Interview de Blanca Eekhout & Alvaro Caceres, Catia TVe
Venezuela : ¬« La communication, un √©l√©ment essentiel pour la transformation de la soci√©t√©¬ »
par Frédéric Lévêque , Ataulfo Riera
Article publiť le 18 novembre 2003

Blanca Eekout et Alvaro Caceres sont des animateurs très actifs de Catia Tve, une télévision communautaire de Catia, un immense quartier populaire de Caracas, Venezuela.

De passage en Belgique au mois de mai 2003, nous les avons interview√©s sur le mouvement des m√©dias communautaires v√©n√©zu√©lien dans le cadre de l’actuel processus de changements sociaux, √©conomiques et politiques - la R√©volution bolivarienne - que vit le pays carib√©en sous la pr√©sidence du tr√®s controvers√© pr√©sident Hugo Ch√°vez Fr√≠as.

A l’√©poque, Blanca √©tait la directrice de cette t√©l√©vision communautaire. Elle vient d’√™tre nomm√©e √ la t√™te de la nouvelle et tr√®s originale cha√ģne publique Vive Televisi√≥n. Quant √ Alvaro, il est cin√©aste et collabore notamment avec Catia Tve pour les aspects techniques, et √ l’int√©gration et la formation des √©quipes de production.

Au mois de juillet dernier, le maire de Caracas, Alfredo Pe√Īa, un farouche opposant du pr√©sident v√©n√©zu√©lien Hugo Ch√°vez et qui participa activement √ la tentative de coup d’√‰tat d’avril 2002, faisait apposer les scell√©s sur les locaux de Catia Tve. Depuis lors, la solidarit√© nationale et internationale a fait reculer cet ancien journaliste. Mais, malgr√© cette victoire, Catia TVe n’√©met plus depuis lors. Ce qui devrait changer dans les mois √ venir.
Elle produit cependant encore des reportages qui sont diffus√©s chaque semaine par la cha√ģne publique VTV dans l’espace consacr√©s aux m√©dias communautaires.

Quelles sont les origines des m√©dias communautaires au Venezuela ? Quelle a √©t√© leur √©volution ces derni√®res ann√©es, notamment par rapport au d√©veloppement de la dite ¬« r√©volution bolivarienne ¬ » ?

Blanca : La recherche d’espaces de communication communautaires remonte √ de nombreuses ann√©es. C’est une histoire qui a commenc√© avec les textes muraux, les graffitis, les tracts, les radios, les radios par m√©gaphone et les cin√©-clubs.

Auparavant, il n’y avait pas de possibilit√© d’√©mettre par ondes radio-√©lectriques, aussi la communaut√© cherchait des formes , des strat√©gies de communication de r√©sistance. Car l’immense majorit√© de la population v√©n√©zu√©lienne est une population noire, m√©tiss√©e, d’origine humble, elle a toujours √©t√© exclue des grands m√©dias, tout comme de l’acc√®s aux services. Elle s’est vue ni√©e ses droits. Il y a donc toujours eu une volont√© de tisser des liens de communication entre les communaut√©s populaires afin de changer cet √©tat de choses et transformer la soci√©t√©.

LE ¬« CINE-CLUB DU MANICOMIO ¬ »

Pour ce qui est de Catia TVe, elle trouve son origine dans une exp√©rience de cin√©-club. D’abord par des projections, sur les murs du quartier, de films alternatifs en 16 mm. Ces rassemblements populaires pour voir des films sur grand √©cran dans un quartier qui ne poss√©dait pas de cin√©mas est devenu quelque chose de tr√®s attractif qui permettait d’engager des discussions. Ces projections devenaient des assembl√©es, des forums de discussions o√Ļ l’on mettait sur pied des projets de r√©habilitation du quartier par exemple. Le cin√©-club a √©t√© une activit√© permanente de rencontre entre les gens et leurs associations autour de ce travail avec l’image.

Notre cin√©-club se trouvait √ Catia, dans le quartier Simon Rodriguez, un quartier pauvre, de gens qui se sont retrouv√©s l√ pour vivre dans des baraques en aluminium, normalement pour un temps tr√®s court au d√©but mais qui sont l√ depuis plus de cinquante ans. Ces communaut√©s ont peu √ peu commenc√© √ construire leur propre espace de vie, √ transformer leur environnement.

En 1989, √©clate une immense r√©volte √ Caracas et dans tout le pays (le Caracazo, NDLR) ; c’√©tait la premi√®re r√©ponse du peuple v√©n√©zu√©lien √ un paquet de mesures n√©o-lib√©rales du gouvernement de l’√©poque. Ces mesures √©conomiques brisaient les espoirs des gens de voir un r√©el changement du pays, une rupture avec le mod√®le populiste de la fausse d√©mocratie qui r√©gnait depuis plus de 40 ans. Apr√®s l’annonce de ce paquet de mesures n√©o-lib√©rales, tous les gens sortirent dans la rue, il y eut des pillages g√©n√©ralis√©s et la r√©pression a √©t√© particuli√®rement sauvage et sanglante. Plus de 3.000 morts. On ne conna√ģt pas le chiffre exact des victimes parce que tout a √©t√© cach√©, ni√© par les autorit√©s. Aucune explication du pourquoi d’une telle r√©pression n’a jamais √©t√© donn√©e.

Dans le contexte des ces √©v√©nements du 27 f√©vrier 1989, les gens du ¬« Cin√©-club du Manicomio ¬ » ont pris possession d’un espace, d’un b√Ętiment public √ l’abandon. Dans cet espace occup√© est n√©e la ¬« Maison de la Culture Simon Rodriguez ¬ ». C’est dans cette maison de la culture auto-g√©r√©e que se sont poursuivies les projections du cin√©-club et l’auto-organisation des gens du quartier.

Le cin√©-club a √©t√© le premier pas qui a permis d’avancer vers la r√©-appropriation de l’image par les gens eux-m√™mes. Nous avons commenc√© avec une petite cam√©ra et nous sommes pass√©s du format 16 mm au vid√©o-projecteur. Les cons√©quences furent fabuleuses car les gens avaient une soif immense de se reconna√ģtre, de s’auto-repr√©senter, de se voir √ partir de leur propre regard et non plus au travers du regard des autres. Il faut savoir que les communaut√©s populaires n’apparaissent dans les m√©dias commerciaux que dans la rubrique "faits divers" des journaux qui parle de violence, de d√©linquance, de marginalit√©. Pour la premi√®re fois au contraire, l’image pouvait servir √ donner un autre message ; celui de ce que nous sommes vraiment, de ce qu’est r√©ellement la construction permanente de la vie sociale dans les quartiers et de la lutte du peuple.

Notre histoire est donc celle de ce passage de la projection √ la r√©alisation et √ l’enregistrement de l’image. Ce fut une transition tr√®s particuli√®re parce qu’il n’y avait aucune formation dans l’utilisation de la cam√©ra. Ce fut donc un apprentissage tr√®s empirique qui a entra√ģn√© une mani√®re tr√®s diff√©rente de dire et de cr√©er l’image. On peut affirmer que dans toute la phase initiale de ce travail d’images √ partir de la communaut√©, la mani√®re de faire ressemblait √ celle des vid√©os familiales o√Ļ tout est important, tout est enregistr√©, o√Ļ tout le monde se conna√ģt. C’est pour cela qu’il y avait tant de joie pour les gens √ projeter ces images, √ se voir et √ se reconna√ģtre eux-m√™mes.

Ce travail a par la suite √©volu√© et la cam√©ra n’est plus seulement devenue une fa√ßon de se voir, de se reconna√ģtre, de se repr√©senter, elle est √©galement devenue un instrument de lutte. Une arme permettant de mobiliser la population. Lorsqu’il fallait d√©noncer quelque chose et se plaindre des autorit√©s, la cam√©ra √©tait toujours l√ . C’√©tait une forme d’engagement direct avec les luttes de la communaut√© : lorsque la cam√©ra accompagnait les plaignants. Le fonctionnaire qui les recevait savait que ces images enregistr√©es allaient √™tre diffus√©es.

Les gens ont par la suite commenc√© √ s√©lectionner tout ce qu’ils enregistraient : les assembl√©es de quartier, les f√™tes, les activit√©s culturelles. Ce type d’exp√©rience n’avait pas seulement lieu dans notre quartier, mais dans de nombreux endroits du pays. On a donc commenc√© √ avoir des √©changes d’images avec d’autres projets, images qui ont servi √ r√©aliser un v√©ritable journal des quartiers populaires. Une premi√®re rencontre entre tous ces "communicateurs communautaires" eut lieu en 1998 : journaux, radios, vid√©os, bref toutes les personnes engag√©es dans des activit√©s de communication dans leurs communaut√©s respectives. A cette rencontre, nous avons appris que quelques compagnons, malgr√© les pers√©cutions et les accusations de "pirates", √©taient parvenus, avec tr√®s peu de ressources, √ monter un √©metteur qui leur permettait de diffuser leurs images. Nous avons donc commenc√© √ travailler pour que nos images vid√©os puissent √™tre diffus√©es par les ondes radio-√©lectriques et toucher plus de personnes qu’auparavant.

La m√™me ann√©e, en d√©cembre 1998, Hugo Ch√°vez remporte les √©lections pr√©sidentielles avec un projet de changement. C’√©tait un projet assez particulier parce qu’il ne se proposait pas de r√©soudre tous les probl√®mes, ce n’√©tait pas une proposition d√©magogique. Le processus d’une nouvelle constitution qu’il impulsait et o√Ļ tous les secteurs de la population pouvaient participer √ son √©laboration offrait au contraire un cadre nouveau dans lequel il serait possible de transformer la soci√©t√© v√©n√©zu√©lienne.

Nous qui √©tions issus des m√©dias de communication alternatifs et communautaires, nous avons impuls√©, dans ce cadre constitutionnel, la n√©cessaire d√©mocratisation de la communication dans le pays. Dans la nouvelle Constitution (adopt√©e par r√©f√©rendum populaire en 1999, NDLR), le droit √ la communication a √©t√© reconnu comme un droit de l’Homme. L’√‰tat s’engage √ assurer l’exercice r√©el de ce droit par et pour les communaut√©s. Ainsi, la Constitution reconna√ģt qu’ √ c√īt√© de la propri√©t√© priv√©e (commerciale) et publique (√©tatique) des moyens de communication, il existe √©galement un droit √ la propri√©t√© sociale et collective des m√©dias. Une appropriation qui ne d√©pend ni des int√©r√™ts politiques particuliers d’un gouvernement, ni des int√©r√™ts √©conomiques d’une entreprise, d’un groupe de presse.

DISTINCTION ENTRE MEDIA & MESSAGE

Ce fut le r√©sultat d’un travail intense parce qu’il fallait d√©finir les r√®gles permettant d’√©viter que ce nouveau droit ne soit instrumentalis√© par des groupes religieux, politiques ou √©conomiques afin que ce soit r√©ellement la communaut√© organis√©e qui poss√®de un espace de protagonisme dans la communication. C’est dans le cadre de cette r√©flexion que nous avons √©tabli une distinction entre le m√©dia et le message. L’√©quipe qui est responsable pour assurer que les √©missions soient diffus√©es n’est pas la m√™me que celle qui produit et qui d√©finit la programmation. Ces derni√®res t√Ęches sont assur√©es par des √©quipes de production ind√©pendantes qui sont compos√©es par les habitants de la communaut√©. Ce sont eux qui se forment pour que la cam√©ra soit un instrument au service de leurs n√©cessit√©s, des comit√©s de voisins, d’associations de femmes, de travailleurs, de clubs sportifs. Ce sont eux qui assurent que tous ces secteurs disposent d’un espace qui rende compte des contestations, mais aussi des propositions ; un espace qui coordonne ces actions avec celles d’autres collectifs. Voil√ par quel processus sont n√©s les m√©dias communautaires actuels.

Alvaro : Je voudrais ajouter quelques √©l√©ments pour faire comprendre cette dynamique communicationnelle au Venezuela qui est n√©e au moment o√Ļ il y avait une soi-disant d√©mocratie.

Au Venezuela, il y a toujours eu un monopole dans l’utilisation du spectre radio-√©lectrique. Les gouvernements successifs accordaient aux entreprises priv√©es des concessions pour l’exploitation de ce spectre, pour des radios et des t√©l√©visions. Tous ces gouvernements, des deux partis qui se sont succ√©d√© au pouvoir pendant 40 ans, ont donn√© √ leurs amis des milieux patronaux le monopole de l’information. Pendant longtemps, il n’existait que deux cha√ģnes de TV priv√©es en plus de celle du gouvernement, ce qui repr√©sentait une monopolisation d’une ressource naturelle telle que le spectre radio-√©lectrique.

LA COMMUNICATION, UN DROIT DE L’HOMME

Ce n’est qu’avec le d√©but du processus de changements actuel que l’on a commenc√© √ remettre en question ce monopole en instaurant les instruments ad√©quats : une s√©rie de lois et de r√®glements qui tentent d’apporter une solution √ ce probl√®me. A partir de l’article de la nouvelle Constitution qui d√©finit le droit √ la communication comme un droit humain, puis avec la ¬« Loi organique sur les t√©l√©communications ¬ » et ses r√©glementations d’application qui imposent √ l’√‰tat la responsabilit√© et le devoir de garantir ce droit, on a fait en sorte qu’une portion du spectre radio-√©lectrique soit r√©serv√©e, dans chaque partie du pays, aux m√©dias communautaires.

Pouvez-vous nous expliquer un peu plus ce processus constituant men√© avec les m√©dias communautaires ?

Blanca : La Constitution a d√©fini le cadre g√©n√©ral en d√©finissant le droit √ la communication comme un droit de l’Homme ainsi que la possibilit√© de la propri√©t√© sociale des moyens de communication. C’est dans la loi organique que l’on a discut√© en profondeur de ces sujets et dans le r√®glement des m√©dias communautaires que l’on a vu dans le d√©tail comment devaient fonctionner ces derniers : quels r√īle devaient-ils jouer ? Comment d√©velopper des √©coles de formation ? Etc.

UN PROCESSUS CONSTITUANT PARTICIPATIF

Au cours du processus constituant, la discussion ne se faisait √©videment pas seulement avec les communicateurs sociaux. Avant d’arriver √ l’√©tape de l’Assembl√©e constituante, repr√©sent√©e par des gens √©lus au niveau national en tant que porte-parole des diff√©rents groupes, collectifs, des diff√©rents secteurs de la population, des villes, des r√©gions, il y a eu toute une s√©rie de r√©unions, d’assembl√©es, de forums qui se tenaient dans tous les quartiers et organisations du pays sur une base g√©ographique. D’autres types d’assembl√©es r√©unissaient les gens par secteurs sociaux : les travailleurs, les paysans, les √©tudiants, les femmes, les indig√®nes, etc. Dans ces r√©unions, chacun exprimait ses revendications, ses acquis, ses besoins.

Ces espaces auraient pu √™tres plus larges encore, mais il y avait une n√©cessit√© de r√©former rapidement le cadre constitutionnel car celui qui √©tait en vigueur jusqu’alors reposait sur un mod√®le de fausse d√©mocratie. Un mod√®le qui d√©poss√©dait les citoyens d’un bon nombre de leurs droits et qui d√©l√©guait leur volont√© entre les mains de quelques uns qui √©taient √©lus tous les cinq ans. Il √©tait donc n√©cessaire de commencer rapidement un processus de transformation des "r√®gles du jeu" pour ensuite r√©ellement changer la structure et le mod√®le de d√©mocratie existant jusqu’alors dans le pays.

On a donc men√© un processus de discussion dans tous le pays et dans tous les secteurs sociaux. Dans le cas des m√©dias communautaires, nous avons obtenu que l’on prenne en compte la question de la communication comme l’un des √©l√©ments essentiels de la d√©mocratie. C’√©tait une premi√®re phase puisque, comme je l’ai d√©j√ dit, ce processus constituant a √©t√© interrompu pour que l’on puisse √©lire les membres de l’Assembl√©e Constituante afin de transformer les r√®gles.

Dans cette nouvelle Assembl√©e constituante, la discussion s’est poursuivie, mais de mani√®re plus structur√©e puisque tous les groupes pr√©sents participaient avec leurs propositions √©crites. Le r√©sultat fut un ensemble de nouvelles lois qui furent approuv√©es, instaurant ainsi de nouvelles r√®gles du jeu d√©mocratique. Mais il s’agissait d’un cadre g√©n√©ral auquel il fallait encore donner un contenu. Ce dernier s’est incarn√© dans une s√©rie de lois et de r√®glements organiques.

C’est dans la Loi Organique sur les T√©l√©communications (LOT) que l’on retrouve l’obligation pour l’√‰tat de respecter le pr√©cepte de la communication comme droit de l’Homme √©tabli dans la Constitution, de faciliter aux communaut√©s la possibilit√© d’exercer librement ce droit. L’√‰tat doit donc leur garantir la possibilit√© d’avoir les instruments, les ressources et les m√©canismes juridiques n√©cessaires pour que ces communaut√©s puissent avoir leurs propres canaux de communication. Ce droit impliquait √ son tour qu’√ c√īt√© de la propri√©t√© priv√©e et √©tatique pouvait exister la propri√©t√© sociale des moyens de communication. Par la suite, les r√®gles internes au m√©dias communautaires ont √©t√© √©tablies avec un r√®glement commun.

Bon nombre de fonctionnaires des organismes publics qui √©taient charg√©s de r√©guler l’activit√© communicationnelle dans le pays n’avaient jamais eu de contacts avec les communaut√©s, ni avec le travail de ces derni√®res. C’√©taient des avocats, des journalistes professionnels, des ing√©nieurs qui occupaient ces fonctions. Les questions sociales n’y avaient aucune place puisque pendant des ann√©es ils avaient √©t√© habitu√©s √ ne traiter qu’avec des m√©dias commerciaux. Et n’oublions pas les pressions des groupes √©conomiques et les nombreux cas de corruption qui caract√©risaient les octrois de concessions.

Il y a donc eu quelques difficult√©s pour transformer ces organismes qui r√©glaient la communication afin qu’ils comprennent ce que signifie ce nouveau ph√©nom√®ne qu’est la propri√©t√© sociale et collective des moyens de communication. Il y a m√™me eu des oppositions, mais notre Constitution instaure la d√©mocratie participative et protagonique et affirme que les citoyens peuvent intervenir, amender les lois, d√©cider, influer, ouvrir des espaces de discussions, etc.

Nous avons ainsi men√© toute une discussion avec la CONATEL, la Commission nationale des T√©l√©communications. Pour mener ce d√©bat, nous avons puis√© dans l’exp√©rience d’autres pays d’Am√©rique latine qui avaient connu un minimum d’exp√©riences de d√©veloppement de la communication communautaire. En Colombie, par exemple, un espace avait √©t√© ouvert, mais on y avait pas pris les garanties n√©cessaires permettant de viabiliser les m√©dias communautaires. Du coup, on assista √ un processus de commercialisation de ces derniers, beaucoup d’entre eux devenant des petites entreprises commerciales. Dans le cas du Chili, la l√©gislation sur les m√©dias communautaires est en r√©alit√© une barri√®re qui emp√™che leur d√©veloppement.

Nous avons ainsi men√© une √©tude comparative des lois existantes ailleurs tout en syst√©matisant notre propre exp√©rience en tant que communicateurs sociaux. C’est de cette r√©flexion qu’est n√©e une s√©rie de r√®gles, comme celle de la distinction entre m√©dia et programmation, cette derni√®re √©tant assur√©e par des producteurs ind√©pendants, c’est √ dire par des habitants de la communaut√© eux-m√™mes, qui ne sont pas les m√™mes que ceux qui sont responsables du m√©dia. C’est une distinction qui peut sembler difficile √ comprendre mais elle s’explique de par la volont√© de rupture avec le mod√®le d’information vertical pr√©dominant dans les m√©dias commerciaux.

Dans ce dernier cas, ce sont les propri√©taires du m√©dia, ceux √ qui on a octroy√© une portion du bien public qu’est le spectre radio-√©lectrique, qui d√©cident seuls de toute la programmation de leur cha√ģne. Ils peuvent virer et remplacer qui ils veulent et d√©cider seuls, et en fonction de leurs int√©r√™ts, du contenu des programmes qui sont pourtant susceptibles d’√™tres regard√©s par tous. Il s’agit d’un monopole vertical de l’information par rapport auquel il fallait rompre en cr√©ant cette figure des producteurs ind√©pendants.

On a √©galement instaur√© la r√®gle que la direction des √©quipes techniques qui assurent le travail d’√©mission ne pouvait √™tre compos√©e de membres dirigeants de partis politiques, d’organisations religieuses, d’√©glises ni de hauts fonctionnaires publics. Car, dans le cas contraire, il existe toujours la possibilit√© que les √©missions soient manipul√©es par des int√©r√™ts distincts de ceux de la communaut√©. Il fallait garantir une programmation communautaire diverse, plurielle, r√©ellement communautaire car faite par les gens eux-m√™mes et ainsi r√©ellement alternative.

De m√™me, si l’on consid√®re la communication comme un droit de l’Homme et comme notre Constitution est anti-n√©o-lib√©rale - elle oblige l’√‰tat √ garantir la gratuit√© de la sant√© et de l’√©ducation pour tous - elle doit garantir l’acc√®s √ la communication en facilitant l’acc√®s aux ressources n√©cessaires pour cela. La majorit√© des communaut√©s n’a pas les ressources suffisantes pour investir dans du mat√©riel qui est co√ »teux, surtout dans le domaine de la t√©l√©vision. On a donc inscrit dans le r√®glement la recherche de fonds pour appuyer les initiatives de communication communautaires. Il existe ainsi le FIDES, qui est un fonds aliment√© par l’Etat central pour les Etats f√©d√©r√©s. Une partie des ressources de ce fonds peut √™tre utilis√©e pour soutenir des exp√©riences de m√©dias communautaires dans chacune des r√©gions du pays.

De m√™me, afin de garantir aussi un caract√®re d’autofinancement, on a autoris√© les m√©dias communautaires √ diffuser de la publicit√©, mais uniquement en faveur de petites ou moyennes entreprises (coop√©ratives, petits artisans, etc.) qui sont ins√©r√©es dans la communaut√©. La publicit√© en faveur des grandes entreprises ou des magasins franchis√©s, voire des entreprises qui sont en contradiction avec la "ligne" g√©n√©rale des m√©dias communautaires est quant √ elle strictement interdite. Cette "ligne" est une orientation-cadre d√©finie comme devant d√©fendre les droits humains, les droits des femmes, de l’environnement et la protection de notre identit√© et de notre culture. Une entreprise dont les pratiques sont en contradiction avec ces pr√©ceptes ne peut pas diffuser sa publicit√© via les m√©dias communautaires car les int√©r√™ts de ces derniers ne peuvent pas entrer en contradiction avec ceux de tous les citoyens.

Parmi ces pr√©ceptes nouveaux inscrits dans notre r√®glement, on peut aussi citer le fait que les t√©l√©visions communautaires ne peuvent √™tre des institutions, des choses ferm√©es, mais bien un processus continu et ouvert, un processus-√©cole d’apprentissage permanent, d’int√©gration de nouveaux acteurs de la communaut√©, d’assistance, de formation. Un processus qui garantisse de mani√®re permanente le fait que de plus en plus de personnes puissent participer au fait communicationnel. C’est l√ une mani√®re de rompre avec le concept de "pouvoir m√©diatique" et de transformer les citoyens en acteurs de l’image et non plus en spectateurs. Une mani√®re √©galement de construire un nouvel imaginaire qui corresponde r√©ellement avec le pays que nous voulons construire, bas√© sur une d√©mocratie participative et protagonique.

Quels sont les moyens financiers des m√©dias communautaires ?

Blanca : Il ne sont vraiment pas tr√®s √©lev√©s ! Nous aimerions qu’ils le soient, √©videment, mais pour l’instant ils sont tr√®s faibles et nous travaillons avec tr√®s peu de moyens mat√©riels.

Cependant, puisque nous avons obtenu dans la Constitution, comme c’est le cas pour la sant√© et l’√©ducation, l’obligation de l’Etat √ soutenir le d√©veloppement d’initiatives de communication communautaire, dans le cas de Catia TVe, nous avons re√ßu un apport de la Commission nationale de la Culture afin de mener √ bien l’assistance technique et la formation des producteurs ind√©pendants.

Nous avons aussi re√ßu une contribution du Minist√®re des affaires sociales pour nous aider √ acheter du mat√©riel. Concr√®tement, il s’agissait d’un √©metteur de 30 watts, ce qui ne nous permet pas de couvrir toute la zone. Mais c’est gr√Ęce √ cette aide que nous avons pu commencer √ √©mettre tous les jours depuis 2001, sauf pendant le coup d’Etat (d’avril 2002, NDLR).

Ces aides sont donc utiles mais insuffisantes. Elles nous ont ainsi permis d’acheter des bandes, mais beaucoup de mat√©riel est perdu parce que nous sommes oblig√©s d’utiliser et de r√©utiliser sans cesse les m√™mes bandes, ce qui nous emp√™che d’avoir de bonnes archives. Nous pouvons travailler, mais avec nos propres ressources √©galement, issues de la communaut√© elle-m√™me, et avec celles tir√©es des publicit√©s pour les coop√©ratives, les artisans locaux (qui aident √ leur tour l’√©conomie locale) et les plans publics de sant√© et d’√©ducation.

Mais si cet √©quilibre des ressources est possible dans le cas de villes comme Caracas, dans celui de m√©dias communautaires ruraux ou indig√®nes o√Ļ l’√©conomie locale est tr√®s r√©duite, l’intervention publique doit √™tre plus importante. Tout cela ne concerne √©videment que les n√©cessit√©s techniques et mat√©rielles puisque tout le travail qui est fait est enti√®rement b√©n√©vole.
Il n’y a pas d’√©metteur national √ travers lequel les m√©dias communautaires puissent √©mettre pour tout le pays, mais bien un r√©seau de m√©dias locaux. Nous sommes √©galement engag√© dans la cr√©ation d’un r√©seau latino-am√©ricain et d’un r√©seau mondial de communication communautaire. C’est l√ l’une des t√Ęches et des d√©fis des m√©dias communautaires au Venezuela : faire comprendre que la communication doit se faire entre les peuples et non entre les grandes multinationales et les gouvernements.

LES FEMMES, MOTEUR DE CHANGEMENT

Catia TVe est en grande partie anim√©e par des femmes. Comment expliquez-vous ce ph√©nom√®ne, que l’on constate aussi dans le processus de changements en g√©n√©ral o√Ļ les femmes jouent un r√īle d’avant-garde ?

Blanca : Avec "l’ouragan r√©volutionnaire" comme l’appelait Simon Bolivar, nous n’avons pas encore eu beaucoup de temps pour syst√©matiser en d√©tail toutes nos exp√©riences. Mais il est √©vident que les femmes constituent le moteur fondamental de ce processus.

Dans le cas de Catia TVe, cela peut s’expliquer par le fait que les femmes jouent un r√īle capital dans la vie communautaire. Ce sont elles qui, dans la majorit√© des cas, organisent les comit√©s d’habitants, qui s’impliquent le plus dans la d√©fense du quartier et de ses r√©alit√©s quotidiennes, avec ce qui passe dans l’√©cole, avec les probl√®mes d’alimentation, etc. En Am√©rique latine, ce sont les femmes qui ont la vie la plus dure. C’est elles qui doivent garantir √ leurs enfants de quoi manger et un toit pour dormir.

Les hommes sont beaucoup plus pr√©sents dans la lutte sur leur lieu de travail, dans le travail d’organisation des ouvriers, etc. Les femmes sont quant √ elles confront√©es √ la t√Ęche d’organisation de la collectivit√© dans leur quartier. Elles sont plus engag√©es dans la r√©flexion et l’action sur l’organisation de l’espace et l’√©tablissement des r√®gles nous permettant de vivre dans cet espace.

Je crois qu’√ Catia TVe, ce furent elles les plus disciplin√©es, qui ont √©tudi√© dans les ateliers de formation de la mani√®re la plus constante. C’est leur pr√©sence qui a aussi permis la participation de leurs enfants aux activit√©s, √ la formation. Traditionnellement, la femme latino-am√©ricaine d√©fend et prot√®ge fermement son espace familial. Mais dans le contexte d’un processus r√©volutionnaire, l’espace familial s’est consid√©rablement √©tendu, il englobe la communaut√© dans son ensemble.

LES MEDIAS COMMERCIAUX, MOTEURS DE LA DESTABILISATION

Le r√īle des m√©dias commerciaux pendant le coup d’√‰tat d’avril 2002 est assez bien connu. Ils ont jou√© un r√īle d’avant garde. Quel fut par contre le r√īle des m√©dias communautaires au cours de ces √©v√©nements et, par la suite, pendant le lock-out patronal et le sabotage p√©trolier de d√©cembre 2002-janvier 2003 ?

Blanca : Comme je l’ai dit, les m√©dias communautaire ne sont pas des institutions. Ce sont des processus de changement du paradigme communicationnel du pays ins√©r√©s dans le processus national de changements en cours. Cela veut dire que les m√©dias communautaires on contribu√© √ rompre avec ce mythe du "pouvoir m√©diatique".

Les gens sont aujourd’hui tr√®s irr√©v√©rent vis-√ -vis de l’information qui provient des m√©dias commerciaux. Et cela parce que les gens ont appris qu’il √©tait possible de produire une autre image, que la v√©rit√© d√©pend toujours de qui tient en main la cam√©ra. Cette compr√©hension fait que les gens ont une position beaucoup plus active : ils ne questionnent plus seulement l’information qui provient des m√©dias, ils cherchent activement la v√©rit√© en essayant de devenir eux-m√™mes une source d’information. Il est tr√®s facile aujourd’hui de trouver au Venezuela une ouvri√®re textile qui prend une cam√©ra en main et qui tente d’enregistrer cette autre v√©rit√©, qui cherche une autre information parce qu’elle n’attend plus qu’on lui donne la v√©rit√© via la t√©l√©. Tout le monde se sent communicateur aujourd’hui.

Si la mouvance des m√©dias communautaires a contribu√© √ quelque chose, c’est bien √ faire comprendre qu’il √©tait important de chercher d’autres mani√®res de voir les choses et de lutter pour que cette information soit donn√©e. Pendant le coup d’Etat, les m√©dias priv√©s ont mont√© tout un show putschiste, avec des acteurs tels que des militaires, des dirigeants de syndicats maffieux ou les dirigeants de la conf√©d√©ration patronale. Mais derri√®res ces acteurs, ce sont les propri√©taires de ces m√©dias, li√©s aux grandes multinationales, qui tiraient les ficelles. Ils savaient √ l’avance o√Ļ placer leurs cam√©ras car ils savaient tr√®s bien o√Ļ allaient tomber les victimes et o√Ļ √©taient plac√©s les francs-tireurs. Ils avaient tout mont√© eux-m√™mes pour leur permettre de lancer une information qui permettrait de justifier le coup d’Etat aux yeux du monde.

Ce √ quoi il n’avait pas pens√©, c’est qu’il y avait d’autres personnes, avec des cam√©ras, qui se sont retrouv√©es l√ et qui ont film√© cette autre v√©rit√©. Ce fait n’est pas √ mettre au cr√©dit de Teletambores, de CatiaTVeoude PanaFilm en particulier, c’est le fruit d’un √©tat de conscience collectif de rupture avec lemod√®le ant√©rieurement dominant par rapport √ la communication. Aujourd’hui, nous sommes tous des communicateurs. Cette conscience ne se limite pas aux gens de Catia TV ou d’autres m√©dias, elle existe de mani√®re g√©n√©ralis√©e dans la compr√©hension que nous avons tous et toutes de notre responsabilit√© non seulement de chercher notre information mais aussi de la communiquer.

Cela a √©t√© doublement important : primo, parce que cela a permis d’enregistrer une partie de cette r√©alit√© qu’ils voulaient totalement nier et, segundo, car cela a permis de constituer un r√©seau d’informations distinctes, alternatives, mais tout aussi fortes m√™me si avec tr√®s peu de ressources.

Le 11 avril se met en place toute la machinerie du coup d’Etat. Les gens se sont rassembl√©s spontan√©ment autour du Palais pr√©sidentiel de Miraflores afin de le d√©fendre parce que le plan diffus√© par les m√©dias √©tait limpide : diriger la marche de l’opposition vers le palais afin de renverser le gouvernement. Les gens des m√©dias communautaires √©taient donc eux aussi pr√©sents l√ -bas pour filmer ce rassemblement et cette d√©fense de la Constitution par le peuple.

Le coup d’Etat du 11 avril a constitu√© un choc immense du fait des trahisons, parce qu’il comptait avec la participation de plusieurs g√©n√©raux, etc. Mais le 12 avril commence alors un des processus de communication communautaire les plus importants dans l’histoire de l’humanit√©, au cours de ces derni√®res ann√©es. Les gens ont commenc√© √ devenir autant de canaux de communication : les "motoris√©s" (jeunes livreurs √ motos du secteur informel, NDLR), par exemple, allaient rapidement d’un quartier √ un autre pour transmettre les informations sur ce qui √©tait en train de se passer. Les t√©l√©phones mobiles se sont transform√©s en moyens de communication exceptionnels, surtout dans les quartiers les plus pauvres o√Ļ le r√©seau de t√©l√©phone fixe n’existe pas. Les gens se regroupaient et achetaient √ plusieurs des cartes de t√©l√©phone pour pouvoir communiquer toute la journ√©e.

Ensuite, malgr√© l’absence de tout appel centralis√© ou coordonn√©, s’est planifi√© un "cacerolazo" qui a permit, tout comme les tambours dans les villages, d’unifier toute la population dans la contestation du coup d’Etat. Les gens ont commenc√© tout aussi spontan√©ment √ se rassembler autour des sites politiques et militaires strat√©giques, uniquement via le bouche √ oreille, les t√©l√©phones mobiles, les va-et-vient des "motoris√©s" ou avec internet. Ce dernier moyen a aussi permis de faire diffuser √ l’ext√©rieur du pays la r√©alit√© de ce qui se passait. Il y avait une incroyable volont√©, une conscience tr√®s forte de faire conna√ģtre au monde la v√©rit√©. Tout le travail men√© le 12 a ensuite men√©, le 13 avril, √ l’extension des rassemblements populaires autour des cha√ģnes de t√©l√©vision afin d’exiger qu’elles diffusent les informations r√©elles au monde.

Il faut savoir √©galement que l’un des r√īles des m√©dias priv√©s pendant le coup d’Etat √©tait un r√īle policier : Ils couvraient complaisamment les arrestations de ministres chavistes, appelaient en direct √ d√©noncer les partisans du gouvernement. Ils voulaient emp√™cher tout processus de solidarit√© au sein du peuple, cr√©er un climat de terreur pour que personne ne manifeste son d√©saccord avec le coup d’Etat. Mais comme les gens avaient une conscience tr√®s claire du r√īle jou√© par ces m√©dias, tout leur est retourn√© √ la figure comme un boomerang. Au moment o√Ļ ils ont commenc√© √ diffuser ces images, les gens sont au contraire sortis en masse dans les rues et avec encore plus de force pour r√©clamer le r√©tablissement de la constitutionnalit√© et exiger l’arr√™t des op√©rations r√©pressives.

Le r√īle jou√© par les m√©dias communautaires, aux yeux des putschistes, semblait √™tre cl√© puisqu’en moins de 24 heures ils avaient organis√©s des perquisitions, des fouilles, des arrestations de compagnons, ils ont d√©truit du mat√©riel, etc. Une t√©l√©vision communautaire, situ√©e dans une √©cole, √ Gayaricao, un autre quartier de Caracas , et qui n’a jamais √©mis par les ondes, a vu ses √©quipements d√©truits par les putschistes. Autrement dit, ils ont voulu imm√©diatement emp√™cher toute autre forme de communication.

Mais la communication communautaire ne se limite pas √ une antenne, ni ne repose sur des instruments mat√©riels technologiques particuliers, elle va beaucoup plus loin. Elle est li√©e √ la conscience des gens et √ leur participation active dans la communication. Elle n’est pas seulement un m√©dia, ni de la technologie - ce ne sont l√ que de simples instruments qui lui permettent de se renforcer. La communication communautaire c’est avant tout la rencontre humaine entre les personnes. Une rencontre qui n’est pas m√©diatis√©e par les int√©r√™ts de quelques personnes en particulier. C’est cette r√©alit√© qui entra√ģne la d√©mystification du "pouvoir du m√©dia" : nous n’avons pas besoin de "super-m√©dias" pour pouvoir communiquer.

Tout se r√©sume √ une rupture de la passivit√© vis-√ -vis du fait informatif. Il y a une conscience claire de la n√©cessit√© d’√™tre des protagonistes, car la communication est un √©l√©ment essentiel de transformation de la soci√©t√© : communiquer pour nous organiser, pour nous coordonner, pour nous mobiliser, pour lutter... Dans le cas du Venezuela, cette prise de conscience s’est √©tandu au terrain de l’affectif : la protection et la d√©fense du futur que nous voulons construire. Tout cela s’est communiqu√© dans la rue, dans le "cacerolazo", dans les larmes vers√©es par les gens. Au moment o√Ļ la mobilisation populaire √©tait √ son apog√©e durant le coup d’√‰tat, ce sont des compagnons des m√©dias communautaires qui sont finalement parvenus √ restaurer le Canal 8 (la cha√ģne nationale publique, NDLR) gr√Ęce √ l’aide des habitants du quartier qui se sont rassembl√©s au si√®ge de la t√©l√©vision et en ont chass√© les putschistes.

Alvaro : Les m√©dias communautaires ont depuis toujours √©t√© l’objet de fortes attaques de la part des m√©dias commerciaux. Toute la puissance de ces m√©dias et de leur alli√©s internationaux s’est acharn√©e √ nous discr√©diter. Ils ont dit que c’√©tait une invention du "castro-communisme", que l’on offrait des ateliers de formation au terrorisme, etc. Bref, une montagne de mensonges pour tenter inutilement de briser une dynamique qui, ils le comprennent tr√®s bien, porte directement atteinte au monopole des multinationales de la communication.

Pendant le lock-out patronal et le sabotage p√©trolier de d√©cembre et janvier derniers, des compagnons des m√©dias communautaires ont √©t√© physiquement agress√©s par des policiers de l’opposition. En somme, l’importance de notre r√īle est clairement reconnue par ces m√©dias commerciaux et c’est pour cela qu’ils nous agressent.

DISCR√‰DIT DES M√‰DIAS COMMERCIAUX

Y a-t-il des campagnes de boycott des m√©dias commerciaux ? Leur perte d’influence explique-t-elle les r√©cents licenciements importants dans ces m√©dias ?

Blanca : Oui, il y a eu des appels au boycott contre les activit√©s terroristes les plus graves des m√©dias priv√©s. Mais, en ce moment, plut√īt que de parler de boycott, il y a plut√īt une situation de distanciation tr√®s grande entre les gens et ces m√©dias. Ils ont tout simplement cess√© d’√™tre une r√©f√©rence importante pour l’immense majorit√© du peuple v√©n√©zu√©lien.

Les gens savent que ce qui sort de ces m√©dias n’est que du mensonge. Il y a ainsi une distanciation parce que personne ne consid√®re plus qu’ils puissent √™tre une source, m√™me minimale, d’information. Ils sont en fait devenus des partis politiques, mais de mani√®re hypocrite. Si, au moins, ils avaient le courage de dire : ¬« nous sommes d’ultra droite et voici nos id√©es ¬ », √ la limite on pourrait les regarder avec un minimum de consid√©ration. Mais ce n’est pas le cas. Ils pr√©tendent au contraire √™tre la "voix de tout le monde" alors qu’ils continuent √ nier l’existence de la majorit√© sociale et de ses int√©r√™ts. Leur arrogance √ s’√©riger en porte-parole et interpr√®tes des besoins de tout un pays alors qu’ils sont √ des ann√©es-lumi√®re des pr√©occupations du projet que nous sommes en train de construire a entra√ģn√© un rejet encore plus massif.

Il y a une autre dimension, essentielle, qui explique ce rejet : c’est le racisme ahurissant v√©hicul√© par ces m√©dias alors que notre population est majoritairement m√©tiss√©e ; d’origine afro-am√©ricaine, indig√®ne ... Ces m√™mes m√©dias d√©crivent ces personnes comme des "hordes", des "singes", comme des gens "laids", "violents". Certains journaliste se sont demand√©s "comment font les chavistes pour choisir les gens qui participent √ leurs manifestations au point qu’ils ressemblent tous √ des animaux ?".

Autre exemple, ce fut au moment o√Ļ les restes symboliques de l’un des plus grands chef indien de notre histoire, Guaycaipuro, l’un des premiers et des plus d√©termin√©s r√©sistants √ la colonisation espagnole, ont √©t√© d√©pos√©s au Panth√©on national au cours d’une c√©r√©monie officielle avec les repr√©sentants des communaut√©s indig√®nes. Et cela dans un pays o√Ļ les populations indiennes ont toujours √©t√© m√©pris√©es par les gouvernements successifs. Ces messieurs de m√©dias commerciaux ont comment√© cet √©v√©nement comme √©tant une "pantalonnade ridicule", allant m√™me jusqu’√ dire que les Indiens pr√©sents √ la c√©r√©monie avaient √©t√© pay√©s avec des bananes...

Autre cas caract√©ristique : celui du Ministre de l’Education du gouvernement Ch√°vez, Aristobulo Isturiz, qui est, comme beaucoup de nos compatriotes, d’origine afro-am√©ricaine. Ces messieurs de la t√©l√© ont pass√© leur temps √ discourir sur lui en disant : "Mais cet homme n’√©tait pas aussi laid avant d’√™tre chaviste ! Maintenant, depuis qu’il est dans le gouvernement, ses traits sont chaque fois plus animaliers, son aspect simiesque se fait sans cesse plus √©vident," etc. Comment voulez-vous que les gens du peuple regardent de telles √©missions o√Ļ ils sont agress√©s en permanence ?

Alvaro : Il faut ajouter que pendant la gr√®ve patronale de d√©cembre 2002, les m√©dias ont √©videment √©t√© directement impliqu√©s dans ce sabotage de l’√©conomie qui a men√© le pays au bord de la banqueroute. Ils esp√©raient, avec cette action, faire de nouveau tomber le gouvernement.

Mais, apr√®s deux mois de lock-out, ils ont d√ » constater leur √©chec et surtout des pertes financi√®res importantes, y compris pour eux-m√™mes puisqu’ils avaient financ√© la promotion du sabotage. C’est pour cela que les propri√©taires des m√©dias priv√©s ont commenc√© √ licencier de nombreux journalistes et travailleurs des m√©dias.

Et par dessus le march√© de mani√®re ill√©gale : en les mettant en "vacances anticip√©es" sans solde, en leur faisant r√©signer un contrat d’un an "et apr√®s on verra" ou en faisant directement pression sur eux pour qu’ils signent eux-m√™mes leur d√©mission !

Blanca : Pendant deux mois, il faut savoir que ces gens n’avaient plus aucune programmation ¬« normale ¬ ». Tout fut remplac√© par une programmation d’incitation √ la violence et √ la terreur. A quelque moment que ce soit de la journ√©e pendant ces deux mois, lorsque vous allumiez la t√©l√©, vous entendiez des appels √ des marches de l’opposition, etc.

Une bonne partie de leur programmation √©tait consacr√©e aux "telenovelas" [feuilletons t√©l√©s √ l’eau de rose, NDRL], eh bien ils ont supprim√© pendant deux mois ces feuilletons. Ils ont m√™me √©limin√© pendant tout ce temps la publicit√© afin de donner une couverture et une promotion permanente au sabotage √©conomique patronal.

Lorsqu’ils ont licenci√© tous ces journalistes, apr√®s l’√©chec de leur tentative de d√©stabilisation, ils ont promis aux journalistes mis √ la porte : "Ne vous inqui√©tez pas, d√®s que ce gouvernement sera tomb√©, vous serez r√©engag√©s !" Beaucoup ont docilement accept√©, ce qui montre √ quel point le r√īle du journaliste a √©t√© d√©natur√© par le monopole commercial de l’information. Le journaliste d√©pend totalement de l’argent que lui donne les propri√©taires des m√©dias et ces derniers sont pratiquement tous contr√īl√©s par un seul groupe √©conomique.

Il y a ainsi une d√©pendance permanente envers ce que pensent ou veulent ces messieurs. Pendant la gr√®ve patronale, plusieurs journalistes avaient d√©j√ √©t√© licenci√©s, non pas parce qu’ils s’opposaient √ cette gr√®ve, mais parce qu’ils ne voulaient pas en parler ! Dans le cas de certains journaux, que plus personne n’ach√®te, le fait qu’ils continuent √ se maintenir malgr√© leurs immenses pertes financi√®res s’explique uniquement par l’appui financier qu’ils re√ßoivent de la part des multinationales.

Dans le cadre d’une √©conomie capitaliste de libre march√© tels qu’ils la d√©fendent, ils auraient depuis longtemps disparus parce qu’ils ont tout bonnement perdu cette relation de d√©pendance lucrative dans laquelle ils maintenaient auparavant le "spectateur".

LES CLASSES MOYENNES DIVIS√‰ES

Au sein des classes populaires majoritaires, il y a donc un ph√©nom√®ne de distanciation important. Mais qu’en est-il par rapport aux classes moyennes, qui constituent la base sociale des putschistes ? Y a-t-il un m√™me processus de distanciation en cours ? Est-ce qu’il y a un travail de communication alternatif en direction et/ou au sein m√™me de cette classe moyenne ?

Blanca : Il y a toujours un secteur des classes moyennes qui est profond√©ment ali√©n√© par ces m√©dias priv√©s. Il s’agit d’un secteur tr√®s particulier, marqu√© par une culture tr√®s raciste. La distanciation dans leur cas s’op√®re plut√īt √ l’√©gard de la majorit√© des autres V√©n√©zu√©liens tant ils ont √©t√© form√©s par un id√©al de vie nord-am√©ricain. Ce sont des gens qui disent ouvertement qu’ils pr√©f√®rent une invasion du pays par les Etats-Unis que de continuer √ subir un gouvernement dirig√© par un "negro".

Ces secteurs ne changent pas. Ils manifestent en brandissant le drapeau US. Ce sont des secteurs d’extr√™me droite qui utilisent des drapeau noirs, s’habillent en noir. Leurs campagnes sont profond√©ment racistes et parano√Įaques. Ils vivent clo√ģtr√©s dans leurs beaux quartiers o√Ļ ils se sont pratiquement retranch√©s de peur d’une invasion des "hordes" chavistes. On leur a appliqu√© un tel lavage de cerveau qu’on pourrait comparer leur haine avec celle que certains secteurs des classes moyennes allemandes ressentaient √ l’√©gard des Juifs. Ils sont litt√©ralement enrag√©s.

Mais ces secteurs sont heureusement minoritaires. Les classes moyennes en g√©n√©ral sont tr√®s divis√©es. Il y a un secteur tr√®s minoritaire qui est authentiquement fasciste. Un autre, tout en √©tant tr√®s sensible √ la campagne m√©diatique anti-chaviste, n’est pas du tout d’accord avec les m√©thodes violentes du premier. Et puis, r√©cemment, s’est constitu√© un mouvement des classes moyennes en faveur du processus populaire qui s’appelle "Clase media en positivo" ("Classe en moyenne en positif", NDLR).

Ce mouvement a √©t√© lanc√© par des gens qui auparavant n’osaient pas parler ni exprimer ouvertement leur sympathies dans leur milieu social. Le climat de terreur √©tait tel que tr√®s peu d’entre eux s’exposaient √ √™tre trait√©s dans leur quartier de "horde", que leurs voisins arr√™tent de leur parler, que leur enfants ne puissent plus aller √ l’√©cole parce qu’ils √©taient "chavistes", etc. Pendant le coup d’Etat, beaucoup de gens des classes moyennes ont chang√© de position car ils ont vu le vrai visage de l’opposition fasciste qui a supprim√©, le 12 avril, l’Assembl√©e nationale, la Cour Supr√™me de Justice, etc. Ils ont vu comment les forces r√©pressives de l’opposition sont venues arr√™ter chez lui quelqu’un comme Tarek William, un d√©put√© chaviste qui est depuis toujours un d√©fenseur des droits de l’Homme et un po√®te reconnu et appr√©ci√©.

Ainsi, certains qui √©taient contre le processus au d√©but sont aujourd’hui pour ce dernier. Et d’autres qui √©taient neutres ou n’osaient pas l’affirmer, le font aujourd’hui ouvertement. Beaucoup d’autres encore, sans √™tre en faveur de Ch√°vez pour autant, s’opposent par contre fermement au secteur fasciste de l’opposition. Bref, la propagande et les attitudes √©hont√©es des m√©dias ont finalement √©t√© contre-productives parce que, outre les classes populaires, des secteurs des classes moyennes ont √©galement pris leurs distances √ leur √©gard.

Mais il ne faut pour autant pas sous-estimer leur pouvoir de nuisance, ce qui rend absolument n√©cessaire l’adoption d’une loi de responsabilit√© sociale des moyens de communications qui permettent aux citoyens de se d√©fendre contre les agressions dont il sont victimes de la part des m√©dias priv√©s. Ils gardent un certain pouvoir aussi parce que, du c√īt√© du gouvernement, il y a une certaine faiblesse dans le travail communicationnel.

Cette interview a √©t√© r√©alis√©e le 5 mai 2003 √ Bruxelles par Fr√©d√©ric L√©v√™que et Ataulfo Riera, membres du Collectif ’Venezuela 13 Avril’. Retranscription & traduction : Ataulfo Riera.

Vous pouvez l’√©couter en espagnol et en audio √ cette adresse.

Site web de Catia TVe : www.catiatve.org.ve.

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info