Entretien avec Mauro Antônio Moraes Victor
Brésil : les politiques du gouvernement pour l’Amazonie, tournées vers le marché
par José Damião Vasconcelos
Article publi le 28 décembre 2005

Dans un entretien exclusif, Mauro Antônio Moraes Victor, chercheur dans la région amazonienne et membre de la Société brésilienne pour le progrès de la science (SBPC), estime que la société brésilienne ignore la situation actuelle de la forêt. « L’aggravation de la situation vient tout juste d’être mise  nue, car avec la sécheresse, la société a fini par connaître la réalité  ». Pour Moraes, il n’a jamais existé de politique de préservation pour la région, où les transnationales ont toujours mis en “uvre des politiques de destruction. « C’est une politique en fonction du marché, qui vise uniquement le profit, considère l’Amazonie comme une bonne affaire, et trouve dans nos matières premières sa principale source de richesses dans la région  », dit-il.

Correio Cidadania : Quels sont les problèmes actuels de l’Amazonie et leurs conséquences pour la société ?

Mauro Antônio Moraes Victor : Commençons par la question de l’espace amazonien. Il faut savoir que cet espace a été conquis avec davantage d’intensité  partir des années 60, avec les projets militaires, qui ont été fait du haut vers le bas - des projets  caractéristiques autoritaires, dans lesquels la société brésilienne n’a pas été appelée  participer. C’est dans cette perspective que nous devons nous replacer pour comprendre comment l’Amazonie est en train d’être détruite par le capital international et transnational.

Il nous faut comprendre la genèse du phénomène, qui a commencé sous le régime militaire. Conquérir l’espace  n’importe quel prix fut le grand paradigme de la dictature militaire par rapport  l’Amazonie. Il y avait,  l’époque, une phrase célèbre : «  intégrer pour ne pas livrer  » (« integrar para não entregar  »). Dans les années 60 et 70, toutes les puissances mondiales convoitaient les richesses de l’Amazonie.

La société brésilienne ignore le niveau actuel de la destruction de l’Amazonie. L’aggravation de la situation sur place est devenue claire pour tout le monde maintenant avec la sécheresse. Le système hydrique de l’Amazonie, un écosystème primitif, a subi une catastrophe.

Quelles étaient ces richesses convoitées par les puissances internationales ?

Des richesses en minerais stratégiques, en biodiversité et principalement l’eau. Nous vivions,  cette époque, une dictature militaire, et les généraux commencèrent  appliquer, en Amazonie, ladite « raison d’Etat  ». Qu’est-ce que la raison d’Etat ? C’est la protection du patrimoine national pour ne pas le livrer aux puissances internationales. Commença alors un projet où existait la théorie de l’Etat-Léviathan, autrement dit, l’état tout-puissant, complaisant avec les puissants et extrêmement violent envers les moins favorisés.

Y a-t-il une politique durable pour l’Amazonie ?

Ce qu’il y a, c’est la vieille politique brésilienne, c’est- -dire une politique de conquête des espaces territoriaux, des sols, dans le but d’occuper les espaces. C’est une politique d’exploitation, sans la moindre préoccupation envers la société brésilienne. C’est une politique en fonction du marché, qui ne vise que le profit, qui considère l’Amazonie comme une affaire rentable, car ses matières premières sont les principales sources de richesse de la région. C’est une reproduction d’un modèle sauvage, cruel, comme il y a eu au début du XXe siècle  São Paulo - une occupation de l’espace qui ne prend pas en compte la manière de vivre, un modèle capitaliste d’exploitation des richesses de l’Amazonie. Il n’existe aucune politique durable pour l’Amazonie en faveur du peuple brésilien, ce qui se passe c’est la protection du capital.

Alors, dans ce sens, il n’y a jamais eu une politique pour préserver l’Amazonie ?

Non. Un point relativement important est qu’il existe un grand conflit sur les chiffres. Le Brésil a un organe officiel, l’Institut national de recherches spatiales (INPE), qui dit que seulement 17% de l’Amazonie a été détruite. En réalité, 50% ont déj été détruits, et il faut que la société brésilienne le sache. Il a fallu qu’une université nord-américaine vienne ici faire le constat que la destruction de l’Amazonie est le double que ce que dit l’INPE. Nous avons ici un Etat autoritaire, même si tout le monde dit que nous sommes en démocratie, où prévaut la transparence, la démocratisation de l’information. C’est un mensonge énorme.

Comment pouvons-nous admettre qu’une université d’un autre pays vienne nous montrer qu’on a déj détruit presque 50% de l’Amazonie ? Nous n’avons pas été capable de voir ça avant, même avec toutes les informations fournies par la recherche qui a été réalisée ? Et le gouvernement n’a pas encore accepté la réalité, cherchant  disqualifier la recherche.

Certaines études ont été divulguées sur les indices tragiques de coupe sélective dans la région. Qu’est-ce que cela a changé ?

La question de la coupe sélective est occultée par le gouvernement, puisqu’il n’accepte pas ces chiffres. Si le gouvernement admet que presque 50% de la forêt a déj été tragiquement détruite, toute la société le saura, et voudra savoir pourquoi il n’existe pas une politique de préservation de la région.

Une autre question taboue est celle des routes clandestines. Il y a une étude qui montre l’existence de plus de 90 mille kilomètres de routes clandestines, mais les statistiques officielles n’existent pas. Le gouvernement ne montre pas le moindre intérêt pour des recherches plus approfondies. Le problème de l’Amazonie n’est pas la coupe du bois, le problème de l’Amazonie c’est le grilagem [appropriation illégale de terres] et l’agro-business. Le bois n’est que le cheval de Troyes. Des grands groupes, de grandes transnationales contrôlent 100 millions d’hectares dans la région, soit quatre fois la superficie de l’Etat de São Paulo. Nous devons passer l’Amazonie au rayon X pour savoir ce qui se passe exactement.

Les questions environnementales au Brésil ont toujours été oubliées. Que faut-il faire pour placer le problème de l’Amazonie au centre des débats ?

La question de l’Amazonie a toujours été de la rhétorique de la part des gouvernements, que ce soit au niveau des états ou au niveau fédéral. Tous disent que l’écologie et l’environnement seront des priorités avec eux, mais jusqu’ présent, aucun n’a fait un tel choix. Nous avons aujourd’hui une sécheresse dans la région amazonienne, tout le réseau hydrographique est détruit, le fleuve Madeira ne peut plus porter les bateaux qui transportent le bois car ils échouent tous, les grands navires n’entrent plus dans le port de Manaus. Il y a plusieurs villages qui ne sont plus approvisionnés en nourriture, en médicaments, et même en eau potable.

40% de la population de l’Amazonie vit en dessous du seuil de pauvreté, et près de 70% vit près des grandes villes telles que Manaus ou Belém du Pará. 10% de la richesse régionale appartient  1% de la population, qui est en train d’en finir avec les ressources naturelles et concentre toujours davantage les richesses. Pourquoi en est-on arrivé l  ? Parce que la moitié de l’espace amazonien est occupé par le capital. Et tout cela avec la participation de l’Etat national, un état absent. Nous ne pouvons pas oublier que l’espace de l’Amazonie représente 5% de tout le territoire mondial. Cela veut dire que nous sommes en train d’accepter la destruction de cette immense quantité de terre, des cultures ancestrales, de la biodiversité. Sans compter que le retour pour le Brésil est pratiquement insignifiant. Il faut qu’on en finisse avec ce modèle d’économie de marché.

Lula, en arrivant au gouvernement, a pris comme ministre de l’Environnement Marina Silva, qui est de la région. Comment peut-on comparer le gouvernement Lula avec celui de Fernando Henrique Cardoso ?

Entre le gouvernement Lula et le gouvernement FHC, il n’y a absolument aucune différence en matière de politique pour l’Amazonie. Les deux gouvernements ont ouvert l’Amazonie  la force du grand capital transnational, les deux utilisent le même mécanisme de dissimulation des informations. Tout ce que ce monsieur Lula fait est cosmétique.

Je peux donner quelques informations supplémentaires. Quand Lula était candidat, il a parcouru tout le Brésil, il est allé en Amazonie accompagné du plus grand sage en matière d’environnement, le professeur Aziz Ab’Saber, qui a expliqué et donné des informations sur l’Amazonie au candidat d’alors. Parmi ces informations, il y avait la question du respect de la vocation de la région. Cependant, en arrivant au pouvoir, Lula n’a pas pris au sérieux les informations fournies par Ab’Saber, et a adopté la politique du grand capital.

Comment voyez-vous les questions telles que la gestion durable et la légalisation des entreprises qui exploitent le bois ?

Ces modèles vont  contre-courant de l’histoire. En réalité, ils ont déj été bannis d’Asie et d’Afrique. Ce que le gouvernement Lula veut implanter au Brésil est un modèle de capitalisme dans une économie périphérique, modèle qui a déj montré qu’il ne marchait pas. La question centrale réside dans le fait que de tels systèmes n’apporteront  la population locale aucun bénéfice. Cependant, bon nombre de gens défendent un tel modèle au Brésil, c’est- -dire la légalisation de l’exploitation de l’Amazonie. Cette question soulève même un problème de sécurité nationale.

Existe-t-il aujourd’hui une possibilité d’intervention internationale en Amazonie ?

Dans mon livre « O capital natural  » [Le capital naturel], j’ai consacré quatre chapitres  ce problème. Quand j’ai commencé  étudier le sujet, je n’étais pas très convaincu sur cette question, mais aujourd’hui je n’ai pas le moindre doute que si le Brésil ne met pas de l’ordre chez lui, il y aura une ingérence extérieure. Dans mon livre, j’apporte toute la documentation - j’ai passé deux ans  Genève en Suisse,  collecter des informations - qui montre clairement l’existence de beaucoup de choses qui relèvent de la fantaisie, mais qui prouvent aussi qu’il y a beaucoup de choses qui relèvent de la réalité  ce sujet. La communauté internationale a toujours eu l’intention d’intervenir en Amazonie, et la société brésilienne elle-même pense que nous allons avoir une intervention extérieure dans la région.

Source : Correio da cidadania, n° 474, du 12 au 19 novembre 2005 (www.correiocidadania.com.br).

Traduction : Isabelle Dos Reis, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

Les opinions exprimes et les arguments avancs dans cet article demeurent l'entire responsabilit de l'auteur-e et ne refltent pas ncessairement ceux du Rseau d'Information et de Solidarit avec l'Amrique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info