Les Zapatistes changent de stratégie
Mexique : des "Aguascalientes" aux "Caracoles"
par Sally Burch
Article publiť le 14 août 2003

√€ minuit, ce samedi 9 ao√ »t 2003, l’Arm√©e zapatiste de lib√©ration nationale (EZLN, sigles en espagnol) a d√©cr√©t√© la naissance des ¬« conseils de bon gouvernement¬ » (Juntas de Buen Gobierno) dans les cinq zones territoriales sous son contr√īle, appel√©es ¬« caracoles¬ ». Elle a parall√®lement annonc√© la disparition des ¬« aguascalientes¬ », des centres d’expansion politique et culturelle cr√©√©s le 8 ao√ »t 1994, quelques mois apr√®s la premi√®re apparition publique de l’EZLN.

Par cette initiative, le mouvement zapatiste fait √ nouveau irruption sur la sc√®ne politique mexicaine, mettant en pratique, sans demander l’autorisation √ personne, les Accords de San Andr√©s sign√©s avec le gouvernement f√©d√©ral en 1996. Ces derniers reconnaissent la libre d√©termination et l’autonomie des peuples indig√®nes, ainsi que leurs propres formes d’√©lection de leurs autorit√©s. L’application de ces accords a constamment √©t√© √©vit√©e par les autorit√©s gouvernementales.

Lors d’une c√©r√©monie dans la communaut√© de Oventic -un des cinq caracoles, avec Morelia, La Garrucha, La Realidad et Roberto Barrios-, le commandant Javier, membre du Comit√© clandestin r√©volutionnaire indig√®ne, officialisa l’√©v√©nement devant quelque 20 mille personnes et les repr√©sentants des 33 municipalit√©s autonomes du Chiapas.

La cr√©ation des caracoles signifie la fin de l’exercice du pouvoir de l’EZLN sur les communaut√©s. Le contr√īle passe d√©sormais aux civils indig√®nes √©lus par leur communaut√©. Ces instances coexisteront en parall√®le avec les municipalit√©s form√©es constitutionnellement, mais agiront ind√©pendamment du gouvernement de l’√‰tat du Chiapas. Des ¬« imp√īts fraternels¬ » (impuestos hermanos) seront pr√©lev√©s et r√©partis de mani√®re √©quitable.

La réponse gouvernementale

La r√©ponse du gouvernement f√©d√©ral a √©t√© conciliatrice, reconnaissant notamment que les ¬« conseils de bon gouvernement¬ » pourraient √™tre compatibles avec la Constitution. Il a qualifi√© positivement le fait que l’EZLN promeuve au sein de ses communaut√©s sympathisantes ¬« une nouvelle forme d’organisation politique, en d√©militarisant sa structure¬ ». Par un ¬« appel respectueux ¬ », le gouvernement a invit√© l’EZLN √ reprendre le dialogue afin d’avancer dans la construction d’une paix juste et digne. Et d’ajouter qu’il ¬« √©valuera les signaux √©mis par l’arm√©e zapatiste, consid√©rant que cela puisse √™tre la base pour rechercher des m√©canismes r√©tablissant le processus de n√©gociation¬ ».

L’attitude du gouvernement a √©t√© interpr√©t√©e comme une tentative d’amoindrir le co√ »t politique d’un √©v√©nement qu’il a √©t√© incapable d’emp√™cher. D’aucuns l’accusent de favoriser le chaos et le d√©membrement du pays. Mais de nombreuses voix ont accueilli favorablement l’√©v√©nement et le reconnaissent comme in√©vitable apr√®s le rejet par le Congr√®s national et la Cour supr√™me de justice de l’essence des propositions indig√®nes pour la r√©forme constitutionnelle de 2001.

Magdalena G√≥mez, vice-pr√©sidente de l’Acad√©mie mexicaine des droits de l’Homme, a affirm√© que les nouvelles formes de gouvernement zapatiste ont leur fondement au niveau du droit international, notamment dans la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT).

Les repr√©sentants du Congr√®s national indig√®ne (CNI), qui particip√®rent √ l’inauguration des caracoles et des ¬« conseils de bon gouvernement¬ », ont annonc√© qu’ils se joignent √ l’initiative de promouvoir l’autonomie indig√®ne dans tout le pays et, de cette mani√®re, √ la mise en application, dans la pratique, des droits des peuples indiens.

Dans un communiqu√©, les d√©l√©gations indig√®nes ont affirm√© qu’ ¬« avec l’appel de nos fr√®res de l’EZLN, une p√©riode de renforcement et d’approfondissement de nos processus d’autonomie indig√®ne a commenc√© dans les diff√©rents domaines et aux diff√©rents niveaux¬ ». De son c√īt√©, la commission de suivi du CNI a manifest√© qu’avec le processus qui s’ouvre, ¬« nous pourrons donner plus de vie √ nos peuples et freiner les m√©canismes n√©ocoloniaux qui pr√©tendent nous soumettre √ leurs desseins. Aujourd’hui, la r√©sistance ancestrale de nos peuples prend du sens et devra transiter vers leur reconstitution int√©grale avec l’exercice pratique de l’autonomie¬ ». La commission ajoute qu’il s’agit d’¬« une importante contribution √ la d√©fense de la souverainet√© nationale qui, jour apr√®s jour, est c√©d√©e par l’√‰tat, dans la pratique et l√©galement, √ des int√©r√™ts de la globalisation n√©olib√©rale¬ ».

Le Plan La Realidad-Tijuana

Le Sous-commandant Marcos √©tait le grand absent des c√©r√©monies. Il s’adressa cependant √ la population par un message pr√©enregistr√©, transmis le 9 ao√ »t √ l’occasion du programme de lancement de Radio Insurgente : ¬« La voix des sans voix¬ ». Marcos anticipa l’apparition de nouveaux caracoles dans le pays et dans le monde, maintenant que ¬« nous, les Zapatistes, nous faisons un pied de nez au gouvernement¬ ». Il affirma que ¬« l’arm√©e zapatiste ne peut √™tre la voix de ceux qui commandent, m√™me s’ils le font bien et en ob√©issant. L’EZLN est la voix de ceux d’en bas¬ ». Il garantit que les forces zapatistes maintiendront leurs positions, ¬« pr√™tes √ d√©fendre les peuples¬ ».

Lors des c√©l√©brations, la commandante Esther de l’EZLN appela les peuples indig√®nes du Mexique √ d√©fendre leur droit √ √™tre Mexicains. ¬« Nous ne pouvons cesser d’√™tre Indiens pour √™tre reconnus en tant que Mexicains¬ », dit-elle.

Le commandant David, de son c√īt√©,et au nom du Comit√© clandestin r√©volutionnaire indig√®ne de l’EZLN, s’adressa aux non indig√®nes et non zapatistes de la r√©gion : ¬« Il n’est pas n√©cessaire d’√™tre zapatiste pour que les ¬« conseils de bon gouvernement¬ » des municipalit√©s autonomes vous pr√™tent attention et vous respectent. Tout membre d’une communaut√© a le droit d’√™tre entendu¬ », souligna-il.

L’EZLN a convoqu√© la population √ soutenir le Plan dit de La Realidad-Tijuana, qui na√ģt comme une ¬« r√©ponse aux plans que la classe politique pr√©tend mettre en Ň“uvre dans le pays¬ » (allusion au Plan Puebla-Panam√°).

Ce plan comprend sept accords et sept requ√™tes. Parmi les accords propos√©s, on trouve le respect de l’autonomie et l’ind√©pendance des organisations sociales ; la promotion de formes d’autogouvernement et d’autogestion sur tout le territoire national, et l’appel √ la r√©bellion et √ la r√©sistance civile et pacifique face aux dispositions du ¬« mal gobierno¬ » (mauvais gouvernement) et des partis politiques.

Ce plan propose √©galement la formation d’ ¬« un r√©seau de commerce de base¬ » entre les communaut√©s et la promotion de ¬« la consommation des produits de base dans les commerces locaux et nationaux¬ ». Il appelle aussi √ ¬« former un r√©seau d’information et culturel¬ » pour exiger des m√©dias une information v√©ritable et √©quilibr√©e et organiser la d√©fense et la promotion de la culture locale et des arts et sciences universels.

Les sept requ√™tes du plan englobent la d√©fense de la propri√©t√© communautaire (ejidal) et communale de la terre et la protection et la d√©fense des ressources naturelles ; un travail digne et un salaire juste pour tous ; un logement digne ; une sant√© publique gratuite ; une alimentation et des v√™tements pour tous ; ainsi qu’une √©ducation la√Įque et gratuite pour les enfants et les adolescents ; le respect de la dignit√© de la femme, des enfants et des personnes √Ęg√©es.

Les Zapatistes ont confirm√© leur participation aux journ√©es mondiales contre la r√©union de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en septembre.

Source : Agencia Latinoamericana de Informaci√≥n - ALAI http://alainet.org/, 12 ao√ »t 2003.

Traduction : Fr√©d√©ric L√©v√™que, pour RISAL.

Photos : Indymedia Chiapas.

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