Reportage dans le département du Cauca, Colombie
La renaissance afro-colombienne
par Bill Weinberg
Article publié le 30 septembre 2003

Nous filions droit au Sud, dans un mini-bus "chiva", quittant la grouillante et chaotique ville de Cali, en direction du département du Cauca -l’un des plus importants champs de bataille de Colombie. Les banlieues et les centres industriels laissaient graduellement la place àdes petites parcelles de terres paysannes et àde larges haciendas où paît le bétail. C’est dans cette zone entre ville et campagne que se trouve Villa Rica, une communauté de quelque 15.000 descendants d’Africains. Sur un mur près duquel le chiva nous laisse, moi et ma photographe, une fresque représente la jeunesse noire étudiant, construisant, jouant d’instruments de musique. La légende dit "LA JUVENTUD NO VA A LA GUERRA" -la jeunesse ne va pas àla guerre. Elle a été peinte, ce 20 juillet, jour de l’indépendance colombienne, par un groupe de jeunes résidant àVilla Rica.

A l’extrémité sud de la métropole de Cali, Villa Rica doit composer avec les expressions de violence àla fois urbaine et rurale, toutes deux endémiques en Colombie —la guerre des gangs qui terrorisent les barrios de la ville et la dialectique de représailles sanglantes entre les guérillas et les paramilitaires qui règne dans les campagnes. Mais àVilla Rica, c’est la jeunesse -qui est la plus exposée àcette violence- qui est àla pointe de la résistance et tente d’y trouver des alternatives.

Juan Carlos Gonzalez, qui a maintenant 23 ans, contribua àla création du groupe Colombia Joven -Jeune Colombie- lorsqu’il avait 12 ans. Il travaillait un peu dans la construction pour se faire de l’argent, mais consacrait la plus grande partie de son temps àl’activisme communautaire. Jeune homme au comportement presque toujours désespérément sérieux -contrastant avec ses amis qui plaisantent et chantent en nous menant au sein de leur communauté-, Gonzalez nous explique comment Colombia Joven considère que la renaissance culturelle et l’autosuffisance économique sont les deux clés de sortie de cet ancrage toujours croissant dans les conflits armés de la région.

"Nous nous sommes rassemblés pour évoquer chômage, violence, droits de l’homme," dit-il. "Nous avons dessiné un plan de développement pour cette région du Cauca, basé sur les micro-entreprises locales. Nous voulons retrouver les valeurs d’amour et de respect pour stopper la désintégration des familles. Nous voulons rendre aux jeunes leur pouvoir de sorte qu’ils ne se retrouvent pas embrigader par les groupes armés."

D’après l’article 55 de la Constitution colombienne de 1991, les Afro-Colombiens jouissent d’une autorité juridictionnelle locale comme celle qui a été offerte aux populations indigènes par la même réforme constitutionnelle. Mais la réalité de cette autonomie n’a pas été obtenue sans mal -en particulier pour les communautés comme Villa Rica qui se situent en dehors du coeur afro-colombien, qui, lui, se trouve le long de la côte pacifique, dans le département de Choco. Gonzalez est assez cynique quand il parle de l’établissement officiel de l’autonomie afro-colombienne. "C’est un mensonge, l’Etat ne le respecte pas," dit-il, faisant référence en particulier àla présence militaire sur les territoires afro-colombiens en dépit des voeux de la communauté.

Villa Rica est devenue une municipalité autogouvernée en 1999, mais ce fut le "fruit d’une lutte sociale", selon Gonzalez. Avant cela, elle faisait partie de Santander de Quilichao, une municipalité dominée par des métis. Santander possède des minorités importantes d’Indiens et d’Afro-Colombiens, mais les dirigeants ont toujours été des métis (mestizos). Un maire noir a été élu en 1998, mais il a rapidement été démis suite àdes accusations de corruption. Après cela, les habitants de Villa Rica réclamèrent un référendum pour une re-municipalisation auprès du gouvernement du Cauca. Ce référendum fut réalisé l’année suivante et la création d’une municipalité indépendante fut très largement plébiscitée par les habitants de Villa Rica. L’actuel maire de la ville, Maria Edis Dinas, est une figure emblématique de la communauté et une ancienne représentante au département du Cauca qui avait organisé des barrages routiers dans les années 80’ pour obtenir des projets d’alimentation en eau potable et pour la récupération de terres usurpées.

Villa Rica a maintenant son propre hôpital, mais n’a toujours pas d’eau potable. Un camion vient une fois par semaine pour apporter de l’eau. Ce qui sort des puits est contaminé par des polluants biologiques et industriels. Mais le principal souci de la nouvelle communauté est le manque d’opportunité économique.

Il y a bien un peu d’agriculture, àVilla Rica. Quelques habitants cultivent le platano, le sucre, le cacao, sur de petites parcelles, et les vendent sur les marchés locaux. Mais, les terres étant peu appropriées, la plupart des jeunes ne trouvent du travail que dans le parc industriel tout proche -ou rejoignent des groupes armés. Ce sont les groupes paramilitaires d’extrême-droite qui paient le mieux, mais ils endoctrinent leurs jeunes recrues avec une insensibilité monstrueuse pour la vie humaine. Gonzalez dit que les recrues paramilitaires sont littéralement payées par tête. "On leur donne des tronçonneuses pour couper les têtes comme preuve de la mort de leurs victimes. Ils les rapportent et sont payés àla pièce."

Colombia Joven considère que la possibilité de retravailler les terres locales de manière traditionnelle est nécessaire pour permettre àces descendants d’Africains de refouler la violence et la paramilitarisation. D’après la loi 70 de 1993, l’article 55 octroie aux Afro-Colombiens le droit de recouvrer leurs terres traditionnelles et de les tenir en propriétés collectives, dans un système comparable aux réserves (resguardos) indiennes. Dans la municipalité de Caloto, le sud de Villa Rica, l’hacienda Pilamo -autrefois travaillée par des esclaves africains- est maintenant contrôlée par un conseil de communauté afro-colombien. La terre avait été une première fois occupée par les descendants des anciens esclaves dans les années 1980, et obtint bientôt le titre de propriété communale inaliénable -ce qui signifie qu’elle ne peut être revendue- d’après la loi 70 de 1994. Elle produit aujourd’hui des fruits, du cacao et du bétail.

Juste àl’extérieur du centre urbain de Villa Rica -àl’intérieur de la municipalité, de l’autre côté de la route par rapport au parc industriel- se trouve l’ancienne plantation esclavagiste de cacao de La Bolsa, et qui est maintenant un ranch àbétail. Juan Carlos et ses amis nous y promènent. Les étendues laissées vacantes, les terres verdoyantes contrastent avec les parcelles fermières fatiguées et surexploitées, mais aussi avec les usines de boîte àchaussures qui les entourent. Nous franchissons le portail malgré les aboiements menaçants des chiens de garde qui veillent jalousement sur la vieille maison domaniale au milieu des champs. Comme nous attendons sur une allée ombragée par des arbres chargés d’orchidées et vieux de plusieurs siècles, un jeune garçon mestizo sort de la maison. Gonzalez lui explique que nous sommes des journalistes et que nous désirons voir les reliques de l’époque esclavagiste de l’hacienda. Mais on nous dit que le patron n’est pas là, et que nous devrons revenir plus tard.

Nous re-franchissons le portail. Mais Gonzalez et ses amis nous conduisent le long de la route, puis au-dessus d’une clôture de barbelés sur les terres de La Bolsa. Nous traversons le champ et arrivons àun bouquet d’arbres qui jettent leur ombre sur un groupe de vieilles tombes de briques et de ciment. Les dates les plus récentes remontent aux années 1930. Les plus anciennes ne portent aucune marque visible. Gonzalez nous dit que c’est ici que des générations d’esclaves de La Bolsa et leurs descendants -les ancêtres des habitants de Villa Rica- sont enterrés.

Pourquoi n’avez-vous pas repris l’hacienda et ne l’avez-vous pas réclamée en vertu de la Loi 70 ? demandai-je. Pour la première fois, Gonzalez laisse paraître un sourire désabusé. "C’est une bonne question," admet-il. Il reconnaît un manque de connaissance historique et de droit du sol concernant l’époque de l’ancienne direction municipale de Santander. "Nos ancêtres se sont battus pour cette terre et comprenaient leur histoire, mais ils n’avaient pas la loi avec eux. nous avons la loi, mais nous ne connaissons pas notre histoire."

L’esclavage fut aboli officiellement en Colombie en 1851, mais peu de choses changèrent réellement pour les Afro-Colombiens qui continuaient àtravailler sur les mêmes terres dans des conditions similaires, comme "travailleurs endettés". Avant l’abolition, déjà, les esclaves fugitifs, ou "cimarrones", créaient leurs propres communautés armées et fortifiées, connues sous le nom de "palenques", dans la forêt vierge ou dans les montagnes, trouvant des astuces élaborées pour empêcher qu’on les trouve -comme de marcher àreculons vers leurs cachettes pour tromper leurs poursuivants. Quelques palenques existent encore sous forme de communautés afro-colombiennes autonomes. Au Palenque de San Basilio, près de Cartagena, au Nord du pays, une langue distincte est encore parlée aujourd’hui, incorporant des éléments de dialectes bantu et kikongo.

Les Cimarrones de La Bolsa se retrouvèrent dans un endroit appelé El Chorro, sur les rives du Rio Cauca, et y créèrent une communauté -c’était la seule terre disponible. Ils furent cependant forcés de la fuir, àcause des débordements périodiques de la rivière et des attaques d’hommes de main, armés par les propriétaires terriens qui cherchaient àreprendre les rives. Dans les années 1930, l’histoire locale raconte que le propriétaire de La Bolsa, Don Julio Arboleda, fut tué par un enfant noir dont les parents avaient été tués. Les enfants de Don Julio qui héritèrent de l’hacienda étaient plus modernistes et plus éclairés -et avaient également compris que le bétail était plus rentable que la culture intensive du cacao. En 1939, ils cédèrent un large pan de leurs terres aux anciens travailleurs de leurs plantations afin qu’ils puissent y fonder une communauté. Des noirs de La Bolsa et d’El Chorro convergèrent jusque làet fondèrent Villa Rica pour en faire un "vereda" ou village, incorporé àla municipalité de Santander.

Les habitants de Villa Rica font remonter leur ascendance àla Guinée, au Sénégal et àl’Angola ; des traditions africaines ont survécu et ont été institutionnalisées dans la nouvelle municipalité. Nous avons pu assister àune danse, appelée El Chunche, réalisée par les enfants de Villa Rica au centre communautaire du village. L’ami de Juan Carlos, Einer Diascubi, qui battait la mesure sur un tambour bombo et conduisait la cérémonie, nous dit que la danse raconte la récolte du riz et d’autres moyens de subsistance de la communauté. "Chunche" signifie pollen en Caucana, le dialecte local de la région, et àun moment, les jeunes danseurs se tordent sur le sol en secouant des graines de riz imaginaires. Disacubi nous raconte que l’Association folklorique Chango fut fondée voici 15 ans afin de préserver
les danses qui alimentent encore la mémoire collective de Villa Rica.

Un nouveau groupe politique, l’Unité des Organisations Afro-Caucaniennes (UOAFROC), s’est récemment formé afin d’étendre le mouvement de récupération des terres -bien plus important sur le département côtier du Choco- dans le Cauca. De nouvelles alliances inter-ethniques émergent également. "Les Indigènes et les descendants d’Africains coopèrent maintenant afin de récupérer leurs terres," nous explique Gonzalez. "Les communautés
afro-colombiennes et indigènes sont les plus marginalisées du pays. C’est pourquoi nous avons pris la décision de nous battre ensemble."

Ces dernières années, les deux groupes ont perdu des terres traditionnelles au profits des projets de méga développement gouvernementaux, aussi bien que des grands propriétaires terriens. Le barrage de Salvajina construit sur le Rio Cauca, au Sud de Villa Rica dans les années 1980 affecta aussi bien les Indiens Nasa que les Afro-Colombiens. Les résidents noirs de la municipalité de Suarez possédaient des terres qui furent réquisitionnées pour être inondées, et ils furent déplacés. Beaucoup finirent au sein des groupes armés, nous raconte Gonzalez.

En mai 2002, la Première Rencontre Inter-Ethnique du Cauca fut tenue dans le bâtiment scolaire de Villa Rica, rassemblant des Afro-Colombiens et des Indigènes, qui purent discuter de récupération de terres et de préservation culturelle. Organisée par le premier maire de Villa Rica, Atie Aragon, elle fit se rencontrer 2000 Noirs locaux et 3000 Indigènes, Nasa pour la plupart.

Mais ces efforts sont quotidiennement battus en brèche par les dures réalités de la guerre et par une culture enracinée de la violence. En 2002, huit jeunes de Villa Rica ont été tués par des paramilitaires ou lors de crimes violents -dans certains cas, les corps étaient brà»lés ou mutilés et jetés dans le Rio Cauca, dans le plus pur style para. Les équipes de paramilitaires recrutent des jeunes pour assassiner aussi bien les personnes accusées de collaborer avec les guérillas dans les montagnes que leurs propres membres devenus gangsters -donnant àcette guerre un caractère fratricide. Un gang basé àVilla Rica et appelé Los Crazy vole des voitures et braque des autobus sur la route de Cali -ils sont désormais la cible mortelle de la campagne des paramilitaires appelée "nettoyage social".

A Puerto Tejada, municipalité adjacente -majoritairement habitée par des Afro-Colombiens également-, la situation est pire. Des gangs appelés par exemple Los Ramallama, Los Emboladores ou Los Mechas utilisent des fusils et des grenades militaires aussi bien que des pistolets dans des conflits contre les paras ou entre eux, provoquant la mort de près de 600 personnes l’an dernier dans une municipalité de 35.000 personnes. On s’attaque souvent àla famille dans le cadre de vendetta suite au meurtre de paras. Un neveu du maire de Villa Rica, Dinas, a été tué par des présumés paras -avec 14 autres personnes- au cours d’une poursuite de voitures àPuerto Tejada, en aoà»t de cette année.

Colombia Joven, qui est maintenant présente dans cinq municipalités du Cauca, poursuit sa campagne contre la violence et la militarisation des terres afro-colombiennes. Gonzalez met en évidence que le groupe a été créé bien avant que l’ancien président Andres Pastrana ne lance un programme national et éphémère du même nom en 1998. Le groupe reste indépendant de toutes factions armées -en ce compris le gouvernement.

Lorsque je demande àGonzalez s’il a quelque chose àdire àmes lecteurs des USA, il répond aussitôt que Washington doit cesser toute aide au gouvernement du président Alvaro Uribe. "Le gouvernement est le premier auteur de violence contre toutes nos communautés," dit-il. Et quand je lui rétorque que la plus grande partie de la violence àVilla Rica semble émaner de gangs de criminels et de paramilitaires, il me répond : "Les groupes paramilitaires sont entretenus par le même gouvernement. Tout le monde sait cela."

Avant de nous en retourner par le chiva vers Cali -avant le coucher du soleil pour éviter les braquages-, nous écoutons les derniers mots de Gonzalez : "Chaque dollar versé par les USA représente ici un mort de plus. Ils sabrent dans les soins de santé, l’éducation, les services publics... Tout part pour la guerre. Le gouvernement états-unien doit repenser ce qu’il est en train de faire ànotre pays."

Source : Znet (www.znet.org), 15-09-03.

Traduction : Thierry Thomas, pour le RISAL.

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