodoxe Domingo Cavallo comme ministre de l’économie. C’est à partir de ce moment-là, de 1991 que débuta vraiment l’offensive puissante du capital contre le travail, c’est-à-dire une période d’ouverture indiscriminée de l’économie, de baisses salariales, de dérégulation des marchés, une période qui a permis au consumérisme et à l’individualisme de se développer et à l’argent de devenir la valeur de toutes les valeurs. Cavallo mit en route ce que l’on a coutume d’appeler le Plan de Convertibilité, c’est-à-dire la parité entre le peso et le dollar, qui permit de mettre un terme temporaire aux disputes entre les différentes fractions de la bourgeoisie sous l’hégémonie du capital financier.

L’offensive du capital sur le travail augmenta par conséquent en intensité. Une totale liberté fut octroyée aux mouvements de capitaux, un processus d’ouverture économique s’initia et une énorme quantité de produits étrangers afflua dans le pays. De nombreuses entreprises locales fermèrent. On assistait, d’un côté, à un processus de reconversion et, de l’autre, de désindustrialisation.

A l’époque, il y avait un fort consensus social. Le gouvernement péroniste du docteur Menem fut légitimé par différentes échéances électorales jusqu’à, approximativement, la moitié de 1995 quand la politique de privatisation, de transfert du patrimoine national au secteur privé, commença à montrer des signes de faiblesse. La dispute entre différentes fractions du capital se réouvrit et il y eut corrélativement une grande réaction du mouvement ouvrier et populaire, notamment à l’intérieur du pays, à partir de 1996 et de l’épisode connu comme le Santiagozo. Ce fut une révolte populaire très puissante dans une province de moindre signification en Argentine. Les gens brûlèrent la maison du gouvernement, le palais de justice, différents bâtiments publics ainsi que les demeures de quelques députés ou gouverneurs. Cet événement lança un nouvelle phase de croissance des luttes sociales dans différentes parties du pays [2].

Lors de la conférence organisée par Socialisme Sans Frontières, vous avez affirmé que l’Argentine restait encore le pays le moins pauvre d’Amérique latine...

En effet, l’Argentine d’aujourd’hui est encore le pays le moins pauvre d’Amérique latine mais c’est aussi celui où la pauvreté a avancé le plus rapidement durant la dernière décennie. La différence de revenus entre les 10% les plus riches de la population et les 10% les plus pauvres a cru de 57% entre 1990 et 1999.

L’évolution des indicateurs officiels du taux de chômage est éloquente. Dans les années 80, il se situait entre 4% et 6% de la population active. Dans la première moitié des années 90, autour des 10% avant de faire un saut jusqu’à 16% en 1995 [3]. Aujourd’hui, il est à 22% et le sous-emploi représente 20% de la population active.

Il y a eu aussi une forte chute structurelle des salaires. 50% des salariés du pays gagnent aujourd’hui moins de 200 US dollars par mois. 10% de la population est considérée comme indigente, elle gagne moins de 70 US dollars par mois.

Dans les années 70, la pauvreté était considérée comme une question marginale. Seul 5% étaient considérés comme pauvres. Dans les années 80, 12%. Dans les années 90, 40%. Et maintenant, à la fin de cette année, 50% seront sous le niveau de pauvreté.

La conjonction de ces deux éléments (chute des salaires et exclusion sociale) ont créé les conditions matérielles et sociales qui ont provoqué les événements de ces derniers mois.

En 1975, la mobilisation de la classe ouvrière argentine empêcha l’oligarchie financière d’imposer ses réformes néo-libérales. Cette dernière, avec la bénédiction de Washington, choisit alors de les imposer par les armes. Le 24 mars 1976 avait lieu le coup d’Etat militaire...

La dictature militaire signifie le début de la forte offensive soutenue et généralisée du capital contre le travail. Soutenue car elle s’est développée de cette époque jusqu’à nos jours. Et généralisée car elle s’est déployée sur l’ensemble des conquêtes ouvrières. Le rôle de la dictature militaire fut principalement de faire reculer le mouvement ouvrier et populaire et de préparer les conditions pour l’imposition du modèle néo-libéral.

Ce fut aussi une grande répression contre tous les mouvements populaires. La disparition de 30.000 personnes, la majorité militants politiques et syndicaux, a pour conséquence qu’aujourd’hui, en Argentine, il manque une génération.

Les mouvements sociaux et populaires ont-ils pu dépasser cette répression depuis la "transition à la démocratie" (1983) ? A-t-on assisté à une certaine recomposition du tissu social et associatif ?

Il faut d’abord faire une distinction entre, d’une part, le mouvement social en général et, d’autre part, le mouvement ouvrier en particulier.

Ce dernier fut fort frappé par la répression de la dictature. Il est arrivé après et en partie à se recomposer mais il fut à nouveau fortement ébranlé par la crise, par la déstructuration du marché du travail, par la dérégulation. Il est prisonnier des hauts taux de chômage, de la faible activité économique. Dans les usines, il essaie de préserver comme il le peut les emplois. Il y a eu une série de conflits ouvriers mais ils ont été surtout de type défensif.

Cependant la grande majorité des chômeurs en lutte aujourd’hui sont des ex-travailleurs. Le mouvement ouvrier en tant que tel se mobilise toujours avec, notamment la constitution du mouvement des "piqueteros".

En général, le mouvement ouvrier ne peut lutter à l’intérieur des entreprises et disputer l’appropriation de la plus-value et les conditions de travail mais il dispute les routes. Quand il coupe la route ou la sortie d’une entreprise, quand il empêche la circulation des camions, il n’affecte pas le taux de profit et l’appropriation de la plus-value mais la distribution et la circulation des marchandises et par conséquent la réalisation du profit. Ce n’est pas le fait d’un acte conscient mais un fait objectif.

La restructuration capitaliste combinée à l’offensive généralisée contre le monde du travail a eu un fort impact sur toute la structure économique et sociale du pays. Le mouvement social a cherché alors de nouveaux chemins pour exprimer sa rébellion. Le résultat a été un intense processus de création de formes de lutte et d’organisation. L’émergence du mouvement des "piqueteros" [4] en est l’illustration la plus accomplie.

Ce mouvement est apparu il y a 6 ou 7 ans. Il a son origine dans des localités à l’intérieur du pays où de grandes entreprises étatiques furent privatisées. Ce qui mena à des licenciements massifs générant de fait une forte hausse du chômage.

Les acteurs des "cortes de rutas" sont des chômeurs, des travailleurs, des petits commerçants, des fractions de la petite bourgeoisie … Leurs revendications rassemblent un ensemble de demandes sociales qui s’articulent de manière complexe. Certaines ont un caractère immédiat, d’autres ont pour objectif de produire des changements dans les politiques publiques. Tous les types de revendications confluent dans une même blocage de routes. Ce qui donne souvent une mobilisation polyclassiste à forte composante populaire. C’est particulièrement significatif quand le "corte" a lieu dans des villes à l’intérieur du pays qui se sont développées autour d’une activité hégémonique comme les mines ou le pétrole.

Prenons le cas concret de la localité pétrolifère de Cutral-co, dans le sud du pays, où est apparu la première expérience du mouvement "piquetero". La privatisation de l’entreprise public a engendré une situation sociale forçant les gens à descendre dans la rue, en coupant la route pour attirer l’attention. Durant plusieurs jours¸ une route très importante, qui permettait l’accès au Sud du pays et où circulaient normalement beaucoup de marchandises, fut coupée.

C’est là qu’apparurent pour la première fois les "piqueteros", avec la tête masquée - Ils ne s’appelaient pas encore ainsi. Ils prirent le nom de "piqueteros" à partir de la vieille idée des piquets de grève dans les usines.

Le "corte de rutas" est basé sur un noyau central d’hommes et de femmes qui organise le blocage de rue. Mais le lieu de décision démocratique et pluraliste est l’assemblée populaire où se mettent en place des mécanismes de démocratie directe et où participent des milliers de personnes, et particulièrement les femmes.

Ce phénomène s’est étendu au nord, dans différents lieux du pays jusqu’à arriver autour de Buenos Aires, dans les quartiers populaires.

Le mouvement a plusieurs origines. Par exemple, il y a des endroits où il vient de la lutte pour le logement et la terre. Les gens occupent des terres, construisent leur logement et s’organisent ensuite pour l’électricité, l’eau potable, les égouts, … Tout cela engendre un processus d’auto-organisation.

Ces luttes sont une appropriation de l’espace public. Couper la route, vivre plusieurs jours sur le sol avec le froid et la pluie, manger en communauté, tout cela pour faire pression, pour construire un rapport de forces afin de négocier avec les gouvernements locaux.

Y a-t-il des différences au sein du mouvement des "piqueteros", sur les méthodes de lutte ou l’influence politique ?

Pas tellement au niveau de la forme organisationnelle mais au niveau des critères ou des méthodes de lutte.

Par exemple, après un certain temps, des organisations de "piqueteros", ont décidé de ne couper seulement que la moitié de la route suite à de nombreuses plaintes de gens des classes moyennes et de secteurs comme celui des transporteurs routiers. Cela a causé des problèmes avec d’autres "piqueteros" qui voulaient couper toute la route. Il y a tout un débat pour savoir s’il faut couper la route à quelques endroits ou la bloquer en face des grandes entreprises pour empêcher l’entrée et la sortie des marchandises.

Il y a aussi des racines politiques et idéologiques différentes. Certains sont liés à des courants politiques. C’est le cas de la Fédération de la Terre et du Logement qui est proche de la Centrale des travailleurs Argentins (CTA), une centrale syndicale alternative. Il y a une autre tendance importante qui s’appelle "courant classiste combatif" et qui est lié à un parti de gauche. Il y a d’autres groupes qui sont généralement de gauche mais indépendants d’institutions ou de partis. Il y a un autre courant mineur qui est plutôt lié au PC argentin ou encore un lié au MLCT, un parti d’origine trotskiste.

Si certains considèrent ces formes de luttes comme nouvelles, pour Guillermo Almeyra de La Jornada (Mexique), Le mouvement des piqueteros "utilise les méthodes de lutte et le type d’organisation classiques du mouvement ouvrier argentin. Dans ce sens, c’est une continuation de ce passé mais avec l’énorme différence que la résistance n’a pas comme base les contingents industriels, ni l’usine mais les sans emploi, la population pauvre ou en processus de paupérisation accélérée. De plus, le mouvement ne se donne pas comme objectif d’affecter la production et de mettre en discussion le droit de propriété de l’entrepreneur, mais de politiser la résistance en coupant les communications qui, à l’époque du just-in-time et de la mondialisation, sont plus vitales que jamais"  [5].

Ainsi depuis 1997, les "cortes de rutas" ont montré une forte tendance à la hausse  [6], il n’en est pas de même pour les conflits sociaux au sein des entreprises entre 1995 et 2000. Mais cette tendance s’est inversée en 2001.

Le conflit entre le capital et le travail n’a pas disparu, comme prétendent certains, mais s’exprime sous d’autres formes… Avec le chômage et l’exclusion sociale, il est difficile d’agir au sein même des lieux de production et d’accumulation du capital. Quel est la place du mouvement syndical dans cette configuration ? Quel rôle joue-t-il dans les

Le panorama syndical en Argentine n’est pas bon.

Pour commencer, la grande majorité des travailleurs sont affiliés à la CGT officielle qui est devenue totalement "patronale". Il y a à l’intérieur de la CGT une fraction qui s’appelle la CGT rebelle mais elle n’a été que très peu rebelle dernièrement. Il y a une petite centrale alternative, c’est la Centrale des Travailleurs Argentins (CTA), d’origine péroniste, avec une forte présence sociale-chrétienne et qui a une position plus combattive contre le néolibéralisme. Mais, même si elle regroupe des syndicats d’employés de la fonction publique, celui des enseignants - un grand syndicat de niveau national - et d’autres, elle reste minoritaire et n’a pas une grande capacité de mobilisation.

Les travailleurs qui ont encore un boulot et qui sont affiliés à une organisation syndicale continuent à appartenir massivement à la CGT officielle.

La CGT, un syndicat "vendu au patronat" ? Il y a pourtant eu de nombreuses grèves générales en Argentine ces dernières années. 7 exactement en 2000 et 2001...

Non, Les syndicats ne sont pas vendus au patronat. Mais leurs dirigeants, oui ! D’ailleurs beaucoup d’entre eux sont devenus chefs d’entreprise.

Ce qui se passe, c’est qu’il y a comme une culture de la grève générale en Argentine. Ce n’est pas difficile de faire une grève générale. Il y a une histoire de grèves générales.

En Argentine, ce n’est pas comme en Europe où l’on discute plusieurs mois pour en organiser une. En Argentine, on la décrète d’un jour à l’autre et tout le monde y participe. C’est une culture totalement différente. La grève générale n’y a pas la même signification. Mais c’est cependant le moyen qu’ont utilisé les travailleurs argentins durant de nombreuses décennies pour faire sentir leur poids. Aujourd’hui, elle n’a pas la même force à cause de la faiblesse du mouvement ouvrier du fait de la désindrustrialisation et de la crise. Mais la bureaucratie syndicale a encore cette capacité de convocation et les gens y participent car ils se sentent ainsi protégés.

Une chose est certaine, c’est que la classe ouvrière en tant que telle fut absente de l’Argentinazo. L’attitude des trois centrales syndicales la priva d’une participation organisée. Les travailleurs apparurent disséminés et effacés dans ce mouvement général beaucoup plus large.

Quelle est la présence des jeunes dans les mobilisations ?

Leur présence est très relative dans la politique argentine. On peut dire que, jusqu’il y a peu, leur participation était faible. Mais, cependant, avec les derniers événements, la présence des femmes [7]et des jeunes a été très forte.

Avec le développement des assemblées populaires, de quartier, peut-on parler de la construction d’un contre-pouvoir, et même d’un double pouvoir ?

La constitution de ce nouveau mouvement social, le déclenchement de cette nouvelle dynamique sociale, qui n’a pas de précédent dans le pays, a son origine dans la semaine du 15 au 20 décembre. Le gouvernement argentin, ne pouvant plus faire face au paiement de la dette extérieure, prit une série de mesures économiques dont la confiscation des épargnes bancaires des gens, des petits épargnants. Les grands s’étant déjà arrangés pour retirer tout leur argent [8]. 85% des épargnes en Argentine appartiennent à des gens qui n’ont pas plus de 25.000 US dollars. Ce n’est pas beaucoup !

Ces mesures ont généré une paralysie de l’économie. Et comme il y a une grande quantité des travailleurs à compte propre, indépendants, ils se sont retrouvés immédiatement sans revenu pour vivre. C’est durant cette fameuse semaine que commencèrent les "saccages" des supermarchés. Des milliers de personnes demandèrent de la nourriture aux supermarchés. Si ceux-ci refusaient, ils se l’appropriaient eux-mêmes.

Le 19 décembre, surtout dans le grand Buenos Aires, des milliers et milliers de personnes ont "pillé" les supermarchés jusqu’à ce que, dans l’après-midi, le gouvernement national de De la Rúa décrète l’état de siège [9]. Une fois déclaré, les classes moyennes, les travailleurs et les employés de la ville réagirent "violemment" contre son imposition. Ce sont les femmes qui sortirent les premières dans la rue en frappant sur des casseroles. Les gens se réunirent ensuite aux carrefours des grandes avenues, se rassemblant ainsi avec des personnes venant d’autres quartiers, toutes et tous de manière spontanée avec leurs casseroles commençant à marcher sur les grands boulevards pour se rejoindre automatiquement à la Place de Mai. Cet épisode est connu comme le début de l’Argentinazo.

Les gens ont commencé à exiger dans un premier temps la démission du ministre de l’économie Cavallo, ensuite celle du président De la Rúa, et puis finalement à dire : "Qu’ils s’en aillent tous !" ("Que se vayan todos !"), c’est-à-dire le président, les ministres, les députés, les fonctionnaires, …

Le 19 décembre, dans la nuit surtout, entre 70.000 et 80.000 personnes se sont rassemblées sur la Place de Mai. La police tenta à plusieurs reprises de les en déloger mais sans succès. Les gens résistèrent. Et le matin, alors qu’il ne restait plus que 200 personnes, la majorité s’étant retirée, la police commença à réprimer violemment (voir encadré n°1 - Bientôt). Là, apparurent des centaines de jeunes de tous les côtés pour s’affronter à la police. Ces événements sont en partie responsables des 35 morts, des 470 blessés et des 3.200 détenus comptés dans le pays.

Une telle répression n’aurait pu avoir lieu sans l’accord des deux grands partis du système parce qu’il était clair que si cela continuait, les gens allaient entrer dans la maison du gouvernement - la Casa Rosada - et déclencher un processus dont personne n’aurait pu savoir comment il se serait terminé.

C’est le premier moment de constitution de cette nouvelle dynamique sociale. Les gens, dans la rue, résistant à l’état de siège , exigeant des démissions et occupant le lieu politique par excellence du pays, à savoir la Place de Mai - c’est là qu’ont lieu tous les événements politiques majeurs en Argentine.

Il y a un deuxième moment. C’est quand commence à se constituer, par districts ou par quartiers, les assemblées populaires, d’abord dans le grand Buenos Aires, et puis dans d’autres villes : Córdoba, Vaya Blanco, Rosario, …

Les assemblées sont des organismes autonomes de débat et de délibération initiés par les gens eux-mêmes. C’est un véritable laboratoire social. Les discussions qui s’y déroulent ont deux niveaux : d’une part, les grands problèmes du pays - la question de l’épargne, du type de change, de la dette extérieure, etc. Et d’autres part, les problèmes "internes" propre à chaque quartier, à chaque district. il y a de problèmes communs mais aussi distincts dans chaque quartier. Ils en discutent et essaient de leur donner des réponses, tout cela à partir du local.

Par exemple, dans l’assemblée populaire de mon quartier, une commission de projets productifs s’est mise en place. La municipalité voulait remodeler une place historique du quartier. Le coût des travaux était fixé à 65.000 US dollars. Dans le quartier, il y avaient quelques ingénieurs au chômage qui, avec d’autres sans-emploi, se sont proposés pour s’occuper des travaux de la place en question dans une sens citoyen et fonctionnel, et à un coût moindre.

Il y a un petit côté ’budget participatif’, non ?

Effectivement, quelques expériences peuvent être prises comme des avances vers des formes de budget participatif. Il y a par exemple des assemblées qui contrôlent les dépenses et les stocks de médicaments des hôpitaux publics. Dans le cas du conflit de La Matanza, après un très long blocage de route, les "piqueteros" ont obligé les autorités à réaliser une série de travaux publics, à fournir de la nourriture et des vêtements. Ce qui signifiait, au final, une véritable reformulation du budget de la zone. De toute manière, c’est encore un mouvement qui en est à ses premiers balbutiements.

Mais revenons-en à la nouvelle dynamique sociale …

Au cours de ce second moment, lors de la constitution des assemblées de quartier, une assemblée coordinatrice des assemblées de quartier a émergé. Elle se réunit tous les dimanches dans un parc au centre géographique de la ville de Buenos Aires - Le Parque Centenario. Là, entre 4.000 et 5.000 personnes discutent hebdomadairement des problèmes de quartier, et se mettent d’accord sur l’organisation d’actions contre les banques, les entreprises privatisées, etc.

Il y a un troisième moment dans ce processus : c’est le passage, le saut qualitatif (qu’il faudra faire) des assemblées de quartier comme instruments de délibération, de pression pour obtenir des choses à des instruments de réel pouvoir populaire. Cela dépendra des gens, des orientations prises.

Il s’agit d’un processus qui est à la recherche de nouvelles formes de représentation avec le moins de délégation possible, de nouvelles relations entre représentants et représentés : critères de rotation, mécanismes de contrôle, révocabilité.

Au mois de mars 2002, on estime que 77 assemblées populaires fonctionnaient dans la capitale fédérale, 52 dans la banlieue, 40 dans la province de Santa Fé et 20 dans celle de Córdoba. L’existence du mouvement est connue dans le reste du pays mais nous n’avons pas encore de précisions quantitatives. A Buenos Aires, les assemblées tiennent une réunion hebdomadaire mais se divisent aussi en différentes commissions avec une assistance variant entre 80 et 150 personnes [10].

Depuis décembre 2001, la participation a baissé un peu dans les assemblées de quartier ou de coordination. C’est un peu logique. Il y a eu, entre autres, une sorte d’hyperactivité. La quantité des réunions a été très grande. Il y a une sorte d’état assembléaire permanent.

Il faut bien savoir que, pour la première fois dans notre histoire, un gouvernement élu démocratiquement n’a pas été renversé par un coup d’Etat mais par l’action directe des masses populaires. Aujourd’hui, la classe dirigeante maintient le pouvoir de contrôle de l’Etat mais a perdu l’hégémonie dans la société.

Au point de vue de la sortie de la crise, de l’alternative, il y a des groupes dans les assemblées qui exigent la démission de Duhalde, d’autres pensent à une sortie par une constituante. C’est ce qui est en discussion.

Les élections législatives du 13 octobre 2001 en Argentine furent un moment important dans le rejet de l’ordre établi. Des millions de votes blancs, d’abstentions, des millions de votes perdus pour les grands partis du système et une croissance significative pour la gauche fragmentée et dispersée. Quelle est la place de la gauche, de ses différents courants, justement, au sein de ces mobilisations ?

A la fin décembre, tous les courants participèrent à l’Argentinazo mais aucun ne réussit à se détacher et à orienter le mouvement. Des gens empêchèrent des groupes de manifester avec leurs drapeaux de partis [11]. Toute la crise de légitimité du régime et des partis a eu aussi des effets sur la gauche. Il y a eu un rejet des partis politiques.

La situation politique créée à partir du 19 et 20 décembre 2001 a une potentialité exceptionnelle. La gauche fait partie de ce mouvement et est l’unique expression politique qui peut apporter des idées et des propositions avec une perspective d’avenir. Cependant, l’état assembléaire, la pluralité des sujets, l’exercice démocratique réel synthétisent une situation politique et sociale à laquelle la gauche n’était pas préparée et, en ce sens, la participation dans les assemblées implique aussi pour nous tout un exercice d’apprentissage.

Quelle signification revêt la crise argentine dans le contexte latino-américain ?

Dans toute l’Amérique latine, et spécialement du Sud, il y a de nombreux mouvements de type explosifs. La situation en Bolivie est très compliquée. En Colombie et au Venezuela [12]aussi. Toute la politique de l’administration républicaine du président Bush est guerrière, offensive sur tous les terrains, c’est une politique d’intervention militaire proactive.

Récemment, le directeur général de la CIA a affirmé que les Etats-Unis avaient trois problèmes en Amérique latine : le Venezuela, la Colombie et l’Argentine.

La situation en Argentine a à voir avec tout ce qui se passe en Amérique latine. Idem avec tout ce qui se passe dans le monde, avec ce grand mouvement antiglobalisation qui couvre l’Europe, l’Amérique du Nord, et d’autres pays et qui s’est exprimé collectivement à Porto Alegre mais qui acquiert des forces propres dans chaque pays. La situation argentine est différente de celle de la Colombie. Différente de celle du Brésil qui est un laboratoire d’expériences sociales avec le PT, le MST et avec l’idée du budget participatif.

La crise argentine a des tendances générales mais des problèmes très particuliers. Chez nous, on a l’habitude de dire qu’un autre monde est possible mais qu’en Argentine il est absolument nécessaire.

Notes:

[1Entre mai et juin 1989 et en février et mars 1990, les saccages de commerces et, dans une moindre proportion, les manifestations n’ont pas réussi à se constituer en une véritable contestation de l’Etat et du gouvernement. Après cette vague, les entreprises d’Etat furent privatisées et de nombreux salariés licenciés. Les tentatives de résistance sociale étaient alors fort isolées.
Carrera Nicolas I., Cotalero Maria C., Clase obrera y formas de lucha en la Argentina actual in Cuadernos del Sur, n°32, Tierra del Fuego, pp.45.

[2Cette phase ascendante des luttes arriva à son apogée entre 1996 (avec la grève générale de septembre) et la première moitié de 1997 avec des blocages de routes généralisés dans plusieurs provinces et localités du pays. C’est partir de ce moment que le "corte de rutas" devint un instrument principal des luttes populaires.
Carrera Nicolas I., Cotalero Maria C., Clase obrera y formas de lucha en la Argentina actual in Cuadernos del Sur, n°32, Tierra del Fuego, Noviembre de 2001, pp 45 & 46.

[3Jusqu’à la moitié des années 90, le chômage avait un caractère transitoire ; mais, à partir de 1995, il commença à être de long durée, devenant un phénomène structurel . C’est une des données essentielles du mouvement social actuel.
Lucita Eduardo, Cortando rutas, abriendo nuevos senderos in Cuadernos del Sur, n°32, Tierra del fuego, Noviembre de 2001, pp 84 & 85.

[4Quatre éléments communs se retrouvent peuvent servir à définir le mouvement "piquetero" :
- Les actions de ce mouvement sont quasi toujours l’expression de nécessités concrètes qui, comme règle général, sont définies plus par les actions que par un programme défini.
- La majorité des actions ont été des épisodes explosifs surgissant abruptement et s’évanouissant ensuite.
- Le champ d’action de ce mouvement se situe hors des limites de "l’espace politique" et souvent des représentations sociales traditionnelles.
- L’émergence de ce mouvement a engendré un profond processus démocratique, solidaire, coopératif et égalitaire qui s’exprime dans chaque conflit.
Lucita Eduardo, Cortando rutas, abriendo nuevos senderos in Cuadernos del Sur, n°32, Tierra del fuego, Noviembre de 2001, pp 80.

[5Almeyra Guillermo, Los piqueteros, los cocaleros y ainda mais in La Jornada, México, 25 de noviembre de 2001.

[61997 : 140 ; 1998 : 51 ; 1999 : 252 ; 2000 : 514 ; 2001 (jusqu’en septembre) : 996.
Lucita Eduardo, Cortando rutas, abriendo nuevos senderos in Cuadernos del Sur, n°32, Tierra del fuego, Noviembre de 2001, pp 82.

[7La forte présence des femmes dans les mouvements de résistance sociale en Argentine, notamment celui des "piqueteros", peut s’expliquer par la forte féminisation de la pauvreté. Notons que Leur participation importante au sein des mouvements sociaux a facilité l’émergence de la question du genre en leur sein.
Lucita Eduardo, Cortando rutas, abriendo nuevos senderos in Cuadernos del Sur, n°32, Tierra del fuego, Noviembre de 2001, pp 86 & 87.

[8Les grands investisseurs et spéculateurs, tant nationaux qu’internationaux, viennent de faire sortir 15 milliards de dollars du pays. Le 2 décembre, " pour éviter le chaos provoqué par les spéculateurs ", M. Cavallo gèle les dépôts bancaires des citoyens "ordinaires" et n’autorise que 250 dollars de retraits par semaine. Jusque-là absente de la mobilisation sociale, la classe moyenne descend spontanément dans la rue les 19 et 20 décembre."
Lemoine Maurice, Du Venezuela à L’Argentine : Cacerolazos, Site web du Monde Diplomatique, 27 décembre 2001.

[9"Le défi à l’état de siège, la revendication du "jamais plus" repris par la multitude contiennent une profonde revendication démocratique et affirment l’exercice concrète de la souveraineté populaire et de l’action directe, rompant ainsi avec les pratiques de délégation, soutien inéluctable du régime démocratique parlementaire."
Lucita Eduardo, Que venga lo que nunca ha sido in Cuadernos del Sur, n°33, Tierra del fuego, Noviembre de 2002.

[10L’interview ayant été réalisée le 30 février 2002, nous nous sommes permis d’actualiser les chiffres de participation. Ces chiffres nous ont été fournis par Eduardo Lucita via courrier électronique.

[11Ernesto Herrera rapporte que, dans l’assemblée coordinatrice du dimanche, "les militants des organisations de gauche doivent replier leurs banderoles de parti et avancer leurs mots d’ordre avec prudence, même si le poids politique de leur militantisme ne cesse d’apparaître,en particulier celui des différentes organisations trotskistes (PO, MST, MAS, PTS), du Parti communiste et du Courant classiste combatif (où les maoïstes du PC prédominent, bien qu’avec des divisions internes)".
Herrera Ernesto, Assemblées populaires… ou "partis de voisins" in www.inprecor.org, janvier 2002.

[12Interview réalisée avant le coup d’Etat avorté contre le président Hugo Chavez le 11-13 avril 2002.


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