Entretien avec Jorge Botero
¬« Telesur sera toujours ind√©pendante, neutre ... jamais ¬ »
par Dario Pignotti
Article publiť le 17 juillet 2005

‚€˜CNN go home !’. Ce pourrait bien √™tre le slogan de Telesur (www.telesurtv.net), la cha√ģne de t√©l√©vision latino-am√©ricaine qui sera lanc√©e en juillet et dont la branche journalistique sera dirig√©e par le Colombien Jorge Enrique Botero. En entretien exclusif, Botero nous parle des plans de la nouvelle cha√ģne, financ√©e par les gouvernements du Venezuela, d’Argentine, d’Uruguay et de Cuba.

Sp√©cialiste de la couverture des conflits arm√©s, Botero laisse √©clater un fou rire quand on lui demande si ¬« Ch√°vez va d√©clarer la guerre √ Ted Turner ¬ », le cr√©ateur de la cha√ģne de t√©l√©vision nord-am√©ricaine CNN. ¬« Je n’aimerais pas entrer en guerre avec CNN, mais vous pouvez √™tre s√ »r que nous m√®nerons une bataille loyale dans le camp de l’information. Ce qui nous s√©pare, c’est une conception du journalisme et une fa√ßon de voir l’information. Regardez le cas de l’Irak : alors qu’ils parlent de guerre, nous parlons d’invasion, alors qu’ils privil√©gient les attaques des alli√©s, nous posons les cam√©ras aux c√īt√©s des victimes civiles ¬ ».

Botero a convers√© avec l’Ag√™ncia Carta Maior, au moment o√Ļ CNN f√™te ses 25 ans, avec 260 millions de t√©l√©spectateurs, et un chiffre d’affaires millionnaire. Le budget de Telesur n’est que de 2,5 millions de dollars, montant apport√© √ 51% par le Venezuela, et les 49% restants par l’Argentine, Cuba et l’Uruguay. L’absence la plus notoire est celle du Br√©sil, qui met en place sa propre cha√ģne internationale, une d√©cision qui marque une subtile distance de la strat√©gie de communication bolivarienne.

Les responsables de Telesur savent que, pendant quelques ann√©es, il n’y aura pas de soubresauts √©conomiques : les prix √©lev√©s du p√©trole garantissent des ressources fra√ģches qui arriveront sous forme de publicit√© de PDVSA (l’entreprise p√©troli√®re √©tatique v√©n√©zu√©lienne). D’apr√®s Botero, c’est la premi√®re fois que, au Venezuela, les b√©n√©fices provenant de l’exploitation du p√©trole ¬« sont destin√©s au peuple et √ des projets comme celui-ci ¬ ».

Bien que la structure de Telesur soit tr√®s loin de la g√©ante CNN, l’√©diteur ne se d√©courage pas. ¬« Nous travaillons avec un esprit h√©ro√Įque, nous sommes conscients que nous sommes en train de nous lancer contre les grands r√©seaux d’information, mettant √ d√©fi le regard et la pens√©e unique. Cette position est rendue possible parce qu’il existe un contexte g√©opolitique de relance de l’axe Sud-Sud ¬ ». Botero n’est pas g√™n√© par le fait que ses d√©tracteurs aient baptis√© la nouvelle cha√ģne de ¬« TV Al Bolivar ¬ », allusion √ la cha√ģne arabe qui lutte jour apr√®s jour contre les grandes cha√ģnes occidentales. ¬« Nous respectons le travail extraordinaire r√©alis√© par Al Jazira, et nous avons d√©j√ sign√© une convention avec eux pour qu’ils aient un bureau √ Caracas ¬ », dit-il. Mais il n’aime pas quand l’opposition v√©n√©zu√©lienne pronostique que Telesur finira par devenir une ¬« TeleCh√°vez ¬ », une sorte de version amplifi√©e de ¬« Al√ī Pr√©sidente ¬ » [Allo Pr√©sident], l’√©mission anim√©e par Hugo Chavez tous les dimanches.

Carta Maior : Comment pr√©tendez-vous √©viter que Telesur devienne un organe de propagande officielle ?

Jorge Botero : Il y a quelques jours de cela, quelqu’un m’a demand√© ce que nous ferions si nous commencions √ subir des pressions d√©rivant du fait qu’il s’agit d’une cha√ģne d’Etat g√©r√©e par quatre pays. Celui qui posait la question √©tait un journaliste de Radio Caracol, de Colombie, tout r√©cemment achet√©e par le groupe espagnol Prisa. Je lui ai r√©pondu : ¬« et bien, je ferais la m√™me chose que toi quand l’un des propri√©taires de ton entreprise se pointe, autrement dit : il s’agit de conserver l’ind√©pendance journalistique ¬ ».

CM : Et si Ch√°vez lui-m√™me demandait √ “corriger” un titre ?

JB : Nous sommes un groupe de journalistes avec de grands parcours professionnels, qui avons construit des carri√®res bas√©es sur la cr√©dibilit√©. Je suis conscient du fait qu’il y aura des circonstances difficiles et il est l√©gitime que celui qui met de l’argent pour la cr√©ation de la cha√ģne aspire √ avoir une incidence sur elle. Mais ni moi, ni mes coll√®gues, comme le directeur, l’Uruguayen Aram Aharonian [1], ne sommes venus pour faire de la propagande bon march√©.

CM : Pourquoi le Br√©sil ne fait-il pas partie de Telesur ?

JB : Le gouvernement du pr√©sident Lula travaillait avant d√©j√ sur un projet propre, pour proposer l’information et l’image br√©silienne √ l’ext√©rieur, la TV Brasil Internacional. Le fait que le gouvernement br√©silien ne soit pas actionnaire n’emp√™che pas que nous ayons diverses formes de collaboration op√©rationnelle et de contenus. Nous avons sign√© des dizaines de conventions, dont une avec la cha√ģne du S√©nat. Sur le plan journalistique, le Br√©sil fera l’objet d’un suivi intense de la part de Telesur. Notre bureau sera sous la responsabilit√© de Beto Almeida [2], et nous aurons deux correspondants.

CM : Quelle sera la structure de la programmation ?

JB : Il y aura 45% d’information, avec une √©quipe de correspondants permanents aux Etats-Unis, au Mexique, en Argentine, en Bolivie, au Br√©sil, au Venezuela, √ Cuba, en Uruguay, en Colombie et au Venezuela. Il s’agira d’une transmission 24h sur 24, divis√©e en trois blocs, qui suivront l’information sans laisser de c√īt√© les th√®mes oubli√©s par le radar des m√©dias commerciaux. Nous aurons notre propre agenda, nous suivrons l’expansion des bases militaires nord-am√©ricaines, la guerre de l’eau en Amazonie, la lutte du MST au Br√©sil. Il y aura aussi des √©missions consacr√©es aux personnages anonymes du continent, telles que ¬« Maestra Vida ¬ » et ¬« Telesurgente ¬ », sur les luttes populaires en Am√©rique latine. Nous travaillerons avec un agenda r√©el, nous ne sommes pas des petits fous qui inventent des th√®mes.

CM : Qu’est-ce que vous pr√©parez pour le lancement ?

JB : Il y aura des programmes consacr√©s √ Bolivar, et plusieurs programmes sp√©ciaux en lien avec des informations en pr√©paration. Nous aurons aussi des journaux t√©l√©vis√©s, des chroniques et une rencontre virtuelle entre les quatre pr√©sidents qui font partie du contr√īle actionnaire. Pour juillet, probablement, nous aurons termin√© plusieurs enqu√™tes formidables en pr√©paration actuellement, mais ne me demandez pas de quoi il s’agit.

CM : Un petit indice ?

JB : Nous pourrions avoir quelque chose sur la Triple Fronti√®re [3]...

CM : La solennit√© est habituelle sur les cha√ģnesofficielles. Quel sera le look de Telesur ?

JB : Nous serons tous sauf solennels. Je dirais que, en mati√®re de langage, nous serons m√™me novateurs, presque exp√©rimentaux. Des programmes sont en cours comme ¬« Cinexcepcion ¬ », o√Ļ nous passerons des films latino-am√©ricains, et ¬« Voces en la cabeza ¬ » [Voix dans la t√™te], o√Ļ l’on pourra √©couter du ska, du rap, du hip hop et m√™me de la musique √©lectronique. Il n’y a qu’une seule chose que je peux vous dire, √ vous et √ tous les sceptiques : regardez-nous.

CM : Vous seriez partants pour produire un dessin anim√© ou une s√©rie iconoclaste sur Bolivar ?

JB : Bien s√ »r ! Je ne crois pas que ce soit une h√©r√©sie, √ßa fait partie de nos r√™ves. Je veux que la cha√ģne travaille dans le domaine de la fiction, et Bolivar fait partie des plans. Nous r√©aliserons des s√©ries de fiction qui aborderont l’histoire et des th√®mes actuels. Sachez par exemple que le jour du lancement, nous aurons une approche assez os√©e de la biographie du Lib√©rateur [Simon Bolivar, ndlr], pas du tout ampoul√©e. Nous pr√©senterons un Bolivar humain, faillible, plus pr√®s de celui racont√© par Gabriel Garc√≠a M√°rquez ou celui d√©crit par Jos√© Carlos Mari√°tegui.

CM : Parfois la bureaucratie √©tatique fait obstacle aux productions ind√©pendantes...

JB : Ici il y aura de la place pour tous, la seule chose qu’on ne verra pas c’est de la (t√©l√©) poubelle. Un cycle est en pr√©paration, appel√© ¬« Nojolivud ¬ » [transposition phon√©tique en espagnol de ¬« No Hollywood ¬ », ndlr] qui, au lieu de superproductions, pr√©sentera des productions interdites dans les circuits commerciaux. Il y aura une libert√© totale pour la production ind√©pendante. La Fabrique latino-am√©ricaine de Contenus est d√©j√ en marche, il s’agit d’un petit institut gr√Ęce auquel nous maintiendrons le contact avec les milliers de documentaristes et r√©alisateurs de toute l’Am√©rique latine. Nous voulons produire avec eux.

CM : Vous avez parl√© de pens√©e unique. Faut-il penser qu’il existe aussi une pens√©e journalistique unique ?

JB : Bien s√ »r que oui. Surtout quand on voit comment a √©t√© faite la couverture des guerres ces derni√®res ann√©es, avec l’identification des grands r√©seaux aux int√©r√™ts en mati√®re d’information de l’Empire. L’autocensure est, peut-√™tre, le pire des maux de notre profession, et pour nous poser en contrepoint √ cela, nous faisons appel √ de jeunes journalistes, quoique, souvent, les jeunes aussi soient d√©j√ un peu contamin√©s par les √©coles de journalisme.

CM : Mais, au-del√ de certaines pratiques, cette pens√©e unique p√©n√®tre aussi certaines valeurs journalistiques ?

JB : Regardez la tant de fois mentionn√©e objectivit√© journalistique, un mythe r√©v√©r√©, employ√© pour sauver les apparences. Je n’y crois pas, mais je crois en une valeur de plus en plus oubli√©e, l’ind√©pendance. J’ai repris √ mon compte une phrase d’une histoire de Lucky Luke (la bande dessin√©e), o√Ļ le cow-boy faisait parfois le garde du corps d’un √©diteur du Far West qui disait : ¬« ind√©pendance toujours, neutralit√© jamais ¬ ». A Telesur, j’adopterai ce dicton, mais on sait que parfois cela se paye cher.

CM : Pourquoi ?

JB : Parce que d√©fendre une pens√©e journalistique autonome √©quivaut √ d√©fendre la souverainet√©, l’autod√©termination, deux principes que l’Empire n’admet pas.

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Maigre, grisonnant, la voix rauque, Botero a pass√© des ann√©es dans la jungle, o√Ļ il a film√© ¬« Captur√©s en Colombie ¬ », un reportage dans lequel il a enregistr√© des t√©moignages in√©dits de gu√©rilleros des FARC [Forces arm√©es r√©volutionnaires de Colombie] et d’un groupe d’am√©ricains qui sont toujours s√©questr√©s par elles. La CBS s’est int√©ress√©e aux r√©v√©lations in√©dites du reportage, et l’a diffus√© dans son √©mission ¬« 60 minutes ¬ ».

CM : Comment se fera le r√©cit de cette guerre dans la version de Telesur  ?

JB : Le r√©cit de cette guerre exigera le meilleur de nous-m√™mes, en commen√ßant par laisser bien clair le point de vue de notre politique √©ditoriale. Le gouvernement colombien nie qu’il existe un conflit. Nous, par contre, nous dirons qu’il y a un conflit d√ » √ des d√©cennies d’exclusion sociale et politique, et que la solution ne se trouvera que par la voie du dialogue. Nous serons promoteurs du dialogue. D’un point de vue journalistique, l’objectif sera de donner la voix √ tous les protagonistes, √ ceux qui ont perdu leurs maisons et leurs terres, aux familles des soldats et m√™me aux groupes rebelles, car oui, ils font partie de l’information. A ce qu’il semble, ceci a d√©j√ d√©rang√© quelques personnes.

CM : A quel type de ¬« d√©rangement ¬ » vous r√©f√©rez-vous ?

JB : Nous avons ouvert un bureau √ Bogot√°, et avant m√™me d’avoir enregistr√© une seule heure de programmation, notre correspondant William Para a √©t√© la cible d’une attaque violente, il a re√ßu cinq coups de couteau. Nous avons √©t√© prudents au moment de porter plainte, nous ne voulons pas croire que cela ait √©t√© une cons√©quence du fait qu’il soit journaliste √ Telesur, mais nous avons inform√© des organisations de d√©fense des droits humains, le gouvernement et les syndicats professionnels de ce qui s’√©tait pass√©. Nous esp√©rons que cela ne se r√©p√©tera pas.

Notes :

[1Directeur de la revue latino-am√©ricaine Question et de l’Agence de presse Alia2

[2Du syndicat brésilien des journalistes (ndlr)

[3Nom donn√© √ la fronti√®re qui unit le Br√©sil, l’Argentine et le Paraguay, zone tr√®s sensible s’il en est. A ce sujet, lire l’article ¬« Bataille pour l’or bleu √ la Triple Fronti√®re ¬ », (ndlr)

Source : Ag√™ncia Carta Maior, 8 juillet 2005.

Traduction : Isabelle Dos Reis, pour Risal (www.risal.collectifs.net/).

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