Vers un Al Jazeera latino-américain ?
par Luis Hernández Navarro
Article publi le 22 décembre 2004

En Amérique latine, le débat est intense sur la nécessité de disposer de canaux de télévision étatiques ou publics qui s’opposent au contenu des informations des grands consortiums médiatiques privés. Lors de la Rencontre internationale d’intellectuels et d’artistes pour la défense de l’Humanité qui a eu lieu  Caracas [du 1er au 5 décembre 2004, NdT], on a débattu avec ferveur de la nécessité de disposer d’un Al Jazeera dans l’hémisphère.

En septembre passé,  Manaus au Brésil, Hugo Chávez et Luiz Inacio Lula ont parlé de la possibilité de créer un réseau de télévision Telesur, chaîne « alternative  CNN  » dont la programmation couvrirait toute l’Amérique du Sud. Selon Andrés Izarra, ministre vénézuélien de l’Information, l’objectif est de pouvoir compter sur un instrument « pour consolider notre souveraineté et aider  diffuser une pensée alternative face aux empires du Nord  ».

Chávez a abordé le sujet avec Néstor Kirchner et a mis en place un opérateur étatique de télécommunications : CVG- Telecomunicaciones. Pour sa part, Lula da Silva a signé, fin ao »t, le décret officiel créant un comité pour l’installation de TV Brasil Internacional (TBI) : une télévision publique internationale. Le canal émettra en janvier 2005 avec des émissions en esoagnol et en portugais, des films et des documentaires.

Le rêve de voir un Al Jazeera latino-américain est partagé par de nombreux mandataires progressistes de l’hémisphère. Au point que le président vénézuélien a déclaré que cette chaîne « plus qu’une station de diffusion, est un symbole de dignité  ». Presque tous ont subi, tant quand ils étaient dissidents que quand ils sont entrés au gouvernement, la puissance de la « médiacratie  ». L’influence politique des télévisions est fondamentale. Elles jouent un rôle clé, non seulement dans l’industrie du divertissement, mais aussi dans celle de l’information.

Au Venezuela, les moyens de communication ont presque substitué les partis politiques en tant qu’outils d’articulation de l’opposition lors de la tentative de renversement du gouvernement. En Argentine et au Mexique, ils ont joué un rôle central dans l’alimentation d’une culture de la peur et dans la mobilisation des classes moyennes autour de thèmes tels que l’insécurité publique.

En Amérique latine, le modèle de télévision a une orientation commerciale et il est économiquement très concentré. Cependant, la relation de ses patrons avec les gouvernements des pays dans lesquels ils émettent et l’influence qu’ils ont sur l’opinion publique leur donne un grand poids politique. En contrepartie, les chaînes de télévision publiques sont peu nombreuses et leur impact est extrêmement limité.

L’Amérique latine compte quatre grands groupes médiatiques, qui sont de véritables monopoles : Televisa (Mexique) ; Globo (Brésil) ; Cisneros (Venezuela), et Clarín (Argentine). Simultanément concurrents et associés, ils ont tissé des alliances plus ou moins étroites avec le capital international. Leur sphère d’activité dépasse de loin la production et la programmation de programmes télévisés. Ils s’occupent de la production de revues, de vidéos, de radios, de cinéma ainsi que de la direction de théâtres et d’agences de presse.

Ces entreprises n’ont pas  faire face  la concurrence nord-américaine. Les grandes chaînes de ce pays ont troqué leur influence physique directe par la vente de programmes et de technologies. Les gouvernements de la région, par contre, doivent trouver une façon de relever le défi constitué par les transmissions de compagnies comme News Corp, le holding de Rupert Murdoch et Liberty Media.

Comme l’explique Carlos Cisneros (World Data Service, 27/08/2004), Televisa est la plus grande compagnie médiatique en espagnol avec 50.000 heures annuelles de transmission et plus de 300 stations. Elle prédomine dans Univisión, principale chaîne hispanophone aux Etats-Unis, et dans Cablevisión.

Globo est le fournisseur le plus important de programmes au Brésil. Il distribue la télévision par câble  un million d’abonnés, le quotidien O Globo et fait partie de l’opérateur satellite SkyLA.

Diego Cisneros contrôle des télévisions telles que Venevisión et des entreprises continentales telles que Chilevisión, Caracol et Caribbean Communications. Il est l’actionnaire principal de Univisión et Galavisión et membre de DirecTV et de AOL Latin America.

Clarín publie le journal du même nom en Argentine. Le groupe possède Radio Mitre, Canal 13 et Multicanal, le plus grand opérateur par câble (un million et demi d’abonnés).

Cette nouvelle incursion des états latino-américains dans l’industrie de la communication a derrière elle une lourde défaite. Dans les années 1970, différentes nations ont tenté, sous la conduite de l’UNESCO, de créer un Nouvel ordre informatif et de communication mondiale. Ils n’y sont pas parvenus. L’initiative multilatérale a échoué.

Dans des pays comme la Suède, la France, l’Inde, l’Austalie, la Nouvelle Zélande et le Canada, différents partis de gauche ont impulsé des luttes en faveur d’une réforme structurelle des moyens de communication en interdisant la formation de monopole, en soutenant des productions non commerciales, sans but lucratif, et en créant des productions indépendantes.

Pour leur part, les mouvements altermondialistes ont formé des centres d’information indépendants tels que les radios pirates Global en Italie ou Indymedia dans plusieurs pays et villes du monde entier pour faire face aux grandes chaînes de médias.

Les Etats latino-américains progressistes pourront-ils rompre le cadre informatif de la « télécratie  » ? Auront-ils les moyens de concurrencer les grands monopoles ou succomberont-ils comme dans les années 1970 ? Ouvriront-ils des espaces réels aux expressions autonomes dans leurs canaux de télévision ou se transformeront-ils en instruments au service d’un gouvernement ?

Pour l’heure, le sujet a été âprement discuté ce week-end  Caracas. Deux positions se sont durement affrontées : l’une favorable  une orientation publique et  ouvrir le canal  d’autres, et l’autre qui revendique un projet essentiellement étatique et dirigé de manière centralisé. Le suspens reste entier.

Source : La Jornada (http://www.jornada.unam.mx, México, 7 décembre 2004.

Traduction : Anne Vereecken, pour RISAL (http://risal.collectifs.net).

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