Esclavage au Brésil
Migrants, chronique de la honte
par Tatiana Merlino
Article publié le 19 mai 2005

Selon le rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT) « Une alliance globale contre le travail esclave  » rendu public ce 11 mai, environ 1.320.000 personnes seraient victimes de travaux forcés en Amérique latine et dans les Caraïbes. Nous publions àcette occasion un reportage de l’hebdomadaire brésilien Brasil de Fato sur la situation d’immigrants boliviens dans la capitale économique du Brésil, São Paulo.

« On recherche des couturiers pour travailler au Brésil. Salaire de 300 dollars par mois, logement et alimentation compris  ». Une annonce semblable àcelle-ci a attiré Jorge [1] et Maïté, qui ont vu làune solution pour sortir de la misère dans laquelle ils vivaient dans la périphérie de La Paz, capitale de la Bolivie. Ils ont vendu tous les meubles qu’ils avaient et sont partis au Brésil. Ici, cependant, ils ne sont pas sortis de la misère.

Jorge a compris ce qui se passait lorsque lui et sa femme ont mis quatre mois àrembourser une dette contractée avec le coyote (passeur), tout en travaillant dur, de sept heures du matin jusqu’àminuit. « Parfois, jusqu’àtrois heures du matin, et on habite dans un très mauvais endroit », raconte-t-il.

Si elle avait su que la vie serait comme ça, Maïté ne serait jamais venue. Mais il était trop tard. Le couple a cherché une autre fabrique. Après deux mois de travail, ils n’avaient toujours pas reçu de salaire. Ils se sont disputés avec les employeurs et ont cherché une troisième fabrique. Même suite. Dans la quatrième, une tumeur est apparue dans le cou de Jorge. Après s’être fait opéré, ils ont découvert qu’il s’agissait d’une tuberculose ganglionnaire. Maïté a également contracté la tuberculose. Ayant des difficultés àtravailler, Jorge fut agressé par le patron de la fabrique de confection, également bolivien, et le couple fut expulsé de la fabrique. Ils ont été accueillis par la Maison du migrant où ils vivent depuis quatre mois, et sont en cours de traitement médical.

Esclavage

L’histoire de Jorge et Maïté est semblable àcelle des milliers de Boliviens qui partent de leur pays pour fuir la misère, et entrent illégalement au Brésil tous les ans pour travailler dans de petites fabriques de confections de la ville de São Paulo, dans des conditions comparables àcelles que les défenseurs des droits de l’Homme nomment l’esclavage moderne. Les ouvriers de ces petites fabriques sont généralement attirés vers l’esclavage par les fausses promesses de bons salaires faites par des coyotes, par le biais d’annonces dans les journaux et radios boliviens. D’après le père Roque Pattussi, coordinateur du Centre pastoral du migrant- entité liée àl’Eglise catholique, qui soutient les immigrés dans le pays- il existe des groupes qui sont enfermés dans des caves, fermées avec des grilles, des chaînes et des cadenas. Les employeurs profitent de l’ignorance des immigrés quant àla législation brésilienne et abusent de la terreur psychologique.

Terrorisme

«  Ils disent que si le travailleur sort àl’extérieur, il sera pris par la police et emprisonné. Comme ça, ils ne sortent pas et produisent plus  », affirme le père Pattussi. Une autre manière de réduire la liberté des travailleurs est de leur prendre leurs papiers dès le premier jour de travail. Dans de nombreux cas, les immigrés se retrouvent empêtrés dans un cercle vicieux de dettes, travaillant pendant de longues périodes sans rien recevoir, pour couvrir les coà»ts du voyage au Brésil. C’est ce qui est arrivé àMaïté et Jorge.

Cependant, du fait de leur présence illégale dans le pays, les immigrés ne protestent pas quand leurs employeurs ne tiennent pas leurs promesses, ce qui fait d’eux des proies faciles pour les propriétaires des fabriques qui utilisent une main d’Å“uvre pas chère. La situation dégradante àlaquelle sont soumis les immigrés est « pire que dans l’intérieur de l’état  », affirme Juan Plaza, coordinateur de la Maison du migrant.

En situation irrégulière, et clandestins, les étrangers souffrent plus encore que les esclaves du milieu rural, car ils n’ont aucun moyen de solliciter le ministère de l’Emploi. « Ces personnes sont soumises àdes conditions sous-humaines puisqu’il n’existe rien dans la législation qui les protège. Au contraire. Ni le droit du travail, ni le statut de l’étranger ne les protègent », rajoute Plaza.
Il dit que la législation brésilienne rend difficile le travail des défenseurs des droits des immigrés, et les empêche de faire un « travail plus agressif  ». La dernière chose que veulent les étrangers qui vivent une situation dégradante est que la Police fédérale apparaisse, observe Plaza. Dans ce cas, explique-t-il, ils devront payer des amendes onéreuses et, d’une façon ou d’une autre, au moins, ils travaillent. D’après le coordinateur de la Maison du migrant, la solution est de permettre aux immigrés d’obtenir un visa légal de travail. Pour cela, il faut changer la législation, argumente Plaza.

Dégradation

Les fabriques de confection situées dans la région centrale de la capitale paulista [2], et qui actuellement sont en train de s’étendre àl’intérieur de l’Etat, sont cachées afin de ne pas être repérées par la police. La majorité des travailleurs commencent la journée à7 heures et la terminent àminuit, avec une courte pause pour les repas.
En moyenne, ils gagnent 50 centavos [un demi réais, ndt] par pièce d’habit montée, dont les prix de vente dans les magasins de la région vont jusqu’à60 réais [3]. S’ils endommagent une pièce, ils doivent payer le prix de la pièce au détail, et non pas les 50 centavos qu’ils reçoivent. Pour ne pas attirer le soupçon, les machines fonctionnent dans des endroits fermés, sans ventilation ni lumière naturelle. Généralement, les immigrés habitent sur leur lieu de travail, où ils vivent dans de très mauvaises conditions d’hygiène.

Insalubrité

« Dans certains endroits, ils n’ont le droit de prendre une douche qu’une fois par semaine  », dénonce le père Roque Pattussi. Afin de faire des économies, les employeurs nourrissent mal les couturiers, qui passent toute la journée àrespirer de la poussière. Dans ces conditions insalubres, la santé des personnes se fragilise. « Ils finissent par contracter des maladies telles que la tuberculose, des maladies de la peau, des problèmes àla colonne. Les femmes ne font pas d’accompagnement pré natal parce qu’elles ne sont pas en règle et ont peur d’aller àl’hôpital. Elles continuent àtravailler jusqu’aux derniers mois de grossesse  », affirme l’avocate Ruth Camacho, qui assiste juridiquement les immigrés. Elles ne vont pas àl’hôpital non plus parce qu’elles perdent une journée de travail, et que le loyer, la nourriture, l’eau et l’électricité leur sont décomptés. Ainsi, elles continuent àtravailler, même malades.

Egoïsme

Alors qu’àl’intérieur de l’Etat le travail forcé concerne généralement des Brésiliens, dans la ville de São Paulo, « malheureusement, ce sont leurs propres compatriotes qui les exploitent  », lamente le père Pattussi. Autrement dit, les fabriques de confection sont généralement dirigées par des gérants boliviens, qui travaillent pour des boutiques tenues par des Coréens. Selon le père de la Pastorale du migrant, le monde des immigrés se dégrade et devient égoïste. « Avant, les immigrés cherchaient às’unir pour être forts. A présent, ils veulent être riches pour être forts. L’exploitation génère une éternelle répétition d’expériences malheureuses  », observe le père Pattiussi. La preuve en est, alors qu’ils remettaient en cause les conditions de travail auxquelles ils étaient soumis, Maité et Jorge ont entendu de leurs employeurs boliviens : « Nous avons souffert, vous aussi vous devez souffrir  ».

Notes :

[1Pour des raisons de sécurité, les noms des interviewés ont été modifiés.

[2de la ville de São Paulo.

[31 euro vaut plus ou moins 3,1 reais. (ndlr)

Source : Brasil de Fato (www.brasildefato.com.br/), n°114, 5 mai 2005.

Traduction : Marie Lalle, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).

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