Bilan critique de la stratégie zapatiste
L’EZLN : depuis la Marche sur Mexico jusqu’√ son double anniversaire
par Ra√ļl Calvo
Article publiť le 11 décembre 2003

La Marche zapatiste

Avec la d√©nomm√©e Marche de la Couleur de la Terre, l’Arm√©e zapatiste d elib√©ration nationale (EZLN) cl√īture un important chapitre de son histoire, caract√©ris√©e par ses appels √ la soci√©t√© civile.

Une soci√©t√© civile qui s’√©tait mobilis√©e en janvier 1994 pour arr√™ter la guerre, en f√©vrier 1995 pour stopper l’offensive de Zedillo, puis pour accueillir la marche des 1.111, ensuite au moment du massacre de Acteal, mais qui n’a finalement pas √©t√© capable de cr√©er une structure stable.

La Premi√®re D√©claration de l’EZLN demandait l’int√©gration des forces rebelles ; c’est aujourd’hui de l’histoire ancienne. La Seconde D√©claration avait appel√© √ la c√©l√©bration d’une Convention nationale d√©mocratique ¬« souveraine et r√©volutionnaire ¬ » d’o√Ļ devait surgir les propositions pour un gouvernement de transition, une nouvelle loi nationale, une nouvelle Constitution qui garantisse l’accomplissement l√©gal de la volont√© populaire. Cette Convention, qui ne fut pas exempte de luttes entre les diff√©rentes fractions de la gauche mexicaine, n’a pas eu de succ√®s. Les raisons de cet √©chec pourraient remplir tout un ouvrage. Ce qui est par contre int√©ressant de souligner, c’est que cette Seconde D√©claration conservait un ton r√©volutionnaire que l’Arm√©e zapatiste a aujourd’hui abandonn√©.

La Troisi√®me D√©claration appelait √ la formation d’un Mouvement de lib√©ration nationale, un appel qui n’aura lui aussi aucune suite.

Sans doute refroidie par ces √©checs, l’Arm√©e zapatiste change de strat√©gie et annonce la cr√©ation du Front zapatiste de lib√©ration nationale dans sa Quatri√®me D√©claration ; une force politique directement apparent√©e avec l’EZLN. Aujourd’hui, le Front zapatiste est toujours un groupe minoritaire sans capacit√© r√©elle de mobilisation et ses seules possibilit√©s de r√©aliser des actions se font au gr√© des initiatives de l’Arm√©e zapatiste.

Pour r√©aliser le R√©f√©rendum annonc√© dans la Cinqui√®me D√©claration se cr√©ent des Coordinations zapatistes, qui critiquent l’inactivit√© et la bureaucratie du Front zapatiste et d√©cident pour cela de s’organiser de mani√®re autonome. Apr√®s le R√©f√©rendum, ces coordinations tendent √ dispara√ģtre et aujourd’hui elles sont pratiquement inexistantes.

Le sommet de toutes ces strat√©gies, dans lesquelles se m√™lent les r√©ussites et les √©checs, est la Marche zapatiste √ Mexico en 2001. Il n’est pas n√©cessaire de d√©montrer que ce fut l’action de l’Arm√©e zapatiste qui a connu le plus de r√©percussion m√©diatique, y compris √ l’√©chelle mondiale.

Ce fut le plus important appel de l’Arm√©e zapatiste √ la mobilisation de la soci√©t√© civile et sa derni√®re chance d’essayer d’obtenir ¬« quelque chose ¬ » par des m√©thodes pacifiques gr√Ęce √ la mobilisation populaire. En cette ann√©e 2001, l’Arm√©e zapatiste s’√©tait d√©j√ totalement d√©barrass√©e de ses demandes r√©volutionnaires et elle se consacrait exclusivement aux Accords de San Andr√©s.

Le fait qu’une d√©l√©gation zapatiste ait voyag√© jusqu’√ Mexico signifiait que, √ la diff√©rence de ses pr√©d√©cesseurs, on conc√©dait une certaine l√©gitimit√© au nouveau pr√©sident Fox. Et c’√©tait justement ce que ce faible gouvernement avait le plus besoin : se l√©gitimer, ce qui l’a oblig√© √ accepter l’invitation.

A peine la Marche √©tait termin√©e que l’on discutait d√©j√ de comment se ferait la reconversion de l’Arm√©e zapatiste et son d√©sarmement. Il y eu beaucoup trop d’optimisme. La mauvaise Loi indig√®ne finalement approuv√©e par le Congr√®s a durement ramen√© les esprits √ la r√©alit√©.

Le silence

Apr√®s l’adoption de la Loi indig√®ne au Congr√®s, l’Arm√©e zapatiste se retire des n√©gociations et maintient le silence pendant un an et demi.

Ce silence avait comme objectif d’user le gouvernement de Fox, mais dans ce cas-ci, le temps allait au contraire jouer contre l’Arm√©e zapatiste. A la diff√©rence de ce qui s’√©tait pass√© sous le gouvernement Zedillo, c’est l’Arm√©e zapatiste qui a encaiss√© une s√©rieuse usure pendant ces mois de silence.

Apr√®s les expectatives qu’avait cr√©√© la Marche, on notait une certaine r√©signation dans les communaut√©s. De plus, le silence de l’Arm√©e zapatiste faisait que l’attention m√©diatique ne se centrait plus sur elle.

L’√©ventuelle usure de Fox par le silence, qui n’a servi en fait qu’√ renforcer de nouveau le PRI, ne pouvait plus se maintenir ind√©finiment ; son co√ »t politique √©tait trop √©lev√© au regard des maigres r√©sultats qu’il produisait. C’est pour cela qu’il fut rompu le premier janvier 2003.

L’EZLN et le conflit basque

D√©cembre 2002. Imaginez ceci : ¬« Salut, nous sommes l’Arm√©e r√©publicaine irlandaise (IRA), nous nous adressons √ vous pour la chose suivante : comme cela fait d√©j√ longtemps que vous restez silencieux, nous vous proposons de vous r√©unir avec le gouvernement mexicain gr√Ęce √ notre m√©diation. Le lieu choisi pour cela est Canc√ļn¬ ».

Absurde n’est-ce pas ? C’est pourtant ce qu’√ fait l’EZLN vis-√ -vis du conflit basque et de l’ETA.

Par contre, si un tel texte aurait effectivement √©t√© adress√© √ l’Arm√©e zapatiste, il ne fait pas de doute que la r√©ponse aurait √©t√© identique √ celle-ci : ¬« Je veux seulement vous dire que nous ne voulons pas de votre appui. Nous n’avons pas besoin de vous, nous ne cherchons pas votre aide, nous ne la voulons pas. Nous avons nos propres ressources, modestes il est vrai, mais qui sont les n√ītres. Nous nous flattons de n’avoir jusqu’√ pr√©sent jamais d√ » quoi que ce soit √ aucune organisation politique, ni nationale, ni √©trang√®re (...). Poursuivez votre chemin et laissez nous suivre le n√ītre.¬ » [1]. Telle fut la r√©ponse de Marcos √ la d√©claration suivante de l’Arm√©e populaire r√©volutionnaire (EPR) mexicaine : ¬« Si jamais surgit un √©v√©nement qui am√®nerait l’EZLN √ abandonner le dialogue, vous pourrez alors compter sur notre modeste appui, de la m√™me fa√ßon que vous avez d√©j√ notre respect¬ » [2]

Ainsi, le Subcomandante ne devait pas s’√©tonner de la r√©ponse qu’il a finalement re√ßu de l’ETA.

L’Arm√©e zapatiste s’autorise √ elle-m√™me √ intervenir dans n’importe quoi. Pour un groupe qui pr√©tend s’opposer aux ¬« avants-gardes¬ », il est choquant de voir son porte-parole, le Sub. Marcos jouer le grand leader de l’anti-globalisation mondiale et avoir l’arrogance de vouloir tout arranger et de proposer des rencontres avec le lieu et les th√®mes d√©cid√©s √ l’avance et sans consulter les personnes qui, depuis des ann√©es, travaillent pour trouver une solution au conflit. A ces personnes, √ tout le moins, on doit de les respecter.

Les ¬« Escargots ¬ »

Apr√®s la rupture du silence en 2003, l’Arm√©e zapatiste √©met une s√©rie de communiqu√©s qui n’apportent rien de neuf dans le but de gagner du temps avant la mise en marche des ¬« Escargots ¬ ».

Ces ¬« Escargots ¬ » n’entra√ģneront aucun changement radical de la situation pr√©c√©dente ; ils sont surtout utilis√©s pour d√©poussi√©rer le conflit face aux regards ext√©rieurs.

Quant aux demandes d’am√©liorations mat√©rielles, la majorit√© des communaut√©s ont connu des progr√®s dans l’√©ducation et la sant√© et cela est, sans nul doute, un tr√®s grand acquis, mais l’autonomie quant √ elle n’avance plus du tout. L’une des raisons de ce blocage est que l’id√©e des municipalit√©s autonomes ne s’√©tend pas √ d’autres r√©gions du Mexique, malgr√© les appels des commandants zapatistes.

Le double anniversaire

Aujourd’hui, l’Arm√©e zapatiste et ses partisans c√©l√®brent leur double anniversaire et le Sub. Marcos, tel le grand-p√®re Cebolletas, nous raconte les batailles du Premier Janvier 1994. Il est regrettable de voir le mouvement zapatiste vivre des rentes de ce qu’il y a dix ans aurait pu √™tre et n’a pas √©t√©...

Notes :

[1Lettre √ l’EPR [Gu√©rilla mexicaine], 29-08-1996

[2La Jornada, 27- 08-1996.

Traduction de l’espagnol : Ataulfo Riera, pour RISAL.

Article original en espagnol : ¬« El EZLN : desde la marcha al DF hasta su doble aniversario¬ », Rebeli√≥n, 04-12-03.

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