Quand Nestlé organise un désastre écologique
Br√©sil : le go√ »t amer de Nestl√© Pure Life
par Lara Cataldi
Article publiť le 24 août 2003

En 1998, Nestl√© r√©volutionnait le march√© de l’eau en lan√ßant une marque d’eau standardis√©e fond√©e sur le concept du ¬« multi-source¬ ». Le probl√®me, c’est que pour produire son ¬« eau globale ¬ », Nestl√© n’a pas h√©sit√© √ contrevenir √ ses propres normes environnementales et √ contribuer √ la destruction de sources uniques au monde.

Entretien avec Franklin Frederick. Apr√®s avoir √©tudi√© la litt√©rature et la psychologie √ l’universit√© de Rio de Janeiro, F. Frederick a organis√© diff√©rentes conf√©rences internationales sur l’eau, la sant√© et l’environnement. Il a √©galement travaill√© comme coordinateur et consultant pour ¬« le mouvement des citoyens des eaux¬ ». Actuellement, il coordonne le projet de ¬« l’acad√©mie libre des eaux¬ » soutenue par Helvetas, l’Universit√© de Berne et l’Ecole suisse d’ing√©nieur du bois de Bienne.

Depuis 1994, Nestl√© exploite le parc d’eau de S√£o Louren√ßo dans l’Etat de Minas Gerais (Br√©sil) qui abrite plusieurs sources d’eaux min√©rales. Quelle est la particularit√© de ces eaux ?

Ces eaux ont √©t√© d√©couvertes √ la fin du XIXe si√®cle. Leur go√ »t √©tait tr√®s fort. Presque par hasard, on a constat√© qu’elles avaient des propri√©t√©s m√©dicales pour soigner, entre autres, la peau, les troubles digestifs ou la pression sanguine. La nouvelle s’est alors r√©pandue et les gens ont accouru, de plus en plus nombreux, attir√©s par les pouvoirs salutaires de ces eaux. Le Parc d’Eau actuel a √©t√© cr√©√© au d√©but du XXe si√®cle, entra√ģnant le d√©veloppement de la ville de S√£o Louren√ßo. A l’origine, on comptait 9 sources de qualit√©s diff√©rentes ; par la suite, d’autres sources similaires ont √©t√© rep√©r√©es dans les environs, entra√ģnant le d√©veloppement de trois autres parcs et de trois autres villes : Cambuquira, Lambari et Caxambu. Aujourd’hui, la r√©gion - nomm√©e Circuito de Aguas - est consid√©r√©e comme la plus riche zone d’eaux min√©rales au monde. Jusque dans les ann√©es 40, une v√©ritable ¬« M√©decine des eaux¬ » s’est d√©velopp√©e. Beaucoup de m√©decins vivaient et travaillaient dans les parcs d’eau. Les cures ont aussi contribu√© √ l’essor touristique de cette r√©gion.

Ces eaux ont des propri√©t√©s uniques et de plus constituent une source de revenus importante pour la ville, comment se fait-il que leur gestion soit confi√©e √ Nestl√© ?

Le Parc d’Eau de S√£o Louren√ßo a toujours √©t√© priv√©. Il a d’abord appartenu √ une famille. Au d√©but du XXe si√®cle, une banque l’a achet√© puis vendu au groupe fran√ßais Perrier-Vittel. Lorsque Nestl√© prit le contr√īle de Perrier-Vittel, le Parc est devenu sa propri√©t√©. Le groupe Perrier-Vittel ne faisait que mettre en bouteilles les eaux min√©rales et les vendre sans g√©n√©rer de probl√®mes avec la communaut√© locale. Avec Nestl√©, les choses ont chang√©.

Quelles sont justement les activit√©s de Nestl√© ?

En 1996, Nestl√© a ill√©galement for√© un puits de 158 m√®tres de profondeur dans le Parc d’Eau, pour y pomper 30.000 litres par jour. Mais pendant deux ans, l’eau fut simplement d√©vers√©e dans la nature ! En 1998, la multinationale a voulu la commercialiser. L’eau √©tait cependant trop ferrugineuse, le contenu des bouteilles noircissait.

M√™me si sa qualit√© ne s’alt√©rait pas, aucun consommateur n’√©tait pr√™t √ l’acheter. Alors, Nestl√© a demand√© l’autorisation d’extraire le fer de cette eau et d’en effectuer la mise en bouteilles, agissant comme si c’√©tait encore une eau min√©rale. L’autorisation fut refus√©e √ Nestl√© qui fit appel, en vain. Malgr√© cela, l’entreprise a d√©min√©ralis√© l’eau, lui enlevant non seulement le fer, mais aussi d’autres min√©raux. Elle commercialise aujourd’hui cette eau de table artificiellement re-min√©ralis√©e sous le nom de Pure Life. C’est une eau de table destin√©e sp√©cialement aux pays dits pauvres. Au Pakistan, par exemple, il y a aussi une autre fabrique de Pure Life. Pour produire et mettre en bouteilles Pure Life, Nestl√© a agrandi l’ancienne usine de Perrier Vittel. Elle a construit une nouvelle fabrique dans le Parc d’Eau - ce qu’elle n’aurait pas eu le droit de faire si la loi br√©silienne avait √©t√© respect√©e. Comme Pure Life se vend bien dans les grandes surfaces, Nestl√© a creus√© un autre puits de 150 m√®tres de profondeur dont elle extrait 30.000 litres d’eau suppl√©mentaires par jour.

Pourquoi puiser de l’eau min√©rale si ensuite on la d√©min√©ralise ? Peut-on r√©utiliser les min√©raux ?

Nous nous sommes pos√© la m√™me question. N’importe quelle eau pourrait servir √ produire Pure Life. Pourquoi d√©truire une eau rare et pr√©cieuse en lui √ītant ses min√©raux au lieu de pr√©server ses propri√©t√©s th√©rapeutiques et m√©dicales offertes par la nature ? La seule r√©ponse que nous concevons, c’est l’app√©tit de la multinationale : Nestl√© est devenue propri√©taire du Parc d’Eau lorsqu’elle acheta le Groupe Perrier. La soci√©t√© doit tirer un profit de cette acquisition, elle a investi des millions de dollars pour construire une nouvelle fabrique. Maintenant elle d√©sire r√©cup√©rer le maximum de son investissement.

Depuis 1999, la population de S√£o Louren√ßo se mobilise contre Nestl√©. Pourquoi ?

En 1999, les habitants de S√£o Louren√ßo ont remarqu√© que les eaux min√©rales perdaient leur go√ »t sp√©cifique, comme si les eaux devenaient plus ¬« faibles¬ ». Une des sources : la Magnesiana s’est m√™me tarie.

Nous avons alors pens√© que cela provenait de la surexploitation li√©e au pompage intensif de Nestl√©. Ces eaux restent une longue p√©riode sous terre o√Ļ lentement elles s’enrichissent de min√©raux. Si on extrait plus d’eau que la nature peut naturellement remplacer, les eaux commencent √ se d√©min√©raliser. Nous avons donc sollicit√© et obtenu une r√©union publique √ la municipalit√© et les directeurs du groupe Nestl√©-Perrier Vittel ont √©t√© interrog√©s. Ils se sont montr√©s arrogants et leurs explications √©taient insatisfaisantes. Nous avons alors fond√© un mouvement de ¬« citoyens des eaux¬ » qui a men√© ses propres enqu√™tes. Les r√©sultats ont √©t√© transmis au procureur du minist√®re public de S√£o Louren√ßo. Il a alors lanc√© une enqu√™te sur les activit√©s de Nestl√©.

L’enqu√™te du minist√®re public fait peser de nombreuses charges sur Nestl√©.

Oui, il y a diff√©rents types de charges : la principale, naturellement, concerne la d√©min√©ralisation des eaux. Selon la loi f√©d√©rale br√©silienne, les eaux min√©rales ne doivent pas √™tre alt√©r√©es, il faut les utiliser telles qu’on les trouve √ l’√©tat naturel. L’autre charge majeure concerne la fabrique construite √ l’int√©rieur du Parc d’Eau et surtout son mur d’enceinte. Ce mur destin√© √ prot√©ger la fabrique des inondations mesure trois m√®tres de haut et atteint jusqu’√ sept m√®tres de profondeur. Il traverse le socle d’argile qui constitue un agent protecteur naturel des eaux ; le PH acide de ce socle d√©truit toutes les bact√©ries qui y p√©n√®trent. Cette couche d’argile se trouve au maximum √ trois m√®tres de profondeur. Le mur l’a endommag√©e d’une fa√ßon inestimable. Par contre, et c’est malheureux, le pompage intensif n’est pas consid√©r√© comme ill√©gal. Dans la loi f√©d√©rale br√©silienne, les eaux min√©rales sont class√©es parmi les min√©raux et non parmi les eaux sp√©ciales n√©cessitant une protection particuli√®re. Dans la pratique, les eaux min√©rales peuvent donc √™tre exploit√©es jusqu’√ leur tarissement, √ l’instar de n’importe quelle mine de fer.

O√Ļ en est la proc√©dure aujourd’hui ? Nestl√© a-t-elle √©t√© jug√©e ? A-t-elle chang√© de pratique ?

Tant l’Etat que les Minist√®res publics f√©d√©raux enqu√™tent sur Nestl√©. Une expertise du Parc d’Eau a √©t√© demand√©e pour √©valuer la qualit√© des eaux et la situation r√©elle du parc. Nestl√© a r√©ussi √ l’√©viter. Les mouvements sociaux font aussi leur travail et cherchent √ informer le public sur les activit√©s de Nestl√©. Mais la situation est de plus en plus difficile, car l’entreprise a lanc√© une campagne de propagande sur les principaux canaux de la t√©l√©vision br√©silienne. Bref, aujourd’hui la production de Pure Life continue et si l’on se fonde sur le nombre de camions qui sortent de l’usine, on peut m√™me dire qu’elle s’accro√ģt. La qualit√© originelle de l’eau min√©rale du parc - une merveille que la nature a mis des millions d’ann√©es √ cr√©er - a probablement √©t√© affect√©e irr√©m√©diablement. Ce changement dans la qualit√© des eaux a touch√© le tourisme, principale activit√© √©conomique de la ville. Beaucoup de gens perdent leur emploi. Quant √ la fabrique Pure Life, elle est hautement m√©canis√©e et n’importe quel grand h√ītel de S√£o Louren√ßo emploie plus de monde que Nestl√©. Mise en balance avec les d√©g√Ęts qu’elle provoque, la contribution sociale de la multinationale est d√©risoire pour la ville et pour la r√©gion. Seul un appui international peut actuellement sauver le Parc d’Eau de S√£o Louren√ßo. Un jour, la proc√©dure juridique donnera raison √ la partie civile et Nestl√© devra arr√™ter la production de Pure Life √ S√£o Louren√ßo, mais le Parc d’Eau sera alors d√©j√ ass√©ch√©.

En mars dernier, vous avez particip√© au Forum Social de l’eau √ S√£o Paulo, qu’est-ce que ce forum vous a apport√© ?

D’abord, c’√©tait tr√®s beau de voir des personnes de tout le pays - m√™me des indiens - discuter ensemble de probl√®mes communs. Le mouvement social ici prend conscience des dangers li√©s aux privatisations. Mais attention, la d√©mocratie br√©silienne est relativement jeune et la conscience citoyenne aussi. Nous sommes encore fragiles.

Quel avenir souhaitez-vous pour le circuit d’eau du Minas Gerais ?

Un avenir plus proche des traditions, que la m√©decine des eaux reprenne sa place. En fait, nous ne savons pas quels sont r√©ellement les pouvoirs de ces eaux, car aucune √©tude approfondie n’a √©t√© faite. Qui sait quels secrets et quels espoirs s’y cachent encore ?

Source : Vers un d√©veloppement solidaire, num√©ro 171, avril 2003.

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