Le soja transgénique en question
Argentine : du grenier mondial √ la faim g√©n√©ralis√©e
par Alberto J. Lapolla
Article publiť le 30 avril 2004

L ‚€˜ ex ¬« grenier mondial ¬ » souffre de la faim

Au cours de son histoire, le peuple argentin n’a pratiquement jamais connu la faim massive. Ce fait √©tait encore plus marquant √ partir des transformations profondes men√©es par le p√©ronisme apr√®s 1945, lorsque l’Argentine √©tait en passe de poss√©der une des meilleures distributions de revenus du monde. Conjointement √ une √©norme structure industrielle, une formidable √©conomie √©tatique et une production agricole diversifi√©e, destin√©e principalement au march√© int√©rieur et en d√©pit de l’important obstacle du latifundisme, cette distribution des revenus a permis le plein emploi et l’absence de faim massive dans la nation jusqu’√ l’arriv√©e de l’inf√Ęme tra√ģtre √ la patrie Carlos S. Menem √ la pr√©sidence.

En d√©pit des politiques r√©gressives mises en oeuvre apr√®s 1995 qui ont produit d’importantes poches de pauvret√© r√©gionales, il faut cependant remarquer que, tout au long de la p√©riode historique allant de 1945 √ 1990, le peuple argentin n’a pas connu la faim g√©n√©ralis√©e.
Aujourd’hui la situation est fondamentalement diff√©rente : l’Argentine, l’ancien ¬« grenier mondial ¬ », le pays de la ¬« meilleure viande du monde ¬ » est maintenant une simple r√©publique produisant du soja destin√© √ alimenter le b√©tail de l’Union europ√©enne (UE), de la Chine et des Etats-Unis (EUA).

Notre peuple subit la pire punition de son histoire : 55 enfants, 35 adultes et 15 personnes √Ęg√©es meurent chaque jour pour des raisons li√©es √ la faim. C’est-√ -dire presque 450.000 personnes entre 1990 et 2003 : un v√©ritable g√©nocide √©conomique. [1]

Vingt millions de personnes (sur une population totale de 38 millions) vivent en dessous du seuil de pauvret√©, 6 millions sont indigents (c’est-√ -dire qu’elles souffrent d’une faim extr√™me) et pr√®s de 5 millions sont sans emploi.

Toutefois, l’Argentine produit le plus haut pourcentage d’aliment par habitant du monde avec ses 70 millions de tonnes de grains, ses 56 millions de t√™tes bovines, un chiffre similaire d’ovins et un nombre sup√©rieur de porcins, ce qui totalise 3.500 kg d’aliments par habitant et par an. N√©anmoins, malgr√© une telle masse de produits alimentaires, la faim et le g√©nocide social n’ont jamais √©t√© aussi grave au cours de notre histoire.

La faim transgénique

Ce processus brutal de ‚€˜revanchisme’ social sert cependant d’exemple pour les autres peuples du monde qui peuvent observer in situ le r√īle jou√© par les cultures transg√©niques vant√©es par Monsanto, Syngenta, Dupont et les autres multinationales r√©gnant sur le commerce biotechnologique pr√©sent√© comme la panac√©e pour r√©soudre le probl√®me de la faim dans le monde.

La faim du peuple argentin, ses milliers d’enfants morts de faim, ses personnes √Ęg√©es mortes de faim, les millions de pauvres fouillant les poubelles √ la recherche de quelque chose √ manger sont les exemples les plus √©vidents et les plus indiscutables d’o√Ļ il faut chercher la v√©rit√© des effets des cultures transg√©niques sur l’√©conomie des peuples.

L’Argentine produira cette ann√©e 34.5 millions de tonnes de soja transg√©nique [2] ( 50% de la production totale de grains) sur un peu plus de 14 millions d’hectares ( 54% de la superficie cultiv√©e ). 99% de ce soja est transg√©nique et a pour destination principale les fourrages dans l’UE et la Chine qui utilisent ce soja pour √©lever leur b√©tail, b√©tail qu’ils exportent ensuite sur des march√©s qui ont cess√© d’acheter de la viande argentine parce que sa production bovine √ ciel ouvert et dans des p√Ętures naturelles a √©t√© affect√©e par l’expansion incontr√īl√©e du soja transg√©nique. Ainsi, en produisant des commodities au lieu d’aliments et de produits industriels, le gouvernement obtient des devises pour payer la dette ext√©rieure ill√©gitime.

La soja RR (round up-ready, r√©sistant au glifosate) s’est propag√© dans notre pays en d√©pla√ßant et en d√©truisant des dizaines d’autres activit√©s li√©es directement √ la production d’aliments, √ la consommation de la population et √ la production industrielle. Des cultures horticoles, apicoles, des √©tables, des champs d’√©levage, des p√Ętures, des vergers, des productions foresti√®res, des for√™ts naturelles ont disparus tout comme d’autres cultures telles que celles de la pomme de terre, du riz, des patates douces, des lentilles, de la caroube, du coton, du lin, du bl√©, du ma√Įs, etc. Ce processus a gravement affect√© l’ancienne et abondante souverainet√© alimentaire de la nation, nous obligeant √ importer des aliments tels que du lait, des poulets, des lentilles et de la caroube entre autres.

L’expansion du soja transg√©nique a √©galement permis un processus de concentration de la terre comme on n’en avait pas vu en Argentine depuis l’emphyt√©ose rivadavienne [3]. Selon le dernier recensement agraire, entre 1991 et 2001 environ 160.000 petits producteurs ont disparu, ce qui a pour r√©sultat que 6.200 propri√©taires poss√®dent 49.6% du total de la terre et que 17.millions d’hectares sont d√©j√ aux mains de propri√©taires √©trangers [4].

L’expansion de la monoculture du soja est la cons√©quence d’un long cycle de contre r√©formes agraires entam√© en 1967 par la loi Raggio du dictateur Ongan√≠a et approfondie jusqu’√ l’exc√®s par les politiques de reprivatisation du revenu agraire, la d√©sindustrialisation forc√©e, la financiarisation du capital et le revanchisme social de Jos√© A. Mart√≠nez de Hoz [5], Domingo F. Cavallo [6] et Felipe Sol√° [7], avec pour r√©sultat que l’Argentine a cess√© d’√™tre un pays industriel pour revenir au mod√®le d‚€˜agro-exportateur impos√© par la Grande-Bretagne apr√®s les d√©faites historiques de Caseros [8] et Pav√≥n [9], au XIX√®me si√®cle.

Une catastrophe sociale qui anticipe une catastrophe écologique

Le syst√®me de culture utilis√© pour le soja RR que l’on s√®me directement avec beaucoup d’agrotoxiques (on reconna√ģt officiellement aujourd’hui l’usage de 150 millions de litres par an de glifosate [10], bien que l’on estime que le chiffre r√©el soit sup√©rieur) a d√©j√ provoqu√©, dans la zone affect√©e par la monoculture, une d√©sertification biologique marqu√©e par la disparition d’oiseaux, de li√®vres, de crustac√©s, de lombrics, d’insectes, etc. Cela affecte particuli√®rement la microbiologie du sol responsable des processus qui d√©veloppent et entretiennent la fertilit√© naturelle des sols en exterminant des bact√©ries ou d’autres microorganismes et en permettant leur remplacement par des champignons.

Si le ma√Įs transg√©nique RR est approuv√©, l’utilisation de glifosate serait au moins dix fois plus importante, pour arriver √ la quantit√© astronomique de 300 millions de litres annuels, ce qui aggravera encore la catastrophe √©cologique d√©j√ en cours.

Le fait de semer directement a aussi des d√©savantages puisque cela a un effet de diminution de la temp√©rature des sols que l’accumulation de mati√®re organique non d√©compos√©e des semis de soja, dans le cas du soja ne demandant pas de labour, produit. Il faut aussi prendre en compte l’apparition de ¬« super ¬ » mauvaises herbes r√©sistantes au glifosate.

Les effets du semis direct sur la capacit√© d’absorption de l’eau par le sol ont pu √™tre clairement v√©rifi√©s lors des inondations catastrophiques de Santa Fe en 2003 - qui ont caus√© un nombre √©norme de victimes -, au cours desquelles le ruissellement exponentiel caus√© par les champs non labour√©s de soja RR, s’est ajout√©e a l’effet du d√©boisement dans le nord de la province de Santa Fe, sur de grandes √©tendues de Santiago del Estero et du nord de Cordoba o√Ļ, en outre, le soja est cultiv√© dans les m√™mes conditions.

Dans le m√™me temps, les fumigations d’agrotoxiques sur les cultures de soja sont en train de rendre malade et de tuer de nombreuses personnes comme on le voit dans les localit√©s de Barrio Ituzaing√≥ Anexo, Pueblo Italiano, R√≠o Ceballos, Sald√°n, Alto Alberdi, Jes√ļs Mar√≠a, Colonia Caroya, toutes celles de C√≥rdoba ou de Loma Sen√© en Formosa et dans d’autres localit√©s du littoral.

La monoculture du soja est en train de produire un v√©ritable d√©sert vert, en propageant une agriculture sans agriculteur qui a pour objectif final un g√©nocide par la faim de notre peuple, la d√©sertification de nos sols de la pampa - processus qui est d√©j√ en cours dans la r√©gion du Chaco- la perte, sans doute d√©finitive, de notre biodiversit√© ainsi qu’un grave pr√©judice pour notre souverainet√© nationale.

La contamination de l’√©cosyst√®me, due √ la pr√©sence massive de mat√©riel transg√©nique, l’affectera aussi de mani√®re irr√©versible, accentuant ainsi la catastrophe √©cologique.

A tout cela, il faut ajouter les graves effets produits par la consommation de soja fourrager comme aliment dans les r√©fectoires populaires sur la sant√© des populations en carence. Cela aura pour cons√©quences d’affecter le d√©veloppement g√©nital des enfants ainsi qu’une importante d√©calcification.

Pour conclure, nous voulons avertir du fait que la monoculture du soja pourrait √™tre ce qu’a √©t√© le mod√®le de la convertibilit√© : la f√™te d’aujourd’hui se convertira en la trag√©die de demain.

Notes :

[1IDEP, chiffes de la distribution du revenu en Argentine, Nov. 2003.

[2Clarín 17-3-04

[3Bernardino Rivadavia, Ministre du gouvernement de Buenos Aires, qui imposa en 1822 un r√©gime agraire dans lequel la terre cessait d’√™tre un patrimoine √©tatique pour √™tre attribu√©e √ des fins de colonisation.

[4INDEC- Recensement national agraire 2001.

[5Ministre de l’√©conomie sous la pr√©sidence du dictateur Videla entre 1976 et 1981 (N.d.T.)

[6Directeur de la Banque centrale durant la dictature et ministre de l’√©conomie sous la pr√©sidence de De La Rua. (NdT)

[7Ministre des Affaires agraires de la province de Buenos Aires entre 1987 et 1989, secr√©taire √ l’Agriculture, √ l’Elevage et √ la P√™che sous la pr√©sidence de Carlos Menem entre 1989 et 1991 et entre 1993 et 1998 et actuel gouverneur de la province de Buenos Aires (N.d.T.)

[8Bataille entre la province de Buenos Aires contre le reste de la Confédération argentine le 17 septembre 1861 qui voit les partisans de Bartolomé Mitre de la province de Buenos Aires triompher. Celui-ci devient le président de la république entre 1862 et 1868. (N.d.T.)

[9Le dictateur de Buenos Aires, Juan Manuel de Rosas, est vaincu lors de la bataille de Monte-Caseros par une coalition des provinces du nord, appuyée par le Brésil. Il doit abandonner le pouvoir et partir en exil en février 1852. (N.d.T.)

[10Walter Pengue, ¬« Argentine : Soja, le grain de la discorde ? ¬ », f√©vrier 2004.

Source : Rebelion.

Traduction : Anne Vereecken,pour RISAL.

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