Chiapas, la résistance
par Gloria Mu√Īoz Ram√≠rez
Article publiť le 4 décembre 2004

Le 9 ao√ »t 2003, l’Arm√©e zapatiste de lib√©ration nationale (EZLN) d√©cr√©tait la naissance des ¬« conseils de bon gouvernement ¬ » (Juntas de Buen Gobierno) dans les cinq zones territoriales sous son contr√īle, appel√©es ¬«  caracoles ¬ ».
Que sont devenues ces structures d’autogouvernement un an plus tard ?
Gloria Mu√Īoz Ram√≠rez, journaliste mexicaine √ La Jornada et √ Rebeldia, a r√©alis√©, √ l’occasion de cet anniversaire, un long et d√©taill√© reportage dans les cinq zones du territoire rebelle et montre comment les zapatistes mettent concr√®tement en pratique leur autonomie.

Caracol I La Realidad

Le Caracol de La Realidad, le premier espace construit par les zapatistes afin d’organiser leur autonomie, f√™te d√©j√ son premier anniversaire. Les pluies sont √ leur apog√©e, la boue commence √ envahir les chemins, la saison des elotes [1] est termin√©e et les indig√®nes ont d√©j√ proc√©d√© au pliage [2] du ma√Įs. Sans doute que la faim n’est pas moins pr√©sente qu’auparavant, la situation est difficile sur ces terres de la for√™t, mais un tour de reconnaissance dans cette zone permet de voir et de sentir quelque chose qui, il y a dix ans, lorsque nous, reporters, p√©n√©tr√Ęmes pour la premi√®re fois dans ce territoire, n’existait tout simplement pas.

D√®s l’entr√©e dans ce lieu embl√©matique qui h√©berge le conseil de bon gouvernement de Hacia la esperanza ("Vers l’esp√©rance"), il y a une petite clinique de bois peinte en vert, qu’entourent des dizaines de personnes rassembl√©es √ l’ext√©rieur. Des pancartes blanches annoncent, en plus des diff√©rentes m√©thodes de contraception, une campagne de vaccination destin√©e aux enfants et aux adultes. "Nous sommes en train de combattre la dipht√©rie et le t√©tanos", dit avec orgueil le responsable en charge de la sant√©, un indig√®ne d’√Ęge moyen qui porte le dossier de chaque personne soign√©e. Dans la file d’attente, les m√®res ont √ la main la carte de vaccination autonome de leurs enfants.

"M√™me avant notre soul√®vement, affirme lors d’une interview Doroteo, membre du conseil de bon gouvernement, nous, les villages zapatistes, avions commenc√© √ prendre en charge notre sant√©, parce que la sant√© est une des principales qu√™tes de notre lutte, parce qu’elle est n√©cessaire pour vivre que notre lutte est pour la vie."

Ici, dans le Caracol Madre de los caracoles del mar de nuestros sue√Īos ("M√®re des escargots de la mer de nos r√™ves"), c√©l√®bre dans le monde de la r√©sistance parce que, en 1996, la lutte antimondialisation connut en ce lieu un de ses moments fondamentaux, la r√©ussite la plus r√©cente en mati√®re de sant√© est la mise en marche d’une salle de chirurgie. Ils la poss√©daient depuis trois ans sans l’utiliser en raison de l’absence de m√©decins et, ils le reconnaissent, √ cause d’un manque d’organisation des quatre communes de la r√©gion : San Pedro de Michoacan, General Emiliano Zapata, Libertad de los Pueblos Mayas et Tierra y Libertad.

"Nous venons d’op√©rer deux hommes, un d’une hernie et l’autre d’une tumeur, et nous avons √īt√© un kyste √ une femme. Ce qui revient √ dire que l’on est aptes pour pratiquer des op√©rations dans cette zone zapatiste", affirme Doroteo, alors que la femme indig√®ne r√©cemment op√©r√©e, de visite au Caracol, se r√©tablit visiblement bien. Combien de femmes indig√®nes ayant un kyste attendent dans cette zone une op√©ration ? La r√©ponse est certainement pr√©occupante, mais, comme on dit par ici : "√‡a y est, c’est bien parti !"

La sant√© est l’un des domaines dont les avanc√©es sont les plus palpables sur le territoire zapatiste. Dans cette zone foresti√®re frontali√®re avec le Guatemala, non d√©pourvue de probl√®mes et d’obstacles, les uns internes et les autres externes, se multiplient les campagnes de m√©decine pr√©ventive. Le nettoyage des latrines √ la chaux, par exemple, est contr√īl√© hebdomadairement par une commission de sant√© dans beaucoup de communaut√©s, bien que, ils le reconnaissent, il y en ait d’autres qui "ne comprennent toujours pas l’importance de la propret√©, il faut expliquer que la sant√© est le plus grand bien que la lutte puisse te donner, le plus pr√©cieux, enfin".

Cette zone compte un des plus grands h√īpitaux autonomes existant sur l’ensemble du territoire rebelle. Il s’agit de l’h√īpital La Primera Esperanza de los sin rostro de Pedro ("La premi√®re esp√©rance des sans-visage de Pedro"), en l’honneur du sous-commandant Pedro, mort au combat le 1er janvier 1994, responsable au commandement et compa√Īero des habitants de ces villages.

Dans la communaut√© de San Jos√© del Rio, s√©par√© du village par un pont et au milieu d’une v√©g√©tation luxuriante, appara√ģt l’h√īpital qui dessert quatre communes autonomes mais qui, comme chaque projet en r√©sistance, a caus√© plus d’un souci aux communaut√©s zapatistes. Ils racontent qu’organiser les √©quipes de milliers d’indig√®nes servant de bases d’appui qui particip√®rent √ sa construction durant trois ann√©es demanda beaucoup d’efforts. Ils reconnaissent qu’ils ont √©t√© confront√©s √ de nombreux probl√®mes pour parvenir √ le faire fonctionner ; qu’ils n’ont pas eu de m√©decins permanents ; qu’ils viennent √ peine d’inaugurer la zone de chirurgie ; qu’une fois ils ont d√ » la fermer tout un mois, qu’on a d√©pens√© beaucoup d’argent pour la formation des promoteurs et un long etcetera d’obstacles pr√©dits et de probl√®mes inimaginables.

L’h√īpital existe et, qui l’aurait dit, concurrence √ pr√©sent le grand h√īpital gouvernemental de Guadalupe Tepeyac, inaugur√© en 1993, juste avant le soul√®vement, par le pr√©sident de l’√©poque Carlos Salinas de Gortari. Ce pompeux √©l√©phant blanc fut administr√© temporairement par la Croix-Rouge internationale, jusqu’√ ce que, le 9 f√©vrier 1995, il soit scandaleusement pris d’assaut par l’arm√©e mexicaine (sans que l’institution de Gen√®ve fasse quoi que ce soit), pour √™tre plus tard livr√© au secteur officiel de la sant√©.

A l’h√īpital de Guadalupe Tepeyac, racontent les bases d’appui, "quelques fois on ne veut pas nous soigner si nous disons que nous sommes zapatistes, ou ils nous posent beaucoup de questions pour savoir quelque chose sur notre organisation, ou ils nous traitent comme nous traite le gouvernement, c’est-√ -dire avec m√©pris, comme ils traitent les indig√®nes en g√©n√©ral. A cause de cela, nous ne voulons pas y aller et √ pr√©sent m√™me les priistes [3] pr√©f√®rent aller √ notre h√īpital ou dans nos microcliniques, parce que l√ -bas on s’occupe de tout le monde, zapatistes ou non, et on les traite avec respect, enfin comme des √™tres humains".

Il est fr√©quent de rencontrer des priistes ou des membres d’autres organisations √ l’h√īpital autonome. Ils ont cess√© d’aller √ l’√©norme h√īpital de Guadalupe Tepeyac, parce que "en tant qu’indig√®nes eux aussi ils les traitent tr√®s mal ou bien on leur dit qu’il n’y a pas de m√©dicaments". Dans les cliniques autonomes, ceux qui ne sont pas zapatistes paient seulement 10 pesos [4] la consultation, et "si nous avons des m√©dicaments que l’on nous a donn√©s, alors nous leur offrons, et si nous avons seulement des m√©dicaments que nous avons pay√©s, alors ils paient le prix. Nous ne faisons pas de commerce avec la sant√©", affirme Doroteo.

Le d√©fi de g√©rer la sant√©, non seulement des bases d’appui zapatistes mais de tous les habitants des r√©gions o√Ļ elles sont pr√©sentes, est de proportions gigantesques. Les membres du conseil affirment : "Il y a beaucoup de travail parce que le besoin est tr√®s grand, parfois on a l’impression qu’il faut beaucoup plus, on sent qu’il faudrait le double, mais d’autres fois on sent que l√ on avance."

L’h√īpital de San Jos√© est aussi une √©cole de promoteurs de la sant√©. Il a √©t√© construit gr√Ęce √ l’appui d’une organisation italienne et compte aussi des cabinets de consultation dentaire et d’herboristerie, un laboratoire clinique et m√™me une turbine √©lectrique. De plus, il existe trois cliniques communales, une dans la commune autonome Tierra y Libertad, une dans celle de Libertad de los Pueblos Mayas et une encore √ San Pedro de Michoacan.

Dans toute cette zone, il y a actuellement 118 promoteurs de la sant√© s’occupant des maladies courantes dans le m√™me nombre de maisons de sant√© communautaires. Tant √ l’h√īpital central La Primera Esperanza de los sin rostros de Pedro que dans les trois cliniques municipales et plus de cent maisons de sant√©, il est offert des consultations gratuites aux bases d’appui et, lorsqu’il y en a, des m√©dicaments gratuits.

"Il y a encore quelques mois, expliquent les responsables en charge de la sant√©, l’h√īpital fonctionnait avec des promoteurs de la sant√© des villages, qui recevaient une aide √©conomique des quatre communes autonomes. On les aidait avec 800 pesos par mois chacun pour qu’ils restent √ temps complet √ l’h√īpital. Au total, on a d√©pens√© plus de cent mille pesos pour ces appuis durant trois ann√©es. L’argent provenait d’un projet d’entrep√īts de ravitaillement que nous avions dans la zone. Mais, √ pr√©sent, avec le conseil, nous avons d√©cid√© de lancer un appel aux villages afin de recruter des volontaires qui prennent soin √ temps complet, √ l’h√īpital, de la sant√© des villageois. Ont r√©pondu √ l’appel trois hommes et trois femmes, qui ont laiss√© leurs villages et leurs familles et qui d√©j√ travaillent comme internes. Le conseil leur fournit leur nourriture, leur transport, les chaussures et les v√™tements. On leur ach√®te leurs tee-shirts et ce qui leur faut mais on ne leur donne aucun salaire ni aucun appui √©conomique. Ces hommes et ces femmes sont conscients qu’ils travaillent pour leur peuple et profitent de cette opportunit√© pour se former et apprendre beaucoup de choses en mati√®re de sant√©."

Sages-femmes, rebouteuses et herboristes renforcent la médecine traditionnelle

Dans un coin du Caracol de La Realidad, on est en droit d’appr√©cier la construction presque termin√©e d’un nouvel espace. Il s’agit d’un laboratoire d’herboristerie et d’une maison de conservation des aliments, qui s’unissent √ un projet de sant√© qui est l’orgueil de cette zone : la formation de plus de 300 femmes herboristes, rebouteuses et sages-femmes.

"Ce r√™ve, expliquent-ils, naquit lorsque nous nous rend√ģmes compte que le savoir de nos anciens et anciennes se perdait. Ils savent gu√©rir les os ou les entorses, connaissent l’usage des herbes, savent aider les femmes √ accoucher, mais toute cette tradition se perdait avec l’usage des m√©dicaments pharmaceutiques. Alors, nous avons conclu un accord entre les villages et lanc√© un appel √ tous les hommes et toutes les femmes qui connaissaient la m√©decine traditionnelle. Cette convocation ne fut pas ais√©e. Beaucoup de compa√Īeros et de compa√Īeras, au d√©but, ne voulaient pas partager leurs connaissances, ils disaient que c’√©tait un don qui ne pouvait pas se transmettre parce que c’est quelque chose que l’on porte en soi. Ensuite, il y eut une prise de conscience dans les villages, les conversations avec nos responsables de la sant√© et on parvint √ ce que beaucoup d’entre eux changent de comportement et se d√©cident √ participer aux cours. Ils furent une vingtaine d’hommes et de femmes, personnes √Ęg√©es de nos villages, qui se d√©cid√®rent √ √™tre professeurs de m√©decine traditionnelle et ils furent 350 √©l√®ves √ se faire inscrire, des femmes en grande majorit√©. Maintenant les sages-femmes, les rebouteuses et les herboristes dans nos villages se sont multipli√©es ."

Le nouveau laboratoire d’herboristerie a lui aussi une histoire : "Il arriva qu’un footballeur italien d√©c√©d√© laiss√Ęt un h√©ritage pour que soit construit un terrain de football dans un village zapatiste. De ce terrain, seul allait en b√©n√©ficier le village de Guadalupe Tepeyac, aussi avons-nous parl√© avec tout le village et leur avons expliqu√© qu’il y avait d’autres besoins plus urgents pour le b√©n√©fice de tous les villages, comme, par exemple, un espace pour que puissent travailler les compa√Īeras qui se vouent √ la m√©decine traditionnelle. Le peuple comprit et dit que c’√©tait bien, qu’il √©tait juste de destiner cet argent √ la sant√© de tous ; le second pas fut de parler avec les donateurs et, eux, au d√©but, ne voulaient pas que l’on utilise l’argent pour autre chose, mais ensuite ils dirent que c’√©tait bien."

Plus de 300 promoteurs d’√©ducation donnent des cours dans leurs villages

Un autre domaine o√Ļ l’on travaille contre vents et mar√©es pour vaincre les inerties internes et les campagnes gouvernementales de contre-insurrection, est celui de l’√©ducation. "Pour nous, l’√©ducation de nos enfants est la base de notre r√©sistance. Cela a beaucoup servi dans nos villages et l’id√©e est n√©e parce que la majorit√© d’entre nous n’a pas eu d’√©ducation ou, si nous en avons eu, elle fut tr√®s mauvaise, dispens√©e √ l’√©cole officielle. Il n’y avait pas d’√©coles dans les communaut√©s et lorsque nous en avions une, il n’y avait pas de professeur, et s’il y en avait il ne se pr√©sentait pas √ son poste et alors il n’y avait pas de cours. C’√©tait ainsi, avant", expliquent les autorit√©s autonomes de cette r√©gion.

En 1997, on a commenc√© √ √©laborer des plans et programmes d’√©tudes, et sept ann√©es plus tard on compte d√©j√ trois g√©n√©rations de promoteurs d’√©ducation ayant les certificats d’aptitude pour donner des cours dans leurs villages. "Dans nos √©coles on enseigne l’histoire du Mexique, mais l’histoire r√©elle, ce qui s’est pass√© avec les combattants de ce pays. On enseigne aussi aux enfants l’histoire de notre lutte zapatiste, qui est la lutte du peuple", affirme Fidel, promoteur d’√©ducation.

"La majorit√© des villages ont d√©j√ leurs promoteurs d’√©ducation, ils nous manque seulement trente communaut√©s et les villages des quatre communes seront au complet", signale pour sa part le conseil de bon gouvernement.

Dans cette r√©gion, exactement ici √ La Realidad, s’organisa pour la premi√®re fois l’√©ducation autonome zapatiste, en 1997. En 1999 et en 2001, on remit des certificats d’aptitude √ deux autres groupes de promoteurs, capables de pr√©parer 300 indig√®nes pour qu’ils donnent des cours dans leurs villages. Cependant, commentent les repr√©sentants du conseil, "nous avons ce probl√®me que quelques promoteurs c√©libataires se d√©couragent lorsqu’ils se marient, ou parce que leur village ne les soutient pas beaucoup, ou bien il y en a certains qui partent travailler aux Etats-Unis. A cela, nous essayons de voir comment y rem√©dier parce que, de fait, la d√©sertion de promoteurs existe ".

En ce moment, pendant que se d√©roule l’entrevue avec le conseil, un cours de mise √ niveau avec plus de 70 promoteurs, hommes et femmes, est men√© √ son terme √ La Realidad. "Ceux que tu vois en ce moment qui marchent dans le Caracol sont en train de suivre un cours qui leur est n√©cessaire pour que se nivellent les connaissances, qu’elles se m√©langent ainsi, pour ensuite pouvoir passer √ un deuxi√®me niveau du certificat d’aptitude, quelque chose comme l’enseignement secondaire, mais ici nous n’allons pas l’appeler ainsi", explique Doroteo.

Dans les quatre communes rebelles de la zone foresti√®re frontali√®re, il existe 42 nouvelles √©coles communautaires : 10 dans la commune Libertad de los Pueblos Mayas ; 4 dans General Emiliano Zapata ; 20 √ San Pedro de Michoacan et 8 √ Tierra y Libertad. Les √©coles ont un sol en ciment, un toit en t√īle et des murs en bois. Toutes poss√®dent leur tableau noir, des pupitres d’√©colier, le drapeau du Mexique et, bien s√ »r, le drapeau zapatiste, et il y en a quelques-unes qui poss√®dent des magn√©tophones et autres mat√©riels didactiques.

Pour s’occuper de l’√©ducation dans les trente communaut√©s qui manquent de promoteurs, le conseil de bon gouvernement donnera prochainement rendez-vous aux responsables "pour leur faire prendre conscience de l’importance de ce travail. Nous n’obligeons personne, il s’agit de faire comprendre aux peuples combien c’est important et qu’ils agissent en ce sens dans leurs villages parce qu’ils sont convaincus que cela est utile".

La majeure partie des communaut√©s de cette r√©gion poss√®dent deux √©coles : une officielle et une autre, autonome. Et les zapatistes affirment que dans leurs √©coles "nos enfants apprennent √ lire et √ √©crire les premiers, et ils sont plus conscients. Nous ne rendons pas responsables de cela les ma√ģtres de l’√©cole officielle, mais c’est un fait qu’ils d√©laissent beaucoup leurs classes parce qu’ils ont souvent des r√©unions, et nos promoteurs, eux, n’ont pas de cong√©s et ne re√ßoivent pas de salaires".

Le gouvernement autonome compte seulement une femme

Le conseil de bon gouvernement Hacia la esperanza est composé de sept hommes et de seulement une femme. Trois des quatre conseils autonomes ne comptent aucune femme et seule la commune autonome Tierra y Libertad a une intégrante.

D’autre part, sur plus de 100 promoteurs d’√©ducation, seules 6 sont des femmes (5 de la commune autonome Tierra y Libertad et 1 de San Pedro de Michoacan). Les deux autres communes de cette r√©gion, General Emiliano Zapata et Libertad de los Pueblos Mayas, n’ont pas une seule femme responsable de l’√©ducation.

Sur le terrain de la santé, la chance ne sourit pas plus aux femmes. Il existe uniquement 7 promotrices dans les quatre communes, 5 de Libertad de los Pueblos Mayas et 2 de Tierra y Libertad.

"Nous sommes conscients, reconna√ģt le conseil,que dans cette zone la participation des femmes est encore faible, mais nous voyons aussi un petit progr√®s, car avant on ne pouvait m√™me pas seulement imaginer qu’une femme puisse participer. Il y a encore beaucoup √ faire mais le changement doit commencer au sein de la cellule familiale.

Nous-m√™mes, affirment-ils, comme conseil de bon gouvernement, devons faire plus de travail politique dans les villages, avec les familles de nos compa√Īeras. Malheureusement, il est encore trop ancr√© dans la t√™te de beaucoup que leurs filles, si elles sortent de leurs villages, prennent le risque de mal tourner. Cela existe encore. C’est pour cela qu’il est n√©cessaire de renforcer la discussion et le travail. Nous autres, ici, au sein du conseil, nous avons une compa√Īera et elle va avec nous partout et jamais nous n’avons eu de probl√®me, parce que nous la respectons et elle nous respecte. Beaucoup d’hommes des villages pensent encore que les femmes peuvent se cr√©er des probl√®mes si elles vont travailler avec des hommes, mais ce n’est pas comme cela. Alors, donc, il faut encore plus faire prendre conscience aux √©poux et aux p√®res de ce fait, ils doivent se mettre dans la t√™te que nous tous, hommes et femmes, avons les m√™mes droits."

Combattre le coyotage, un autre défi

Dans la communaut√© Veracruz, les zapatistes se servent d’un entrep√īt d’approvisionnement pour livrer des centaines de petites boutiques communautaires, zapatistes et non zapatistes. L’entrep√īt Para todos todo ("tout pour tous") est utile pour que les responsables des boutiques des villages √©conomisent le voyage pour s’approvisionner √ Margaritas ou √ Comitan. Au vu du succ√®s commercial du local, un autre entrep√īt de ravitaillement s’est cr√©√© dans le village de Betania et un autre dans celui de Playa Azul. Ces entrep√īts fournissent toute la zone et commercialisent huile, jambon, sel, sucre et aussi haricots, ma√Įs et caf√© des villages.

Durant trois ans et demi, les gains de l’entrep√īt de Veracruz ont √©t√© utilis√©s pour appuyer √©conomiquement les promoteurs de la sant√© qui travaillent √ l’h√īpital central. 100 641 pesos furent attribu√©s √ cette t√Ęche. Les gains, explique le conseil, servirent aussi √ payer les voyages des conseils autonomes et d’autres d√©placements de l’organisation. Au total, 116 614 pesos furent d√©pens√©s en aides diverses.

Dans ces m√™mes entrep√īts est commercialis√© le ma√Įs qu’ach√®te le conseil de bon gouvernement, dans le cadre d’un projet qui prit corps afin de combattre les interm√©diaires (coyotes), qui ach√®tent le ma√Įs √ bas prix et le vendent ensuite plus cher. Le produit de la vente est pour le travail du conseil et des quatre communes autonomes de la r√©gion.

"Cette premi√®re ann√©e, nous avons achet√© plus de 500 sacs de ma√Įs, quelque chose comme 44 tonnes. Nous en avons vendu la moiti√©, et le reste, nous le conservons entrepos√© et nous le commercialisons, y compris jusqu’√ la c√īte", signale Doroteo.

Dans l’espace du Caracol, juste en face du bureau du conseil, une grosse semi-remorque rouge attend, en stationnement. Il s’agit du Chompiras, un camion, r√©cente acquisition que le conseil utilise pour la commercialisation de ses produits. Le Chompiras parcourt la for√™t et voyage jusqu’√ la c√īte et les Altos afin de distribuer les marchandises. Ils ont aussi un petit bus de voyageurs qui fait le trajet de Margaritas √ San Quintin, dont les premiers gains furent investis dans la cr√©ation d’une boutique √©picerie-bazar r√©gionale.

"Les difficult√©s n’en finissent pas, c’est comme si nous n’y arrivions jamais... Bon mais √ pr√©sent nous avons m√™me Internet et d√©j√ nous avons appris √ l’utiliser pour pouvoir g√©rer directement notre communication. Ce que nous ressentons, surtout, c’est que nous avons une grande responsabilit√©. Parfois, nous avons l’impression que le monde va nous tomber dessus, parce que gouverner est difficile, surtout si on commande en ob√©issant, et nous n’avons pas de recours. Quelquefois, nous pensons que nous sommes comme drogu√©s aux probl√®mes, il semblerait qu’ils nous aient pris en affection, mais ici nous allons apprendre √ les r√©soudre", concluent les trois membres du conseil de bon gouvernement interview√©s.

Caracol II Oventik

Nous sommes en plein √©t√© et l’aube et le cr√©puscule sur Oventik est baign√© d’une froide et √©paisse brume qui recouvre compl√®tement le Caracol II de la zone de Los Altos. Un lieu de zapatistes tzotziles. R√©gion rebelle de marginalisation et de pauvret√© extr√™me. La plus visit√©e de tout le territoire zapatiste par les gens du monde entier. Durant la seule premi√®re ann√©e de gouvernement autonome, quatre mille quatre cent cinquante-huit hommes et femmes arriv√®rent jusqu’ici, provenant de France, d’Argentine, de Gr√®ce, des Etats-Unis, du Japon, d’Australie, de Slov√©nie et du Mexique, entre autres pays des cinq continents.

Ce n’est pas par hasard que le Caracol Resistencia y rebeldia por la humanidad ("R√©sistance et r√©bellion pour l’humanit√©") ait le plus grand nombre de visites. C’est le plus proche de la ville de San Cristobal de las Casas et on y arrive par une route goudronn√©e en √ peu pr√®s une heure. Mais ce n’est pas seulement la proximit√© qui attire ici la soci√©t√© civile nationale et internationale. C’est aussi le mysticisme que l’on rencontre dans cette zone, une pr√©sence indig√®ne particuli√®re, une r√©bellion qui appara√ģt sur chaque visage tzotzil...

Ce Caracol est celui qui a le plus grand nombre de constructions, sans doute est-ce le plus grand des cinq zones zapatistes. Il a une longue rue centrale o√Ļ apparaissent de plus en plus de nouvelles constructions (coop√©ratives, bureaux des communes autonomes et du conseil de bon gouvernement, clinique, auditorium, et dortoirs). La rue se termine par une esplanade plus vaste et circulaire o√Ļ se trouvent le terrain de basket-ball et le premier coll√®ge d’enseignement secondaire de tous les peuples zapatistes, faisant partie de l’interminable d√©nomination de Syst√®me √©ducatif rebelle autonome zapatiste de lib√©ration nationale (SERAZLN).

Le premier coll√®ge d’enseignement secondaire zapatiste

Josu√© et Ofelia sont dipl√īm√©s du SERAZLN et actuellement membres de sa coordination g√©n√©rale. Ils nous expliquent que l’√©ducation est une des demandes de l’Arm√©e zapatiste de lib√©ration nationale (EZLN) et c’est pourquoi d√®s 1994 "on a recherch√© la mani√®re de l’organiser dans nos villages". Au d√©but, signalent-ils, "nous convoquions les enseignants et enseignantes qui travaillaient dans les √©coles officielles, dans le but des les inviter √ participer avec nous √ un autre type d’√©ducation. Plus de cent enseignants vinrent lors d’une r√©union que nous avons tenue, mais on se rendit compte qu’il √©tait difficile d’organiser le travail avec eux, non parce qu’ils ne voulaient pas participer, mais parce qu’ils √©taient habitu√©s √ recevoir un salaire."

"Devant ce probl√®me, continue Josu√©, on a pens√© √ convoquer les jeunes gar√ßons et filles de la zone qui arriv√®rent un 12 d√©cembre 1998, ici, √ Oventik. C’√©tait des √©tudiants et ils n’avaient pas encore l’habitude du travail salari√©. Ils furent √ peine dix-neuf gar√ßons et filles √ se r√©unir, et convaincus de la n√©cessit√© de l’√©ducation, ils se pr√©par√®rent durant deux ans avant de rentrer au coll√®ge."

Finalement, en septembre 2000, les premiers cours d’enseignement secondaire autonome zapatiste commenc√®rent. Des hommes et des femmes de la soci√©t√© civile, que l’on nomme dans cette zone, des "accompagnateurs", ont soutenu le bon d√©roulement des cours. L’organisation des cours fut un travail collectif. Il y eut d’interminables r√©unions dans lesquelles particip√®rent des commissions de tous les villages qui analys√®rent les besoins des communaut√©s pour, √ partir de l√ , organiser les cours et les programmes d’√©tudes.

Au coll√®ge d’enseignement secondaire zapatiste de Los Altos, on √©tudie langage et communication, math√©matiques, sciences sociales, sciences naturelles, humanisme, langue maternelle (tzotzil) et production. "Le cours d’humanisme, explique Josu√©, traite de la philosophie zapatiste. C’est l√ que se d√©roule la r√©flexion sur la lutte, car l’objectif principal que nous nous fixons est que les jeunes qui ach√®vent leurs √©tudes aient une vision diff√©rente de la vie. Pour qu’ils n’aient pas une vie individualiste, mais qu’ils travaillent en faveur du peuple et du collectif. Pour que les jeunes comprennent mieux notre lutte, pour qu’ils sachent qui nous domine et qui nous exploite."

"Apr√®s trois ann√©es d’√©tudes, nous expliquent les coordinateurs d’√©ducation, nous avons constat√© une meilleure compr√©hension de la r√©alit√© dans laquelle nous vivons, et qu’une conscience se cr√©e, que les √©tudiants sortent avec une mentalit√© diff√©rente. Il ne s’agit pas ici de convaincre du bien-fond√© de la lutte, ce qui se passe, c’est qu’ici ils acqui√®rent plus d’√©l√©ments et d’outils pour conna√ģtre leurs droits et se d√©fendre. L’√©ducation, sans aucun doute, nous motive pour la lutte et fortifie l’autonomie de nos peuples.

L’√‰glise nous dit que nous sommes pauvres parce que Dieu nous a cr√©√©s ainsi. L’√©ducation officielle nous dit que s’il y a des riches et des pauvres, nous, nous avons re√ßu la pauvret√©. Mais ce n’est pas ainsi, et pour le comprendre, l’√©ducation est utile", affirme cat√©gorique Josu√©.

Josu√© et Ofelia reconnaissent que malgr√© tous leurs efforts, ils n’ont pas assez de moyens pour que tous les peuples aient acc√®s √ l’√©ducation, "mais le r√™ve, expliquent-ils, c’est que tous les peuples aient la possibilit√© d’√©tudier, les indig√®nes et les non-indig√®nes, les zapatistes et les non-zapatistes. Nous avons tous droit √ l’√©ducation."

Dans la zone zapatiste de Los Altos, quand les √©l√®ves terminent les cours d’enseignement secondaire, on leur demande, ce qui fait partie de leur dipl√īme, qu’ils d√©cident comment ils peuvent aider leur village. Ils et elles choisissent de r√©aliser des t√Ęches d’agriculture √©cologique, d’√©ducation primaire, de soutien aux centres de commercialisation, de travail dans les pharmacies, etc. Ils ont tous l’obligation et l’engagement de "partager avec le peuple ce qu’ils ont appris, sinon, la pr√©paration n’a aucun int√©r√™t".

Avec ces donn√©es, voil√ deux g√©n√©rations qui sont dipl√īm√©es. La premi√®re avec vingt et un √©l√®ves, parmi lesquels seulement trois femmes ; et la deuxi√®me avec dix-neuf √©l√®ves et seulement cinq femmes. Tr√®s peu de femmes en somme, mais m√™me ainsi "c’est une petite avanc√©e pour ces peuples pour lesquels la femme n’a pas eu le droit √ l’√©ducation"

"Certains villages pensent encore que la femme n’est bonne qu’√ se marier et nourrir les enfants. Qu’elle ne peut pas √©tudier ni travailler hors de la maison. C’est ainsi, mais peu √ peu la femme se r√©veille et nous voyons que nous avons le droit de partager d’autres exp√©riences", affirme Ofelia, coordinatrice actuelle du SERAZLN.

Et c’est bien avec l’√©ducation que les femmes tzotziles s’ouvrent des espaces. Dans la mati√®re humanisme, explique Ofelia, "nous voyons le droit des femmes et la n√©cessit√© d’en changer certaines coutumes. Ainsi, l’√©ducation sert aussi bien pour que les hommes et les femmes prennent conscience de l’importance du travail de la femme. Ceci n’est pas facile, car il faut changer beaucoup de choses que nous avons √ l’esprit, mais c’est un d√©but."

L’√©ducation autonome, poursuit-elle, "est √ la base de la connaissance chez nos peuples, et c’est √ partir d’elle que nous pouvons faire changer la situation de la femme indig√®ne, qui est capable d’accomplir n’importe quelle t√Ęche et non plus seulement d’√™tre maman et faire de l’artisanat".

Cette zone est la seule des cinq zones zapatistes qui a commenc√© √ organiser l’√©ducation au niveau secondaire (les quatre autres ont commenc√© par le primaire). L’explication est donn√©e par Josu√© : "D’abord, nous devions former les promoteurs et les ma√ģtres de primaire. Maintenant, ce sont certains des dipl√īm√©s du secondaire qui font les classes de primaire r√©cemment cr√©√©es."

Durant toutes ces ann√©es, les communes autonomes qui dessinent la zona de Los Altos (San Andr√©s Sacamch’en de los Pobres, San Juan de la Libertad, San Pedro Polh√≥, Santa Catarina, Magdalena de la Paz y San Juan Ap√≥stol Cancuc) organis√®rent l’√©ducation primaire de mani√®re ind√©pendante et avec diff√©rents projets. Depuis un an, √ partir de la cr√©ation du conseil de bon gouvernement Corazon centrico de los zapatistas delante del mundo ("CŇ“ur central des zapatistes devant le monde"), les communes organis√®rent un seul syst√®me √©ducatif dans toute la zone. Aujourd’hui, plus de cent promoteurs et promoteures donnent des cours dans autant de villages.

Le probl√®me des √©coles dans ces localit√©s est diff√©rent de celui des autres zones, car ici beaucoup d’enseignants officiels ont abandonn√© les √©coles et celles-ci furent remises en fonctionnement par les autorit√©s autonomes. Bien d’autres ont √©t√© construites entre-temps et d’autres sont en attente de construction.

L’√©cole secondaire a √©t√© construite gr√Ęce au projet nord-am√©ricain Des √©coles pour le Chiapas, dirig√© par Peter Brown. C’est un projet aux nombreux d√©fis qui n’est pas exempt de probl√®mes car, par exemple, l’√©cole fonctionnant en internat, il faut subvenir aux besoins alimentaires des √©l√®ves et il n’y a pas de moyens, pas plus que pour le mat√©riel didactique, ou pour les √©quipements. Pour r√©duire ces carences, l’√©cole secondaire dispose d’un Institut de langues et idiomes mayas, o√Ļ l’on donne des cours de tzotzil en faisant payer aux √©trangers une petite cotisation qui est utilis√©e pour l’alimentation des √©l√®ves, qui en plus coop√®rent en versant cinq pesos (environ 0,40 euro) par mois et un kilo de haricots secs tous les quinze jours.

Nombreux sont les probl√®mes auxquels s’affronte un nouveau syst√®me √©ducatif, mais nombreuses aussi sont les satisfactions et "joies" qu’il donne. "Nous sommes tr√®s contents car la formation des √©tudiants des classes secondaires porte d√©j√ ses fruits dans les primaires, o√Ļ ils enseignent, car l’√©ducation autonome zapatiste commence depuis en bas, car c’est pour tous nos peuples et parce que la situation n’est plus la m√™me qu’avant", nous signalent Josu√© et Ofelia. Et ils vont plus loin : "L’√©ducation autonome doit √™tre pour tous, pas seulement pour les indig√®nes et pas seulement pour les zapatistes." Et pas non plus seulement pour les enfants. C’est pour cela que, dans cette zone, op√®re d√©j√ un syst√®me √©ducatif pour adultes.

L’objectif, expliquent-ils, "c’est de changer notre situation. L’obligation des peuples est de lutter pour changer, car nous ne pouvons pas attendre que quelqu’un vienne nous prendre en charge, et dans ce sens, l’√©ducation est l’arme la plus puissante des peuples." Et la sant√© ne l’est pas moins.

Plus de cent consultations journali√®res √ La Guadalupana

Anastasio, un vieux zapatiste tzotzil, est le coordinateur g√©n√©ral de la sant√© √ la clinique centrale La Guadalupana, une des premi√®res organis√©es par l’EZLN, avant m√™me le soul√®vement arm√©. Anastasio garde en m√©moire la date exacte du d√©but de fonctionnement : 28 f√©vrier 1992, avec huit promoteurs de sant√©.

Anastasio a tout juste le niveau de deuxi√®me ann√©e d’√©cole primaire et nous raconte que depuis plus de douze ans, le village l’a nomm√© pour se pr√©parer au travail dans la sant√©. "Moi, dit-il, j’ai accept√© pour la lutte, pour le peuple, donc." Aujourd’hui, il coordonne un des projets de sant√© les plus ambitieux de tout le territoire zapatiste.

Il ne reste rien de la petite clinique qui soignait les insurg√©s et les miliciens bless√©s durant la guerre. Au m√™me endroit et utilisant l’√©difice ant√©rieur, se dresse une clinique-h√īpital avec bloc op√©ratoire, cabinet dentaire, laboratoire d’analyses m√©dicales, un service d’ophtalmologie et un autre de gyn√©cologie, un laboratoire d’herboristerie, une pharmacie, et des chambres d’hospitalisation. Tout cela aux soins des villages.

A La Guadalupana et dans deux autres centres de formation, un situ√© √ Magdalena et l’autre √ Polho, on forme plus de deux cents promoteurs de sant√© qui s’occupent de leurs communaut√©s. Ni eux ni elles, comme tous les promoteurs zapatistes ne re√ßoivent aucune sorte de salaire, le village les aide pour leur alimentation et le prix du billet pour aller prendre des cours. Les promoteurs se forment en anatomie, physiologie, symptomatologie, diagnostic et traitement et, surtout, en m√©decine pr√©ventive, hygi√®ne personnelle et collective et stages de vaccination.

Dans les h√īpitaux du gouvernement aux alentours, nous raconte Anastasio, "ils ne re√ßoivent pas les malades graves, ils pr√©f√®rent qu’ils aillent mourir ailleurs. Nous, oui, nous les recevons, qu’ils soient zapatistes ou pas, et ce n’est que lorsque nous voyons que nous ne pouvons plus rien faire que nous les transportons o√Ļ l’on peut s’occuper d’eux. Pour cela, il nous manque une ambulance."

La clinique est appuy√©e par des m√©decins et des auxiliaires qui les aident en chirurgie et dans la formation de promoteurs. Mais "quand personne ne vient nous aider, eh bien, il faut s’occuper des patients de toute fa√ßon. C’est pour cela que nous √©tudions les manuels et les livres de m√©decine, ceux que l’on trouve", dit Lucio, promoteur de sant√© qui, depuis huit ans, a laiss√© sa communaut√©, sa famille et sa terre pour travailler √ temps complet √ la clinique.

"Avant, continue-t-il, nous n’avions rien et il y avait beaucoup de d√©c√®s, la plupart √ cause de maladies que l’on peut soigner si on les prend √ temps. Beaucoup d’enfants mouraient, et c’est pour cela que nous avons commenc√© √ organiser nous-m√™mes la sant√©, car nous n’esp√©rons pas que le gouvernement nous aide de lui-m√™me."

Aujourd’hui, il y a une clinique dans chacune des huit communes autonomes de Los Altos, ainsi que plus de trois cents maisons de sant√© communautaires qui disposent d’une pharmacie de m√©dicaments de base. La consultation est gratuite pour toutes les bases d’appuis de l’EZLN, et on demande une petite coop√©ration √ ceux qui viennent d’autres organisations.

Anastasio raconte que, malheureusement, on ne peut faire que de la petite chirurgie, car il manque le mat√©riel pour faire des interventions importantes. "Nous √©tudions comment r√©soudre ce probl√®me, car nous manquons du strict n√©cessaire. Mais avec ce que nous avons, nous faisons ce que nous pouvons, il n’est pas question de ne rien faire parce que nous n’avons rien", dit-il.

Cette clinique, malgr√© ses carences, est une des mieux organis√©es et des mieux √©quip√©es de tout le territoire, et c’est ainsi que nous pouvons nous occuper des bases d’appui d’autres r√©gions, soit de la for√™t, soit du nord du Chiapas.

Des projets gouvernementaux de sant√© ont tent√© de contrarier l’organisation de la sant√© autonome. C’est ainsi que l√ o√Ļ appara√ģt une clinique zapatiste, peu de temps apr√®s il en appara√ģt une du gouvernement. Anastasio explique : "Ils font cela pour faire pression pour que les gens aillent avec eux, mais les gens n’y vont pas car dans leurs cliniques, on les traite mal, on ne les respecte pas et on ne leur donne pas de m√©dicaments, de plus, ils construisent les cliniques mais elles sont toujours ferm√©es. Nous, par contre, nous travaillons vingt-quatre heures sur vingt-quatre et nous nous occupons de tous avec la m√™me attention."

La tuberculose, les probl√®mes respiratoires, les rhumatismes, les infections de la peau, le paludisme et la typho√Įde sont certaines des maladies de la pauvret√© qui ravagent ces terres o√Ļ les femmes souffrent encore d’avortement √ cause de la malnutrition et du manque de contr√īle pr√©natal. M√™me ainsi, explique le promoteur Lucio, "maintenant, les gens ne meurent pas si facilement. Nous avons sauv√© beaucoup de vies, nous hospitalisons les malades graves, nous d√©veloppons des campagnes de vaccination, nous formons nos promoteurs et ainsi, petit √ petit, nous avan√ßons".

Caf√©, miel, artisanat : commercialisation dans la r√©sistance

Zone productrice de caf√©, les communaut√©s zapatistes de Los Altos ont organis√© la commercialisation au travers de coop√©ratives autonomes : Mut Vitz ("Montagne de l’oiseau", en tzotzil) et Ya’chil Xojobal Chu’lcha’n ("La nouvelle lumi√®re du ciel").

Mut Vitz fonctionne depuis 1997 et compte 694 associ√©s, tous bases d’appui des sept communes autonomes de la zone. La coop√©rative poss√®de un certificat de caf√© organique et des permis l√©gaux pour l’exportation, ainsi transporte-t-elle le produit jusqu’au port de Veracruz et de l√ , il part pour l’Allemagne, les Etats-Unis, la France, l’Espagne, la Suisse et l’Italie.

Malheureusement, expliquent les responsables, ils n’ont pu p√©n√©trer le march√© mexicain sauf l’Etat de Puebla. Ils n’ont pas de machines pour moudre ou torr√©fier le caf√© et ils exportent le grain sans √©corce.

La coop√©rative Ya’chil Xojobal Chu’lcha’n compte environs 900 associ√©s (desquels 600 viennent de Polho). Ils ont √ peine commenc√© l’exportation du caf√© et ils s’attachent √ ouvrir leur march√©.

Les femmes travaillent √©galement collectivement. R√©put√©es dans le monde de la broderie et de l’artisanat, les femmes zapatistes tzotziles qui avant la guerre proposaient leur marchandises dans les rues racistes de San Cristobal de las Casas, aujourd’hui sont organis√©es en coop√©ratives au travers desquelles elles produisent et commercialisent leurs produits. Les coop√©ratives Xulum Chon et Mujeres pour la dignidad ("Femmes pour la dignit√©") proposent leurs broderies √ un prix √©quitable, obtenant une part importante des revenus de l’√©conomie familiale.

Polho : sept ann√©es hors de chez soi, ravag√©s par la violence

C’est dans cette zone que se trouve le centre de d√©plac√©s de Polho, o√Ļ plus de neuf mille personnes qui fuirent la violence paramilitaire, survivent sans terre √ cultiver, toujours insuffisamment fournis en m√©dicaments et en nourriture. La Croix-Rouge internationale s’est retir√©e de cette zone, "car ici il n’y a pas de guerre et qu’en Irak il y a beaucoup de travail". Ici, le d√©placement des populations a cr√©√© de nouvelles formes de r√©sistance et d’autonomie. L’√©ducation et la sant√© s’organisent dans des situations sp√©ciales tandis qu’apparaissent des coop√©ratives et d’autres moyens pour subvenir aux n√©cessit√©s.

Durant la premi√®re ann√©e de gouvernement, les autorit√©s autonomes de cette zone employ√®rent deux millions et demi de pesos pour l’alimentation des d√©plac√©s de Polho, somme non n√©gligeable, mais encore insuffisante pour subvenir aux besoins des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui depuis sept ans r√™vent des conditions de s√©curit√© qui permettraient leur retour.

Il n’est pas facile d’organiser l’autonomie, et encore moins dans les conditions de Polho, affirme le conseil de bon gouvernement interview√© quelques jours apr√®s son premier anniversaire.

Nous n’avons pas fait de campagne

Apr√®s un an de travail, affirment les membres du conseil, "nous voyons que nous avons les moyens de gouverner, de travailler, de voir et de conna√ģtre les probl√®mes. Nous avons appris √ ne pas r√©pondre aux provocations, ni √ celles du gouvernement, ni √ celles des partis. L’exp√©rience nous apprend que celui qui l√®ve le premier la main perd par la voie politique. Nous avons l’id√©e de r√©sister par la voie pacifique, mais nous savons aussi nous d√©fendre."

Durant toute cette ann√©e, expliquent-ils, "ce que nous avons appris le plus, c’est √ n√©gocier, nous avons appris √ coordonner le travail du conseil avec les communes autonomes. Nous reconnaissons que nous ne pourrions agir seuls, sans l’appui de la soci√©t√© civile nationale et internationale. Nous travaillons du lundi au dimanche durant les vingt-quatre heures de la journ√©e et m√™me ainsi, nous n’arrivons pas √ nous occuper de tout, mais petit √ petit nous apprenons. Ob√©issant et accomplissant. Ce n’est pas facile. Pas du tout facile".

Et ils ajoutent : "Nous n’avons pas fait de campagne ni de propagande pour √™tre conseil de bon gouvernement. Le peuple nous a √©lus comme des personnes honn√™tes et maintenant nous avons l’engagement de remplir nos fonctions. Nous n’avons pas de mandat fixe, c’est-√ -dire que si le peuple dit que nous ne sommes pas efficaces, eh bien, ils nous virent et ils en mettent d’autres √ notre place. Nous r√™vons qu’un jour on reconnaisse notre droit, qu’il y ait un changement total, non pas seulement avec les indig√®nes, mais pour tous les pauvres du monde. Ceci n’est pas termin√©. De-ci de-l√ , naissent d’autres hommes et femmes qui ne demandent pas la permission pour construire leur propre voie. C’est cela dont nous r√™vons."

Caracol III La Garrucha

La technologie appliqu√©e √ la communication est arriv√©e dans la for√™t Lacandone de la main des zapatistes. Dans toute la vall√©e de Patiwitz mais aussi sur le reste du territoire en r√©sistance, le caf√© Internet Cyberpozol, tenu par les bases d’appui, est le seul lieu o√Ļ l’Internet soit accessible publiquement. On y trouve, outre l’acc√®s √ Internet, du caf√© de la coop√©rative en r√©sistance Smaliyel, la musique de la nouvelle et d√©j√ abondante discographie zapatiste, des vid√©os, des paliacates, de l’artisanat, de l’√©picerie, de l’essence et de quoi manger.

La boutique-caf√©-Internet-r√©fectoire Smaliyel se trouve dans le Caracol Resistencia hacia un nuevo amanecer ("R√©sistance vers un nouveau lever du jour"), dans la premi√®re zone rebelle ouverte aux journalistes en 1994. C’est d’ici que le monde entier a eu connaissance des peuples indiens qui s’√©taient arm√©s et insurg√©s, de leurs raisons et de leurs douleurs. Aujourd’hui, plus de dix ans apr√®s, le paysage est diff√©rent.

La premi√®re fois que nous, les journalistes, nous sommes arriv√©s √ La Garrucha, non seulement il n’y avait pas Internet mais il n’y avait m√™me pas d’√©lectricit√©. La clinique autonome n’existait pas, ni sa consultation dentaire, ni son laboratoire d’analyses cliniques, ni l’ambulance ; l’√©cole ne fonctionnait pas et une biblioth√®que √©tait inimaginable, pas plus que l’√©glise du village, la seule qui se trouve √ l’int√©rieur d’un Caracol zapatiste. Apr√®s l’assassinat de Luis Donaldo Colosio, en 1994, le futur est devenu incertain, le territoire s’est ferm√© et, ensuite, les projecteurs des m√©dias ont chang√© de vall√©e.

Miguel, petit gar√ßon d’√ peine trois ans, d√©ambule maintenant dans la boutique zapatiste et affirme que Spiderman "est un compa". Quand passe le convoi militaire quotidien, Miguel change d’identit√© et devient cet homme-araign√©e qui, cach√© derri√®re un bougainvillier, lance ses filets sur les soldats. Sa maman le gronde et lui, en pleurant, dit sans h√©siter qu’il l’accusera devant le conseil de bon gouvernement.

Les patrouilles militaires que voit passer Miguel n’existent pas officiellement mais ici, en tout cas quand nous √©tions l√ , elles sont pass√©es quatre fois par jour. Une file de camions pleins de soldats arm√©s en position de combat constitue la routine de ces terres militaris√©es.

Moises, l’indig√®ne tzeltal qui recevait la presse il y a plus de dix ans, est maintenant un vid√©aste autonome. Avec une cam√©ra mini-dv, il enregistre les images qu’il √©dite ensuite sur un Mac. Pour l’instant, il travaille √ la phase finale d’un film vid√©o sur les femmes zapatistes et il dispose d√©j√ d’une maison en blocs et en ciment destin√©e √ un projet g√©n√©ral de moyens de communication.

Comme sur le reste du territoire en résistance, une campagne de vaccination se déroule ces jours-ci dans tous les villages. Les mamans défilent avec leurs enfants sur les bras dans la clinique autonome qui fonctionne depuis 1995.

La Croix-Rouge internationale, qui op√©rait dans la communaut√© de San Miguel depuis 1994, a abandonn√© la zone. "Ils disent qu’ici il n’y a pas de guerre, qu’il faut des morts pour qu’ils restent", accusent les bases d’appui. Auparavant, c’√©tait l’organisme international qui s’occupait des campagnes de vaccination. Aujourd’hui, le responsable, c’est le gouvernement autonome zapatiste et la Croix-Rouge ne s’occupe que de quelques communaut√©s.

Afin d’organiser le service de sant√© pour l’ensemble des bases d’appui, toutes les familles zapatistes de cette zone ont un papier ou une carte de sant√© qui les identifie dans leur r√©sistance. En pr√©sentant ce document, elles ont gratuitement acc√®s √ la consultation et √ la m√©decine.

Dans un petit laboratoire d’analyses cliniques fonctionnel, tenu par des promoteurs de sant√© sp√©cialis√©s, on pratique des examens sanguins, d’urine, de selles et d’autres analyses basiques. "Ce que nous faisons le plus, ce sont des examens de grosse goutte, parce que dans cette r√©gion, il y a beaucoup de cas de paludisme et de tuberculose", affirme un des indig√®nes charg√© du laboratoire.

La clinique peinte en rose mexicain, est recouverte de fresques qui √©voquent la r√©sistance. "Ici, nous semons avec le vent de l’espoir, de la vie et de la dignit√©", lit-on sur une fresque dont les figures principales sont √©videmment un escargot et le visage de Zapata.

R√©cemment agrandi et repeint, le centre de sant√© autonome assure √ peu pr√®s trente consultations par jour. Les maladies parasitaires, le paludisme, les infections de la peau et la tuberculose sont quelques-uns des maux les plus fr√©quents de la for√™t tseltale. Il y a aussi une consultation dentaire, une pharmacie et des chambres d’hospitalisation inaugur√©es depuis peu.

Comme dans toutes les cliniques zapatistes, les indig√®nes du PRI sont aussi re√ßus par les promoteurs autonomes. "Nous faisons payer 25 pesos aux priistes pour la consultation, m√©dicaments et tout compris, c’est ce que cela nous co√ »te", expliquent les responsables.

Les quatre communes autonomes de la for√™t tzeltale sont Francisco G√≥mez, San Manuel, Francisco Villa (le seul nom qu’on trouve dans deux zones) et Ricardo Flores Mag√≥n. Le service de sant√© en r√©sistance est pr√©sent dans chacun des quatre et, rien qu’√ Francisco G√≥mez, soixante-dix-huit promoteurs de sant√© soignent les maladies les plus courantes qu’on trouve dans ces villages.

Malgr√© les avanc√©es, le conseil de bon gouvernement El Camino del futuro ("Le chemin du futur") reconna√ģt que la situation est loin d’√™tre id√©ale. La commune Francisco Villa, par exemple, ne dispose pas de clinique et encore moins d’une pharmacie, et elle est dans l’ensemble beaucoup moins d√©velopp√©e que la commune Ricardo Flores Mag√≥n. Le travail du conseil de bon gouvernement consiste pr√©cis√©ment √ √©quilibrer le d√©veloppement.

La clinique centrale de la zone est soutenue par une organisation italienne et M√©decins sans fronti√®res a procur√© l’ambulance. Les promoteurs ne touchent pas un sou de salaire, ils sont juste aid√©s pour se nourrir. Souvent, affirment les autorit√©s autonomes, les promoteurs ne peuvent pas assister aux cours par manque d’argent pour payer le transport : "Ils rendent un service √ la communaut√©, mais nous pensons qu’ils ont besoin de plus de soutien pour faire leur travail."

Pour r√©soudre ce probl√®me et d’autres, il existe un repr√©sentant de la sant√© dans chacune des quatre communes autonomes. Ils se r√©unissent tous les deux mois dans le but de coordonner le travail de toute la zone.

La véritable éducation

Malgr√© les retards dans la construction des √©coles et dans la pr√©paration des promoteurs, les quatre communes disposent d’une √©ducation autonome dans leurs villages. "Notre √©ducation, affirment les membres du conseil, vient de la pens√©e des villages. Rien ne vient de l’ext√©rieur et elle n’a rien √ voir avec l’√©ducation officielle qui ne respecte pas l’indig√®ne ni son histoire."

Les communaut√©s de la for√™t tzeltale disposent de deux centres de formation de promoteurs de l’√©ducation, dont un a √©t√© inaugur√© il y a peu dans la communaut√© La Couleuvre, ralli√©e √ la commune autonome Ricardo Flores Mag√≥n et l’autre √ La Garrucha, qui appartient √ la commune de Francisco G√≥mez.

Julio, membre du conseil autonome de Ricardo Flores Mag√≥n, explique le sens de l’√©ducation autonome zapatiste : "Nous cherchons √ mettre en relation l’√©ducation avec les treize exigences de la lutte zapatiste. Ce n’est pas quelqu’un de l’ext√©rieur qui nous dit comment les mettre en relation. C’est nous qui vivons ici, qui souffrons, qui luttons ici. Alors c’est nous qui savons comment tout est li√©. Le peuple a la connaissance, il sait beaucoup de choses et c’est l√ que nous rep√™chons les connaissances et les savoirs."

Un des objectifs principaux de l’√©ducation, explique un autre membre du conseil de bon gouvernement, est de fortifier l’identit√© indig√®ne et de r√©pondre aux besoins des villages : "Cela n’a pas de sens d’enseigner aux indig√®nes comment √™tre indig√®ne ; cela, on le sait d√©j√ . Ce dont nous avons besoin c’est de conna√ģtre notre histoire, notre pass√©... C’est le but de la v√©ritable √©ducation."

"Dans nos √©coles, ajoute-t-il, on s’int√©resse aussi √ la situation nationale, √ la situation de notre lutte, √ la vie de nos villages. Ce qui est essentiel dans notre √©ducation, c’est de ne pas sortir de la politique ni du chemin de la lutte zapatiste, de respecter chaque communaut√©, sa langue et tout. Les promoteurs de notre √©ducation r√©fl√©chissent au probl√®me du d√©placement des villages des Montes Azules, √ ce que veut faire le gouvernement ; au plan Puebla-Panam√° ; et aussi aux probl√®mes que posent les semences transg√©niques, les maquiladoras, la contre-offensive politique du gouvernement, la r√©sistance de nos peuples, les Accords de San Andr√©s, la guerre de basse intensit√© ou la manipulation du gouvernement, qui ach√®te les peuples avec des programmes comme Procede, avec des d√©jeuners scolaires ou par des aides √ l’agriculture. Nous examinons tout cela dans nos √©coles autonomes."

Le promoteur ou la promotrice est choisi par le village, qui lui demande s’il veut bien faire ce qu’on attend de lui. "Il peut accepter, mais il peut aussi dire non, parce qu’il a un autre travail, comme d’autres responsabilit√©s, parce que l’autonomie demande beaucoup de travail, pas seulement dans l’√©ducation", explique Hortensia, elle-m√™me promotrice.

Il y a des promoteurs, explique-t-elle, "qui commencent ce travail sans savoir ni lire ni √©crire. Ceux-l√ commencent √ partir de rien... Certains ont commenc√© tr√®s jeunes comme promoteurs, ils ont grandi et appris ici et puis ils sont rentr√©s chez eux. Il y a aussi les volontaires, ceux qui ne sont pas √©lus par le village mais qui se pr√©sentent d’eux-m√™mes. Il y en a qui ne savent rien, qui ne savent pas parler en castillan ni rien, ici ils apprennent tout."

Comme dans toutes les zones indig√®nes, zapatistes ou non, les femmes souffrent toujours du retard et de l’in√©galit√©. La majorit√© des promoteurs et des √©l√®ves des √©coles autonomes sont encore des hommes parce que, explique Hortensia, "cela co√ »te de changer les choses. Dans nos villages, les femmes qui s’absentent de chez elles pour participer aux formations sont l’objet de moqueries et on se moque aussi des maris et des parents, en leur demandant pourquoi ils ont laiss√© faire leur fille, en leur disant qu’elle ne fait pas de bonnes choses ou en inventant d’autres sottises, parce que, selon la coutume, la femme ne quitte pas son village. Mais nous ne nous perdons pas le moral, m√™me si on se moque de nous ou qu’on invente des mensonges. Comme promotrices, nous devons suivre le chemin. Nous devons donner plus envie de voir jusqu’o√Ļ nous allons, puisque c’est vraiment notre droit. Si nous abandonnons notre travail, cela veut dire que la moquerie nous a vaincues".

"Les femmes, insiste-t-elle, sont les premi√®res √ d√©fendre leur village quand l’arm√©e arrive, ce sont les premi√®res √ faire face, alors si elles sont capables de d√©fendre, elles sont aussi capables d’√©tudier. Nous ne pouvons plus garder le silence parce que, comme √ßa, la situation ne change pas. Nous sommes ainsi en train de cr√©er une √©ducation tr√®s diff√©rente."

Et c’est pr√©cis√©ment une femme, appel√©e Rosalinda, qui a √©t√© charg√©e du discours politique du premier anniversaire de ce conseil de bon gouvernement : "Nous n’avons plus √ demander la permission pour nous gouverner. Nous avons vu que nous pouvons le faire nous-m√™mes et nous avons beaucoup appris pendant cette premi√®re ann√©e de travail. Nous sommes l√ . Nous ne nous sommes pas vendus." Ce furent les paroles de la seule femme qui fasse partie du gouvernement autonome.

Location de bicyclettes et atelier de fabrication de chaussures

Une donation de bicyclettes est arriv√©e au Caracol Resistencia hacia un nuevo amanecer. Aujourd’hui, au bout du Caracol, un local autonome propose un service de location et de r√©paration de bicyclettes dont les b√©n√©fices reviennent √ la commune.

Il y a aussi un atelier de fabrication de chaussures, qui fonctionne depuis quelques ann√©es : l’Atelier libre de l’art de la chaussure Francisco G√≥mez. Sur les murs de l’atelier, on a peint une grande fresque de Zapata avec un livre ouvert o√Ļ on peut lire : Imagination, cr√©ativit√©, informalit√©, improvisation...

Au fond du troisi√®me Caracol de la r√©sistance zapatiste, il y a un vieux moulin √ caf√© et, sur un c√īt√©, le campement pour la paix qui re√ßoit toute l’ann√©e des centaines de personnes venues du monde entier. Trois coop√©ratives de femmes, un dortoir g√©n√©ral, deux √©piceries, la clinique, une √©cole et une biblioth√®que compl√®tent les installations.

C’est ainsi que les zapatistes construisent leur autonomie. Ce processus, comme dit Julio, "vient de notre histoire, de nos propres coutumes, de notre syst√®me de justice, de nos cultures... Un processus qui est comme celui de marcher seul. Nous savons bien marcher, bien que nous nous trompions parfois ; mais ces erreurs viennent de nous, ce ne sont pas d’autres qui nous les imposent", conclut l’autorit√© autonome.

Caracol IV Morelia

Une all√©e de pins m√®ne au quatri√®me Caracol zapatiste, situ√© dans la communaut√© Morelia, pr√®s d’Altamirano. C’est la r√©gion Tsots Choj ("tigre courageux", en tzeltal), r√©gion peupl√©e d’√©leveurs et de paramilitaires, et c’est l√ que l’arm√©e f√©d√©rale viola une femme indig√®ne et c’est l√ aussi que, en 1994, trois miliciens de l’EZLN furent tortur√©s et massacr√©s.

Le Caracol se situe √ l’√©cart du village, dans une clairi√®re au milieu des pins l√ o√Ļ fut √©difi√©, en 1996, ce que l’on appelait alors l’Aguascalientes IV, un espace de rencontre politique et culturel. Aujourd’hui, ce lieu n’a plus rien √ voir avec celui d’alors : √ l’entr√©e, un atelier de technologie, au centre un atelier de fabrication de chaussures et les dortoirs, plus loin l’auditorium et, sur le c√īt√©, le bureau du conseil de bon gouvernement avec sa connexion satellitaire √ Internet.

Comme danstous les Caracoles zapatistes, les constructions en bois et en ciment sont couvertes de peintures murales aux images r√©volutionnaires. Sur les murs de l’un des dortoirs, on peut voir une peinture d√©di√©e aux martyrs de Morelia, assassin√©s le 7 janvier 1994 lorsque, en plein conflit, les soldats de l’arm√©e prirent le village d’assaut, firent sortir de chez eux les hommes qu’ils trouvaient, les rassembl√®rent au centre du village, les tortur√®rent et leur donn√®rent ensuite le coup de gr√Ęce. Cette histoire, bien qu’ancienne, est encore pr√©sente dans la m√©moire de tous.

Aujourd’hui,l’ambianceestbien diff√©rente. Un groupe de Catalans du Collectif de solidarit√© avec la r√©bellion zapatiste est arriv√© et, profitant de la pr√©sence des promoteursd’√©ducation, venus pour une formation en math√©matiques, ils pr√©parentun spectacle de marionnettes avec des chansons r√©volutionnaires et des contes pour enfants.

La construction la plus r√©cente, c’est la caf√©t√©ria El Paliacate, situ√©e au fond du Caracol o√Ļ l’on peut en plus de se restaurer trouver les derni√®res √©ditions locales de la r√©gion autonome. C’est d’ailleurs dans cette r√©gion que l’on a commenc√© √ cr√©er des √©ditions qui donnaient la parole aux villages. Il y a quelques ann√©es, il s’agissait d’une petite revue qui envoyait ses reporters indig√®nes couvrir les manifs et les mobilisations zapatistes. Aujourd’hui, on publie, sous le nom d’Ediciones aut√≥nomas en rebeld√≠a, un bulletin qui relate l’histoire du centro de comercio Nuevo Amanecer del arco iris et un autre qui parle de la lutte des femmes zapatistes, celles des villages et les insurg√©es.

Ici, on est fier du centro de comercio Nuevo Amanecer del arco iris. Il se trouve au carrefour de Cuxulj√°, dans la communaut√© Mois√©s Gandhi, pr√©cis√©ment √ l’endroit qu’occupait avant l’une des sept positions militaires dont le retrait fut revendiqu√© par l’EZLN. Actuellement, "dans l’endroit m√™me o√Ļ nous avons lutt√© courageusement contre la pr√©sence militaire", s’√©l√®ve le r√©sultat de cet effort collectif qui a surv√©cu malgr√© les menaces d’expulsion de la police de s√©curit√© publique et le harc√®lement des priistes et des partisans du PRD (Parti de la r√©volution d√©mocratique). Cet espace repr√©sente les premiers travaux collectifs organis√©s par les sept communes autonomes de la r√©gion, avant m√™me l’existence du conseil de bon gouvernement. Les sept communes sont : Primero de Enero, Olga Isabel, 17 de Noviembre, Ernesto Che Guevara, Vicente Guerrero, Miguel Hidalgo et Lucio Caba√Īas.

L’autre signe distinctif des communaut√©s de la r√©gion c’est le travail des femmes. La d√©sormais c√©l√®bre commandante Esther incarne le r√©sultat de plus de dix ann√©es de travail politique dans ces villages o√Ļ, en d√©pit d’une in√©galit√© persistante, les avanc√©es sont ind√©niables. Par exemple, ce conseil de bon gouvernement est le seul qui ait une femme au sein de chacun de ses conseils autonomes. Le conseil compte vingt-huit participants, vingt et un hommes et sept femmes, de sorte qu’√ chaque r√©union il y a toujours une femme qui repr√©sente √ elle seule le quart du gouvernement autonome. C’est peu, mais en comparaison avec d’autres conseils, cela repr√©sente la plus forte participation des femmes dans le gouvernement.

Les femmes tzeltales, tzotziles et tojolabales des sept communes sont aussi des pionnières du travail collectif. Dans les villages se multiplient les collectifs pour les plantations, la couture et la broderie, la fabrication de bougies et de pain. "Les bénéfices de ce travail, explique Maria, sont très peu répartis individuellement, la plupart sont utilisés pour les biens communautaires."

La participation des femmes dans l’√©conomie familiale les place dans des espaces nouveaux au sein de la communaut√© et elles gagnent ainsi le respect de leurs parents, de leurs √©poux, de leurs fr√®res et de leurs fils.

Assise au milieu de six hommes dans le bureau du conseil de bon gouvernement, la seule femme de la r√©union affirme : "Il faudrait davantage de participation. Certains hommes qui comprennent la lutte sont en train de d√©couvrir que les femmes sont aussi capables que les hommes pour tout type de travail, mais ce n’est pas le cas de tous... Il y a beaucoup d’hommes qui ne laissent pas leur femme ou leur fille participer aux cours ou aux travaux en dehors du village. Dans les villages o√Ļ les hommes ont une mani√®re de penser bonne, les femmes font bien leur travail."

L’influence des femmes indig√®nes zapatistes qui s’engagent dans le travail est perceptible dans d’autres organisations. Maria raconte : "Dans mon village les hommes priistes ont commenc√© √ laisser sortir leur femme car elles faisaient valoir que nous, les femmes zapatistes, nous pouvions le faire. Ces femmes ont dit √ leur mari qu’elles aussi pouvaient gagner de l’argent honn√™tement et elles se sont mises √ travailler."

Education pour la paix et l’humanit√©

Pendant que je fais cette interview dans les bureaux du conseil, dehors une √©quipe de promoteurs d’√©ducation joue au basket contre une √©quipe de promotrices. L’in√©galit√© des sexes dans le domaine de l’√©ducation se retrouve aussi au niveau des promoteurs, √©ducateurs ou d√©l√©gu√©s (on les appelle de ces trois mani√®res) ; en revanche, dans les √©coles des communaut√©s il y a presque le m√™me nombre de gar√ßons et de filles. La plupart des instituteurs sont des hommes, mais le groupe d’√©l√®ves est √©quilibr√©. Les filles vont maintenant √ l’√©cole et on leur demande de moins en moins de rester √ la maison pour garder leurs petits fr√®res et sŇ“urs ou pour faire les tortillas.

L’√©ducation autonome fonctionne depuis 1995 et actuellement un total de 280 d√©l√©gu√©s d’√©ducation donnent des cours √ 2 500 √©l√®ves des sept communes. C’est √©galement la seule r√©gion √ poss√©der un centre de formation de promoteurs dans chaque commune autonome, au lieu de n’en avoir qu’un seul qui s’occupe de toute la r√©gion.

Ici, comme dans le reste du territoire zapatiste, les enfants n’apprennent pas seulement √ lire et √ √©crire mais aussi, c’est le plus important, "√ lutter, √ d√©fendre l’environnement, √ respecter la nature et √ √™tre fiers de leur culture". Les mati√®res qui leur sont enseign√©es sont les suivantes : production, √©ducation politique, √©ducation artistique, culture, lecture et √©criture, sant√©, √©ducation physique, math√©matiques, histoire et langues (l’espagnol et leur langue maternelle). Ce programme a √©t√© √©labor√© au cours de dizaines de r√©unions de travail par 200 √©ducateurs indig√®nes des sept communes.

Un √©l√©ment curieux qui montre comment fonctionne l’autogestion √©ducative est que pour s’inscrire √ l’enseignement primaire chaque enfant doit apporter une poule et, gr√Ęce √ ce syst√®me, les promoteurs ont maintenant un √©levage de poules qui produisent des Ň“ufs pour l’alimentation des √©l√®ves. De m√™me, chaque √©cole primaire a √©t√© construite avec les moyens de la communaut√©, sans aide ext√©rieure, de sorte qu’il y a des √©coles primaires en parpaings et d’autres en bois. Les promoteurs travaillent aussi dans des maisons qui leur sont pr√™t√©es ou encore dehors, sous une b√Ęche en plastique. L’√©cole, disent-ils, "ce n’est pas un b√Ętiment".

Le programme √©ducatif de la r√©gion, comme tous les noms zapatistes porte un nom assez recherch√© : Organisation pour la nouvelle √©ducation autonome indig√®ne pour la paix et l’humanit√©. Ni plus ni moins.

Le succ√®s le plus r√©cent en mati√®re d’√©ducation c’est que cette ann√©e ont d√©but√© les cours d’enseignement secondaire. Des cinq zones zapatistes, c’est la seule qui compte un niveau secondaire dans chacune de ses sept communes autonomes. La premi√®re g√©n√©ration d’enfants est d√©j√ sortie du primaire et ils ont re√ßu des cours de mise √ niveau pour acc√©der au niveau suivant. "Avant, avoir une √©cole nous semblait impossible et maintenant, nous avons plus de cent √©coles primaires et sept secondaires", d√©clarent les autorit√©s autonomes.

Beaucoup de carences et la consultation gratuite

Les villages zapatistes de cette r√©gion utilisent de moins en moins les m√©dicaments chimiques et encouragent √ travers des campagnes d’information l’usage d’infusions et de pommades √©labor√©es avec des herbes et des plantes m√©dicinales. La m√©decine naturelle prend de plus en plus d’importance et elle utilise des rem√®des √ base de romarin, de camomille, de citronnelle et plein d’autres.

Un total de cent cinquante promoteurs de sant√© donnent des soins aux zapatistes et non-zapatistes dans une centaine de dispensaires communautaires, qui ont chacun deux armoires √ pharmacie, l’une de m√©dicaments pharmaceutiques, l’autre de rem√®des naturels. "La m√©decine naturelle n’est pas payante, et les produits pharmaceutiques ne sont vendus qu’√ prix co√ »tant", expliquent les membres du conseil.

Il existe √©galement sept cliniques municipales o√Ļ la consultation est gratuite pour toutes les bases d’appui, comme dans tout le territoire en r√©sistance. De plus, un laboratoire d’analyses cliniques a commenc√© √ fonctionner gr√Ęce √ des promoteurs sp√©cialis√©s.

Les manques sont √©normes. Par exemple, il n’y a pas dans cette r√©gion de cabinet dentaire, ni de bloc op√©ratoire, ni d’h√īpital, ni d’ambulance. Lorsque quelqu’un tombe gravement malade, il doit √™tre transf√©r√© √ l’h√īpital de San Carlos d’Altamirano, qui est dirig√© par les religieuses qui, en 1994, avaient √©t√© menac√©es de mort par les caciques et les √©leveurs locaux qui les accusaient du terrible d√©lit de s’occuper de tous ceux qui arrivaient.

Malgr√© toutes ces insuffisances, les bases d’appui zapatistes appr√©cient √ leur juste valeur les r√©sultats obtenus car, disent-ils, "dans les cliniques de l’Etat, on nous donnait des m√©dicaments p√©rim√©s, on ne nous traitait pas avec respect et en plus on nous faisait payer la consultation et les m√©dicaments √ un tarif particulier".

De plus en plus, dans cette r√©gion, les indig√®nes priistes sont re√ßus dans les cliniques et les dispensaires autonomes et Hilario, priiste de la commune Miguel Hidalgo, reconna√ģt : "Il y a des fois o√Ļ ils ne nous font m√™me pas payer la consultation, il est vrai que nous non plus n’avons pas d’argent. Parfois, ils nous donnent des pommades et ils ne nous les font pas payer et je crois que c’est bien pour les urgences."

De son c√īt√©, le conseil signale : "On ne peut pas refuser ce service. La sant√© c’est pour tout le monde. L’argent que le gouvernement donne aux priistes, ils le d√©pensent pour se saouler et apr√®s ils n’ont plus rien, ni pour manger ni pour se soigner. Pour nous la sant√© c’est tr√®s important et eux, comme indig√®nes, ils ont aussi besoin de ce service."

Chaque commune autonome dispose d’une commission de sant√© charg√©e d’analyser la situation de toutes ses communaut√©s. Avant l’existence des conseils de bon gouvernement, reconnaissent les autorit√©s, "beaucoup de communaut√©s n’avaient pas de dispensaire, mais maintenant il y en a partout. Nous avons un plan g√©n√©ral de travail pour la sant√© et tous les trois mois les commissions se r√©unissent et font un √©tat des lieux pour voir o√Ļ il manque des armoires √ pharmacie, pour √©tudier les maladies qui se manifestent et pour soutenir les initiatives".

Les promoteurs font des campagnes dans les villages environnants, pour la lutte contre les parasites, pour les vaccins, pour l’hygi√®ne afin d’√©viter certaines maladies. "C’est important d’√©duquer le peuple sur l’origine des maladies, sinon nous allons passer notre temps √ soigner", remarque Daniel du conseil de bon gouvernement.

Fin de l’usage des insecticides et des engrais chimiques

La terre est l’une des choses qui pr√©occupent le plus les villages et on a donc commenc√© √ organiser la production, non sans difficult√©s. En ce moment, une commission de production travaille dans chaque commune, dans le but d’organiser des projets d’√©levage et d’agriculture. On forme √©galement des promoteurs aux techniques d’agriculture √©cologique et aux soins v√©t√©rinaires.

Par exemple, quelques paysans nettoient d√©sormais les terres touch√©es par des √©pid√©mies "√ coups de machette", sans insecticides ni pesticides, et utilisent des engrais organiques et non chimiques.

Le conseil de bon gouvernement travaille depuis un an d√©j√ , mais ici il y a bien plus longtemps que cela que le travail est collectif. Les zapatistes continuent √ apprendre : "Nous continuons √ apprendre √ nous gouverner nous-m√™mes et √ r√©soudre nos probl√®mes. Les villages apprennent √ commander et √ surveiller notre travail et nous, nous apprenons √ ob√©ir. Le peuple est sage et il sait quand on se trompe ou quand on sort de notre r√īle. C’est comme √ßa que nous travaillons", concluent les autorit√©s autonomes.

Caracol V Roberto Barrios

En plein Caracol, deux groupes de neuf singes hurleurs se disputent le territoire. Le spectacle attire l’attention des membres du conseil de bon gouvernement Nueva Semilla que va a producir ("Nouvelle graine qui va produire"), des personnes des campements pour la paix venues d’Argentine, de Barcelone et de France, d’une √©quipe d’indig√®nes charg√©s d’un projet de communication autonome et d’un groupe de Nord-Am√©ricains qui construisent des coll√®ges zapatistes.

Au milieu de cette for√™t toujours exub√©rante, les singes hurleurs viennent s’abreuver dans cet endroit situ√© tout pr√®s des belles cascades si convoit√©es par les investisseurs nationaux et √©trangers, dans ces terres meurtries par le groupe paramilitaire le plus sanguinaire de tout le territoire zapatiste : Paz y Justicia.

L’espace destin√© au Caracol, qui se trouve √ environ une heure de Palenque, est en construction permanente. La salle d’Internet est quasi pr√™te, d’o√Ļ la parole zapatiste s’envolera directement et o√Ļ celle du monde entier sera re√ßue. La maison du conseil de bon gouvernement est d√©j√ en place ; faite de ciment et de parpaings, elle est d√©cor√©e avec d’√©normes fresques zapatistes color√©es.

Le Caracol Que habla para todos ("Qui parle pour tous"), de la zone Nord du Chiapas, comprend six communes autonomes d√©j√ constitu√©es, plus trois autres qui vont bient√īt √™tre inaugur√©es. Dans cette r√©gion, la nature est g√©n√©reuse "et c’est pour cela qu’il faut la d√©fendre", affirme Pedro, membre du conseil de bon gouvernement, apr√®s avoir expliqu√© que l’autonomie des peuples commence par la protection de la terre.

Et justement, pour sauvegarder les ressources naturelles, les zapatistes ont mis en place un programme d’am√©lioration du sol, qui comprend, entre autres, l’√©limination progressive de la technique de la culture sur br√ »lis, l’utilisation d’engrais organiques et l’abandon des insecticides, afin de r√©cup√©rer la fertilit√© des terres. "Ce n’est pas simple, car le gouvernement donne aux priistes des fertilisants, des herbicides et des insecticides, alors les gens continuent √ maltraiter la terre. Heureusement, les compas se sont rendu compte que l’on peut d√©velopper les cultures autrement sans diminuer la qualit√©", explique le repr√©sentant de l’autorit√© autonome.

Gr√Ęce aux campagnes d’am√©lioration de l’environnement, de plus en plus de zapatistes utilisent des insecticides biologiques car "il ne s’agit pas d’√©liminer les insectes mais de les √©loigner". Ainsi, ils utilisent de l’arnica, qui est √ la fois insecticide et fertilisant, ils font des composts avec des engrais organiques et refusent, bien entendu, l’utilisation de graines transg√©niques.

Les enfants n’ont jamais z√©ro

L’emploi de l’agriculture biologique n’est pas nouveau dans ces lieux, tout comme le syst√®me d’√©ducation autonome, qui a d√©but√© il y a cinq ans "lorsqu’on a r√©alis√© la n√©cessit√© pour les communaut√©s de prendre en charge l’√©ducation. Les compas de la zone de La Realidad le faisaient d√©j√ , alors nous nous sommes d√©cid√©s aussi".

Ainsi ont commenc√© les cours des promoteurs d’√©ducation gr√Ęce au programme autonome Semillita del sol ("Petite graine de soleil"). Cinq ann√©es se sont √©coul√©es depuis et quatre g√©n√©rations de promoteurs ont √©t√© form√©es. La graine s’est d√©velopp√©e et maintenant des communaut√©s de Huitiupan, Sabanilla et Tila y participent.

Gr√Ęce √ l’√©ducation autonome, ajoute un autre membre du conseil, "les parents zapatistes ont une alternative √ l’√©cole gouvernementale. Beaucoup nous critiquent, en disant que nous ne faisons pas bien notre travail. Mais le fait est que nous avons 352 promoteurs d’√©ducation qui assurent les cours dans 159 √©coles en r√©sistance, dont 37 nouvellement cr√©√©es, √ quelque 4 000 enfants zapatistes."

Dans les √©coles officielles, les cours sont uniquement en espagnol. Les zapatistes expliquent que l√ -bas, "les enfants apprennent √ ne plus √™tre indig√®nes, alors que dans nos √©coles, on est fier de soutenir notre identit√©". Voil√ pourquoi, dans la zone Nord, les cours sont en espagnol, zoque, tseltal et chol, "et nous parlons de notre lutte pour que les enfants d√©veloppent leurs id√©es".

Ici, "les enfants qui ne savent pas leur le√ßon n’ont pas z√©ro. Le groupe n’avance pas tant que tout le monde n’a pas compris. Personne ne redouble". De plus, √ la fin des cours, les promoteurs indig√®nes organisent une s√©rie d’activit√©s auxquelles les parents assistent, valorisant ainsi l’apprentissage des enfants, mais sans donner de notes.

Le processus √©ducatif dans cette r√©gion est de plus en plus ind√©pendant. Les premi√®re et deuxi√®me g√©n√©rations de promoteurs ont √©t√© form√©es par des membres de la soci√©t√© civile, alors que les troisi√®me et quatri√®me g√©n√©rations l’ont √©t√© par les g√©n√©rations pr√©c√©dentes, sans intervention ext√©rieure. Sur le plan de l’√©ducation, les zapatistes font de moins en moins appel √ l’aide ext√©rieure, m√™me si cette derni√®re est toujours demand√©e pour l’√©laboration de mat√©riels didactiques. En outre, l’alimentation des promoteurs pendant la p√©riode des cours ne d√©pend plus des projets, elle est d√©sormais prise en charge par les communaut√©s.

Actuellement, il existe deux centres de formation des promoteurs : l’un √ Roberto Barrios et l’autre √ Ak’abal Na. Les mati√®res enseign√©es dans le primaire sont : math√©matiques, langues, histoire, vie et environnement, et int√©gration, o√Ļ toutes les connaissances sont reli√©es aux demandes zapatistes.

L’histoire que les enfants apprennent n’est pas celle des livres scolaires officiels, mais celle de leurs propres communaut√©s et de leur lutte. Les promoteurs et les enfants vont chercher leur histoire dans leurs communaut√©s. Gr√Ęce √ un axe temporel, ils suivent les diverses histoires dans les √©coles en r√©sistance. Selon un promoteur, "les enfants questionnent les anciens des communaut√©s et ensemble ils construisent leur propre mat√©riel didactique".

Le d√©fi au niveau de l’√©ducation est maintenant de relier tous les projets. Ainsi, des cours de sant√© et d’agriculture biologique pourraient √™tre donn√©s dans les √©coles. Dans la commune autonome Benito Ju√°rez, par exemple, les enfants s√®ment, tout en prot√©geant l’environnement, et r√©fl√©chissent √ des questions d’hygi√®ne et de pr√©vention des maladies. Les promoteurs partent aussi explorer la montagne et la rivi√®re avec les enfants, qui apprennent √ respecter l’environnement.

Les autorit√©s autonomes parlent avec fiert√© d’un projet d’√©cole secondaire (le b√Ętiment a d√©j√ √©t√© construit, juste derri√®re le bureau du conseil de bon gouvernement), o√Ļ il y aura les m√™mes cours qu’en primaire plus un cours de culture. En fait, plut√īt que d’une √©cole secondaire, il s’agit d’un centre culturel d’√©ducation technologique autonome zapatiste.

D’apr√®s les responsables, l’objectif de ce centre serait de s’adapter √ la r√©alit√© indig√®ne, car "il ne faut pas √©tudier pour cesser d’√™tre indig√®ne, mais pour rester des indig√®nes et avoir plus d’id√©es". Ensuite, "il restera √ r√©aliser le r√™ve d’une universit√© zapatiste. Avant, tout cela √©tait aussi un r√™ve et, regardez, le r√™ve est devenu r√©alit√©."

Voici les six communes autonomes de cette r√©gion : El Trabajo, Ak’abal Na, Benito Ju√°rez, Francisco Villa, La Paz et Vicente Guerrero. Trois autres communes, organis√©es d’une mani√®re autonome et sur le point d’√™tre formellement d√©clar√©es, ainsi que d’autres communaut√©s isol√©es, participent au processus. Dans toute la zone, un million six cents mille pesos a √©t√© apport√© et un million de pesos est sorti. Tr√®s peu, si l’on prend en compte l’√©tendue du territoire et l’ensemble des carences. Mais, c’est une somme importante si l’on consid√®re que tout profite √ tous.

L’aide de La Garriga, une petite ville prosp√®re de Catalogne, a √©t√© d√©cisive. Elle est jumel√©e avec El Trabajo depuis longtemps et travaille actuellement avec les autorit√©s du gouvernement autonome dans des projets d’√©ducation, de sant√© et d’agriculture biologique dans d’autres communaut√©s de la zone.

La sant√©... il reste encore beaucoup √ faire

La sant√© est un des aspects les plus probl√©matiques ici, ainsi que le soulignent les zapatistes : "Nous sommes √ peine en train d’organiser ce service au niveau des communaut√©s et des r√©gions. La sant√© est une urgence dans les communaut√©s en r√©sistance. Tout s’organise dans les villages pour pouvoir b√©n√©ficier de notre propre syst√®me de sant√© communautaire et autonome."

Depuis un an d√©j√ , au moment de l’inauguration des Caracoles et de la prise en fonction des conseils de bon gouvernement, "les centres de sant√© du gouvernement officiel ont intensifi√© le harc√®lement envers nos bases d’appui, leur posant beaucoup de questions sans leur donner de bons soins. Voil√ pourquoi les gens avaient m√™me peur d’aller dans les cliniques officielles", affirment les responsables du gouvernement autonome, qui √©laborent en coordination avec les villages un plan de pr√©vention sanitaire.

Dans cette zone Nord, un petit groupe de femmes physioth√©rapeutes, provenant de la Catalogne, r√©alise un travail consid√©rable : elles proposent, dans une petite salle pr√©vue √ cet effet, des massages qui soulagent certaines maladies, sans avoir recours aux m√©dicaments. L’√©change culturel lors de ces massages est √©tonnant, car ni les hommes ni les femmes indig√®nes des villages ne sont habitu√©s √ ce qu’on les "touche" √ des fins th√©rapeutiques, et encore moins en √©tant enti√®rement d√©nud√©s. Ces jeunes femmes, professionnelles et enthousiastes, passent de village en village, offrant des massages et des cours pour que d’autres reprennent ces pratiques quand elles partiront.

Il y a quelques mois encore, le travail li√© √ la sant√© "√©tait tr√®s in√©gal" dans les villages. Chaque commune se chargeait de ses besoins s√©par√©ment. Certains villages n’avaient rien, ni maison de sant√© ni promoteurs. Aujourd’hui, chacune des six communes d√©clar√©es compte une clinique et des cours pour les promoteurs pour prendre soin de toutes les communaut√©s. Comme dans les quatre autres Caracoles du territoire zapatiste, des cours de m√©decine √ base de plantes et d’allopathie sont assur√©s.

Les cliniques autonomes, comme dans la plupart des centres sanitaires communautaires, n’ont ni docteur ni infirmi√®re. Il y a cependant des promoteurs de sant√© des villages qui m√®nent aussi les campagnes de vaccination et de m√©decine pr√©ventive. La commune autonome El Trabajo est la seule qui a actuellement un docteur dans la clinique de Roberto Barrios. Il s’agit d’un √©tudiant de m√©decine qui fait son stage de titularisation. Les 35 promoteurs de sant√© d’El Trabajo et les 41 de Benito Ju√°rez soignent actuellement les maladies parasitaires et respiratoires, les infections de la peau et la fi√®vre, entre autres. Par ailleurs, dans la commune de Francisco Villa, les promoteurs travaillent sur un projet de plantes m√©dicinales ; dans les autres communes, un diagnostic de la situation sanitaire est en train d’√™tre men√©.

En m√™me temps, des campagnes de nettoyage des lettrines, de maintien des animaux hors des maisons, d’hygi√®ne individuelle et communautaire sont r√©alis√©es. "Tout cela demande du travail, mais les camarades tiennent bon", affirme un promoteur de sant√©.

Des vidéastes autonomes

Moy, jeune zapatiste de la r√©gion, travaille dans un syst√®me de moyens de communication autonome qui inclut une station de radio r√©gionale, la r√©alisation de vid√©os sur l’histoire, les f√™tes et traditions des communaut√©s, et des t√©moignages de violation des droits de l’homme. Ainsi, la vid√©o La Guerre de la peur : Paz y Justicia, qui narre la violence du groupe paramilitaire responsable de massacres et de diff√©rents crimes dans la zone Nord du Chiapas, est n√©e de ce travail.

Rosaura est animatrice √ la seule station de radio communale g√©r√©e par des bases d’appui (Radio Insurgentes, command√©e par des insurg√©s et non par des villageois). C’est une radio locale qui avait re√ßu au d√©but le nom de Radio R√©sistante et qui est √©cout√©e dans un petit p√©rim√®tre, en attendant l’installation d’un √©metteur plus puissant.

On peut y √©couter des contes pour enfants, des annonces de campagnes de sant√©, des interviews de femmes travaillant dans des coop√©ratives et des nouvelles locales, lorsque l’√©metteur fonctionne gr√Ęce √ un groupe de jeunes hommes et de jeunes femmes des communaut√©s.

Les femmes de la zone Nord

Devant l’entr√©e principale du Caracol se trouve le campement pour la paix o√Ļ des dizaines d’hommes et de femmes de diverses nationalit√©s accompagnent la communaut√© Roberto Barrios, harcel√©e en permanence. A c√īt√© du campement, une construction multicolore : c’est l√ qu’un groupe de femmes multicolores elles aussi brodent des blouses et des espoirs.

La premi√®re coop√©rative est n√©e indirectement √ cause du harc√®lement des paramilitaires. A certains moments, les hommes devaient cesser le travail pour venir prot√©ger le Caracol (√ l’√©poque appel√© Aguascalientes) et donc l’√©conomie familiale s’est r√©duite.

Les femmes se sont alors organisées et ont commencé un projet qui leur a permis depuis de "subvenir aux besoins de leur famille".

Au fur et √ mesure des ann√©es, le travail dans les coop√©ratives s’est consid√©rablement d√©velopp√© et, maintenant, diff√©rents projets sont dirig√©s par des femmes, comme un √©levage de porcs et de poulets, une boulangerie, des petites √©piceries, des coop√©ratives artisanales, des ateliers de couture et des potagers. La commune Benito Ju√°rez est celle qui a impuls√© le plus les groupements collectifs, avec √ la t√™te 33 femmes.

Il reste n√©anmoins des choses √ faire. Le conseil de bon gouvernement reconna√ģt qu’il reste encore √ √©quilibrer le travail entre hommes et femmes ; qu’en mati√®re de sant√©, les objectifs ne sont pas atteints ; que tous les villages n’appliquent pas les normes de l’agriculture biologique, bien que 54 promoteurs aient √©t√© form√©s ; que le coll√®ge ne fonctionne pas encore ; que les paramilitaires de Paz y Justicia continuent √ s√©vir ; que la commission f√©d√©rale d’√©lectricit√© leur coupe la lumi√®re ; qu’il n’y a pas d’argent... "Il nous reste encore du travail, et quelquefois la t√Ęche nous semble immense, mais tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Rien n’est plus comme avant", racontent Pedro, Soledad, Leonel, Concepci√≥n, Walter, Sof√≠a, Rodolfo et Enrique, l’√©quipe compl√®te du conseil de bon gouvernement.

Notes :

[1Epis de ma√Įs doux.

[2Apr√®s la r√©colte du ma√Įs doux, arrive le moment o√Ļ l’on "plie" les tiges encore sur pied. On casse le haut de la plante pour que la partie qui porte l’√©pi s’incline vers la terre, ce qui lui permet de m√ »rir et s√©cher, toujours sur pied dans la milpa (le champ), sans pourrir sous la pluie.

[3Partisan du PRI (Parti r√©volutionnaire institutionnel) au pouvoir au Mexique pendant plus de 70 ans avant d’√™tre battu, en 2000, par le PAN (Parti d’action nationale).

[4Environ 1 euro.

Source : La Jornada (http://www.jornada.unam.mx), suppl√©ment ’Masiosare’, M√©xico, 19 septembre 2004 & Rebeldia (http://www.revistarebeldia.org), n¬°23, septembre 2004.

Traduction : Martine, Chantal, Christine, Antoine, Michelle et Julio, pour le Comit√© de solidarit√© avec les peuples du Chiapas en lutte (http://cspcl.ouvaton.org/).

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