A trois mois des élections présidentielles
Le général Ríos Montt et les élections guatémaltèques
par Simon Helweg-Larsen
Article publié le 12 août 2003

Les perspectives de paix et de réconciliation au Guatemala se sont retrouvées menacées la semaine dernière (ndt : début aoà»t), lorsque l’ex-dictateur et général Efrain Ríos Montt, responsable de la mort et de la disparition de plus de 100.000 personnes dans les années 1980, a été inscrit comme candidat aux élections présidentielles. Il est vrai que, depuis la signature des accords de paix de 1996, la situation guatémaltèque s’est considérablement dégradée et peut difficilement prétendre àla concrétisation de ces désirs de paix et de réconciliation. Cependant, la décision de la Cour constitutionnelle d’autoriser la candidature de Ríos Montt met clairement en évidence un regain du pouvoir militaire et un recul de la démocratisation, encore embryonnaire.

C’est en 1982 que Ríos Montt prit le pouvoir suite àun coup d’État militaire. L’armée guatémaltèque était le pilier àl’époque d’une longue série de dictatures qui s’étaient succédées depuis un putsch de 1954 organisé par la CIA. La campagne contre-insurrectionelle contre les guérillas était àson apogée. La guerre civile avait atteint un degré particulièrement sanglant depuis les années 1970 et l’Etat ne parvenait às’en sortir contre les insurgés que par le meurtre, la torture et la disparition de milliers de suspects. Le général Ríos Montt montait alors en puissance et initiait une politique de "terres brà»lées" : l’armée couvrait tout le pays, massacrant indistinctement la population et brà»lant des villages entiers. Les témoignages qui en font état sont monstrueux : dans des centaines de villages, des douzaines d’hommes, de femmes et d’enfants sont battus, violés, démembrés, assassinés et jetés dans des fosses communes. Plus de 100.000 Guatémaltèques ont été tués ou portés disparus pendant l’année et demi de règne de Ríos Montt. Et voici que celui-ci se présente aux présidentielles, alors que les fosses communes de sa campagne militaire sont excavées quotidiennement.

Selon la nouvelle constitution qui a accompagné en 1985 une transition prétendument démocratique, bien qu’initiée sur des bases militaires, les anciens putschistes sont exclus de la course àla présidence au Guatemala. Pourtant Ríos Montt est resté très actif dans la politique nationale, ayant été àla tête du congrès guatémaltèque depuis 1999 et àcelle du parti
politique, le FRG, depuis sa création. En 1985, 1995, et encore cette année, Ríos Montt a tenté d’obtenir le statut de candidat aux présidentielles, arguant que l’exclusion légale ne peut agir rétroactivement à1985. Après un mois de
décisions, d’appels et de contre-appels au sein de la Cour Consitutionnel et de la Cour Suprême, Ríos Montt a obtenu une décision favorable et irrévocable concernant sa demande, grâce aux sept juges de la Cour Constitutionnelle désignés par le FRG. Depuis le 31 juillet, Ríos Montt est devenu
officiellement le candidat du FRG pour les élections du 9 novembre prochain.

La candidature de Ríos Montt, et donc sa possible élection, sont bien plus que symboliques ; il s’agit d’une étape majeure dans un processus continu de régression, et même de rejet par rapport aux accords de paix. Lorsque le gouvernement guatémaltèque et les guérillas (URNG) se mirent d’accord sur
ces accords de 1996 portés par les Nations Unies, ils posèrent les fondations de réformes significatives nécessaires pour la conservation de cette paix. L’armée devait être réduite, tant en nombre que dans ses fonctions, les guérillas devaient être désarmées, les droits des indigènes reconnus et des efforts faits pour réduire les inégalités énormes dans le domaine de la propriété foncière. Ces résolutions n’existaient que sur le papier, cependant, et des éléments puissants du gouvernement guatémaltèque et de la société affirmaient qu’elles ne seraient jamais réalisées. Le parti politique PAN, représentant de l’élite économique traditionnelle du Guatemala, fut le premier àralentir la réalisation de toutes les mesures issues des accords de paix, puis abrogea la plus fondamentale de celles-ci dans un référendum national en 1999 [1].

Après que le référendum de 1999 eut hypothéqué les fondements des accords de paix, le FRG, dont la force réside toute entière dans les élites militaires, s’empara de la présidence. Depuis 2000, le Guatemala n’a pas seulement
interrompu le processus de paix impliqué par les accords, il a ouvertement repris le chemin vers la violence passée. L’armée est ànouveau pleinement impliquée dans les affaires civiles, et les menaces de mort, les agressions contre les défenseurs des droits de l’homme et les leaders indigènes sont redevenus monnaies courantes.

La lutte menée par Rios Montt pour se retrouver en position de candidat est rapidement devenue violente. On peut présager que sa campagne et sa victoire potentielle provoqueront une recrudescence de la violence d’État. Lorsque la première décision de la Cour Consitutionnelle validant la candidature de Ríos Montt fut déboutée par la Cour Suprême (appel qui sera lui-même débouté par la suite), les partisans de ce dernier furent conduits des campagnes par cars entiers par le FRG pour protester violemment dans les rues de le ville de Guatemala. Des milliers de personnes bloquèrent les routes,
brà»lèrent des pneus et attaquèrent les journalistes, en en tuant un. La police et l’armée n’intervinrent pas au cours de ces événements, apparemment aux ordres du gouvernement FRG, et la violence ne s’éteignit que suite àun coup de téléphone de Ríos Montt sur le cellulaire de l’un des émeutiers.

Une participation aussi évidente de la part de Ríos Montt et du FRG annonce clairement que la violence - et la menace de la violence - joueront un grand rôle dans sa stratégie de campagne, sans compter sur ce qui s’ensuivrait s’il était élu. La plupart des Guatémaltèques n’envisagent pas d’élire Ríos Montt et les sondages ne lui accordent actuellement que 11% des voix. Cependant, une frange de la population tend de plus en plus vers l’abstention, par désillusion ou par peur (le référendum de 1999 n’attira que 18% de l’électorat), donnant par làune importance démesurée àune minorité de la population -les élites et leurs partisans- qui pourrait
porter Ríos Montt au pouvoir suprême. Heureusement, cette élite est divisée entre le FRG et le parti PAN, plus populaire auprès de l’élite économique. L’élection d’Oscar Berger, le candidat du PAN, signifierait que les accords
de paix seraient encore moins appliqués et les politiques financières néolibérales n’en seraient que plus favorisées, mais l’élection de Ríos Montt ramènerait le Guatemala dans les horreurs des années 1980.

Notes :

[1On trouvera plus de détail sur la faillite du processus de paix dans Susanne JONAS, Of Centaurs and Doves : Guatemala’s Peace Process.

source : Znet (www.zmag.org), 9 aoà»t 2003.

Traduction : Thierry Thomas, pour le RISAL.

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