Elections législatives en Argentine
Des vamps de grande classe √ la poursuite de l’ombre d’Evita
par Juan Carlos Galindo
Article publiť le 3 novembre 2005

¬« Je sais que vous vous saisirez de mon nom et le porterez comme un drapeau jusqu’√ la victoire ¬ ». La phrase : imprim√©e sur une pancarte au fond d’un club pauvre d’un quartier encore plus pauvre de Buenos Aires lors d’un hommage public. Le motif : la c√©l√©bration de l’anniversaire de la mort de l’auteure de la sentence, Eva Per√≥n, d√©c√©d√©e il y a 53 ans, vivante dans la m√©moire d’une classe politique argentine qui se dispute encore l’h√©ritage de Juan Domingo Per√≥n et de sa femme Evita. L’organisatrice de l’hommage : Cristina Fern√°ndez de Kirchner, femme du pr√©sident de l’Argentine, N√©stor Kirchner, premi√®re dame ou ¬« premi√®re citoyenne ¬ », comme elle aime √™tre appel√©e.

L’hommage s’est d√©roul√© dans le tourbillon d’une campagne √©lectorale atypique, marathonienne, trois mois de meetings, de discours et d’affrontements, 90 jours pour se disputer la moiti√© des repr√©sentants de la Chambre des d√©put√©s et un tiers des s√©nateurs. C’est √ cela qu’√©taient convi√©s les Argentins le 23 octobre dernier. Kirchner a gagn√©, il ne se pr√©sentait pas mais a remport√©, par l’interm√©diaire de ses candidats, pr√®s de 40% des votes. Surtout gr√Ęce √ une candidate vedette, sa femme, la grande gagnante dans la province de Buenos Aires, province qui concentre 37% du corps √©lectoral du pays.

Elle n’√©tait cependant pas la seule ¬« grande dame ¬ » qui se pr√©sentait √ ces √©lections. En face, pour un si√®ge dans la m√™me province de Buenos Aires, Hilda Gonz√°lez, plus connue sous le nom de ¬« Chiche ¬ » Duhalde, femme du cacique p√©roniste et ex-pr√©sident de l’Argentine, Eduardo Duhalde [1]. Elle aussi rendit, le m√™me jour, √ la m√™me heure et dans la m√™me ville, un autre hommage en l’honneur d’Evita. Moins grandiloquent, disent les chroniqueurs.

Bien plus que deux ego en jeu

Deux femmes, deux styles et un m√™me destin : la bataille pour la m√©moire d’Evita. Derri√®re cette lutte, une autre bien diff√©rente, souterraine, fratricide, celle de leurs maris pour la mainmise sur ce que l’on appelle le ¬« p√©ronisme ¬ » [2] Affrontement fascinant que celui de ces deux dames, paradigme des maux qui rongent toute une classe politique, quintessence de l’h√©ritage n√©faste du plus n√©faste encore Juan Domingo Per√≥n, idole des masses, inventeur du populisme, l’homme qui voulait dresser en hommage √ Mussolini ¬« un monument √ chaque coin de rue ¬ ».

Un rapide portrait des candidates nous rapproche encore plus d’une terrible r√©alit√©, la certitude de ce que l’affrontement entre Cristina Fern√°ndez de Kirchner et Hilda ¬« Chiche ¬ » Duhalde est le m√©lange parfait entre populisme, vedettariat et une d√©pendance atavique vis-√ -vis de la figure masculine, du leader, de l’homme providentiel.

Cristina Fern√°ndez, triomphatrice de ces √©lections, connue comme la rebelle. N√©e il y a 52 ans √ La Plata, capitale de la province de Buenos Aires, elle est p√©roniste depuis sa p√©riode universitaire, quand elle connut Kirchner, qu’elle √©pousa en 1974. On dit qu’elle court pour elle-m√™me, qu’elle n’est pas l√ √ cause de son mari ; ceux qui la d√©fendent soulignent qu’elle est parlementaire depuis plus de 10 ans, que sa carri√®re politique est ind√©pendante de celle de son conjoint. Mais ce qui est certain c’est que le pr√©sident a √©t√© une des grandes figures de la campagne de Cristina, son chef dans l’ombre. Les apparitions de Cristina, fortement teint√©es du style √©tats-unien, con√ßues par le prestigieux publicitaire Enrique Albistur, secr√©taire de la Communication du gouvernement de son mari, sont pens√©es pour la t√©l√©vision, un m√©dia dans lequel la premi√®re dame se meut comme un poisson dans l’eau. Elle adore, bien s√ »r, citer la m√©moire d’Evita, dont elle se consid√®re comme une sorte de r√©incarnation.

De l’autre c√īt√©, Hilda ¬« Chiche ¬ » Duhalde se d√©finit elle-m√™me comme ¬« une femme politique diff√©rente ¬ ». On ne le dirait pas √ en juger d’apr√®s ses d√©clarations, toujours du c√īt√© de la v√©rit√©, attitude qui trahit sa tendance au populisme. L’historien mexicain Enrique Krauze dit, dans son r√©cent article ¬« D√©calogue du populisme ib√©ro-am√©ricain ¬ », que ¬« le populisme fabrique la v√©rit√© ¬ ». Pour preuve, une d√©claration de ¬« Chiche ¬ » Duhalde au journal Clar√≠n de Buenos Aires : ¬« Je revendique le vrai p√©ronisme, celui qui m’a s√©duite √ travers sa doctrine et ses id√©es. Je crois que nous sommes n√©s pour √™tre aux c√īt√©s des plus d√©sh√©rit√©s ¬ ». Krauze ajoute, dans une autre de ses dix maximes, que ¬«  le populiste distribue directement la richesse (...) mais le populiste ne distribue pas gratuitement : il oriente son aide, il la fait payer en ob√©issance ¬ ». Qu’on le demande √ la femme de Duhalde, promotrice et directrice, telle Evita, d’un plan √ Buenos Aires dans lequel 17.000 femmes se sont employ√©es √ d√©tecter les foyers de mis√®re et les besoins de chaque communaut√©. Il est bien connu qu’une fois le foyer d√©tect√© et l’aide dispens√©e, le quartier devient un fief √ perp√©tuit√© du donateur. Co√Įncidence : √ cette m√™me √©poque, au milieu des ann√©es 90, alors qu’ ¬« Evita ¬ » Duhalde g√©rait un budget de 280 millions de dollars pour la province de Buenos Aires, le gouverneur √©tait son mari qui, bizarrement, a √©galement √©t√© derri√®re chaque mouvement de la campagne de ¬« Chiche ¬ ».

En d√©finitive, deux populismes, le postmoderne, arrogant et t√©l√©vis√© de Cristina Fern√°ndez et le caritatif, couleur s√©pia et classique de ¬« Chiche ¬ » Duhalde. Deux mani√®res de comprendre la politique, li√©es par le cordon ombilical du p√©ronisme. Deux repr√©sentations de plus d’un vedettariat et d’un n√©potisme qui semblent sans limite. Bien entendu, apr√®s le spectacle, le dur retour √ la r√©alit√© : Kirchner et son courant, le kirchn√©risme, ont gagn√©. Duhalde et son courant, le duhaldisme, ont perdu. Per√≥n, et son courant, le p√©ronisme ont gagn√©. Personnalisme, populisme, n√©potisme, maux d’hier pour les probl√®mes d’aujourd’hui. Cristina et ¬« Chiche ¬ », paradigme de ces maux, se coucheront chaque soir en pensant qu’elles sont ¬«  la v√©ritable h√©riti√®re d’Evita ¬ ».

Notes :

[1[NDLR] Eduardo Duhalde est le pr√©d√©cesseur de Kirchner, membre de l’appareil du parti p√©roniste, le Parti justicialiste, et tr√®s influent dans la r√©gion de Buenos Aires. Il a √©t√© √©lu pr√©sident "de transition" par le Congr√®s en f√©vrier 2002, apr√®s le soul√®vement populaire de d√©cembre 2001. Il est actuellement pr√©sident de la Commission des membres permanents du Mercosur.

[2[NDLR] Sur le péronisme, lire Léa Terbach, Genèse du Péronisme, RISAL, 2002.

Source : Agencia de Informaci√≥n Solidaria (AIS - www.infosolidaria.org), 26 octobre 2005.

Traduction : Catherine Goudoun√®che, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

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