John Negroponte : du Honduras √ l’Irak, en passant par l’ONU
par Larry Birns , Jenna Wright , Jeremy Gans , Matthew Tschetter
Article publiť le 1er mai 2004

Le Pr√©sident Bush a confirm√© les r√©centes rumeurs en annon√ßant lundi que John D. Negroponte serait propos√© au poste d’ambassadeur en Irak, un poste qu’il devrait occuper √ partir du 30 juin, lorsque la souverainet√© sera ostensiblement transf√©r√©e aux autorit√©s irakiennes. Mais la nomination de Negroponte est profond√©ment troublante car les questions d√©rangeantes qui entouraient sa nomination en 2001 au poste d’ambassadeur √©tatsunien √ l’ONU persistent encore aujourd’hui. Il semblerait que suffisamment de temps se soit √©coul√© depuis qu’un certain nombre d’accusations contre Negroponte aient √©t√© lanc√©es (et qui datent au moins de l’√©poque o√Ļ il occupait le poste d’ambassadeur √©tasunien au Honduras entre 1981-1985) pour qu’elles soient formul√©es une nouvelle fois. Mais si le pass√© doit servir de le√ßon, il est fort probable que Negroponte passera sans encombres les auditions de la Commission des Affaires √©trang√®res du S√©nat sans que son pass√© lui soit reproch√©. Washington devra faire jouer une nouvelle fois son amn√©sie politique quant aux actions r√©pr√©hensibles entreprises par Negroponte au Honduras.

Le principal probl√®me concernant Negroponte est qu’il a tromp√© le Congr√®s des Etats-Unis lorsque il y fut interrog√© sur son implication personnelle directe ou indirecte dans la formation, l’√©quipement et la censure des actions horribles du Bataillon 316, l’escadron de la mort au Honduras qui, √ l’√©poque o√Ļ Negroponte √©tait ambassadeur, fut responsable du meurtre de quelques 200 Honduriens oppos√©s √ ce que leur pays soit employ√© comme "un porte avions insubmersible" dans la guerre de la Contra soutenue par les Etats-Unis contre le Nicaragua.

Negroponte arrive √ Tegucigalpa

Negroponte rempla√ßa Jack Binns, ambassadeur de Carter au Honduras entre 1980 et 1981, apr√®s que Binns se soit exprim√© contre les grossi√®res violations des droits de l’homme qui s’accumulaient contre les dissidents politiques qui osaient s’opposer √ l’engagement croissant du Honduras dans la guerre secr√®te de la Contra contre le Nicaragua sandiniste. Il fit allusion aux activit√©s men√©es par une organisation obscure connue sous le nom de Bataillon 316. Il s’av√®re que le rapport annuel sur les droits de l’homme, pr√©par√© chaque ann√©e par les ambassades √©tasuniennes √ travers le monde et pr√©sent√© au Congr√®s, √©tait falsifi√©. S’agissant du Honduras, le rapport √©tait largement expurg√©, d’abord √ Tegucigalpa par Negroponte lui-m√™me, puis une fois de plus √ Washington dans le bureau du secr√©taire adjoint aux Affaires interam√©ricaines, le tristement c√©l√®bre Elliot Abrams. Ce dernier, combattant obsessif de la guerre froide, avait autant de m√©pris pour les droits de l’homme au Honduras qu’il en √©tait un partisan lorsqu’il s’agissait de Cuba. Toute cette op√©ration √©tait en violation de la loi, et Abrams finit par confesser son r√īle dans l’affaire Iran-Contra, mais fut ensuite graci√© par le premier pr√©sident Bush. Cette affaire domina la r√©alit√© hondurienne au d√©but des ann√©es 80, qui devaient encore se d√©t√©riorer pendant le r√®gne de Negroponte. La mission du nouvel ambassadeur √©tait d’assurer √ n’importe quel prix une aide √©tasunienne au Honduras, destin√©e √ emp√™cher que le communisme sandiniste au Nicaragua ne se r√©pande. Des ann√©es plus tard, en 1995, un ancien fonctionnaire qui avait travaill√© √ l’ambassade du Honduras sous Negroponte, formula de graves accusations sur la censure appliqu√©e au rapport annuel sur les droits de l’homme sous Negroponte. Ce rapport devait √™tre envoy√© au Congr√®s, mais il affirma que les accusations contenues dans le rapport √©taient supprim√©es ou transform√©es par d’autres avant que le rapport ne soit remis √ ses destinataires.

Negroponte prend soin des rapports sur les droits de l’homme

Il ne fait aucun doute que Negroponte et le reste des hauts fonctionnaires de l’ambassade √©taient au courant des disparitions et des tortures inflig√©es contre les militants de gauche honduriens car les principaux journaux du pays publi√®rent pas moins de 318 articles √ ce sujet au cours de la seule ann√©e 1982. Negroponte √©tait aussi en contact direct avec le G√©n√©ral Gustavo Alvarez Martinez, √ l’√©poque chef des Forces arm√©es honduriennes et chef occulte du Bataillon 316. Negroponte a lui-m√™me soulign√© qu’il lui √©tait arriv√© d’intervenir pour faire lib√©rer une victime de torture lorsque l’information risquait d’√™tre publi√©e dans la presse √©tasunienne. Ce qui arriva en 1982 √ la suite de l’arrestation et de la torture du journaliste Oscar Reyes et de sa femme, Gloria. A l’√©vidence, Negroponte et l’ambassade √©taient suffisamment bien renseign√©s pour pouvoir intervenir et agir lorsqu’ils y √©taient pouss√©s par les circonstances.

Negroponte représente la ligne dure

Le remplacement de Binns par Negroponte refl√©tait le changement vers un durcissement de la politique √©tasunienne en Am√©rique centrale, avec la nomination d’Elliot Abrams par l’administration Reagan. Au Honduras, cette nouvelle ligne dure √©tait repr√©sent√©e par le z√©l√© ambassadeur √ Tegucigalpa, John Negroponte.

Les anciens objectifs de Negroponte au Honduras sont √©trangement similaires aux objectifs actuels de l’administration Bush en Irak. Le gouvernement √©tasunien, une fois de plus, tente d’imposer un sch√©ma d√©mocratique, et pas forc√©ment par des moyens d√©mocratiques, dans un pays qui ne l’a pas d√©cid√© de lui-m√™me. La mise en oeuvre d’une telle t√Ęche complexe provoquera in√©vitablement une situation difficile pour l’ambassadeur. Mais eu √©gard √ la capacit√© confirm√©e de Negroponte de manoeuvrer, de r√©pandre de fausses informations et de mentir ouvertement, il est douteux qu’il r√©ussisse √ instaurer la d√©mocratie en Irak mieux qu’il ne l’a fait au Honduras, peut-√™tre parce que la "d√©mocratie" n’est pas vraiment sa tasse de th√©. John Negroponte est avant tout un homme qui croit que la fin justifie les moyens. Il a constamment d√©montr√© par le pass√© qu’il est pr√™t √ recourir √ des pratiques qui sont en opposition avec la d√©finition du mot "d√©mocratie", et ceci au nom de la d√©mocratie. La carri√®re de Negroponte d√©montre qu’il est pr√™t √ recourir √ des m√©thodes autoritaires pour soi-disant faire avancer la d√©mocratie.

Qui est r√©ellement Negroponte ?

Pour ses admirateurs, Negroponte est un fonctionnaire √ la carri√®re exemplaire qui a bien servi son pays √ diff√©rents postes importants. Pour ses d√©tracteurs, Negroponte est un opportuniste sans fards qui a √©pous√© (jusqu’√ l’extr√™me) la ligne id√©ologique de l’administration qu’il servait, m√™me au prix d’un renoncement √ tout √©thique ou honn√™tet√© morale. Peut-√™tre qu’une description plus pr√©cise du personnage consisterait de dire qu’il a abus√© de son autorit√© et foul√© aux pieds toute √©thique professionnelle, sans se poser de questions. Plut√īt qu’un champion de la d√©mocratie, Negroponte doit √™tre consid√©r√© comme l’ant√©christ de la d√©mocratie, trahissant sans cesse cette noble cause. La nomination de Negroponte, ainsi que d’autres nominations par le Pr√©sident Bush de guerriers de la Guerre froide √ des postes cl√©s pour l’Am√©rique latine, tels qu’Otto Reich et Elliot Abrams, ainsi que le prot√©g√© du s√©nateur Helms, Roger Noriega, repr√©sente un retour en arri√®re vers une √©poque o√Ļ les droits de l’homme et la d√©mocratie √©taient r√©guli√®rement viol√©s au nom de la lutte anticommuniste sur le continent.

Pour les Irakiens habitu√©s au r√®gne inflexible de Saddam Hussein, √ son cynisme et √ son indiff√©rence devant les souffrances d’autrui, l’arriv√©e de Negroponte √ Bagdad ne demandera pas une longue p√©riode d’adaptation aux m√©thodes du nouveau pro-consul √©tasunien. Pour tous ceux familiaris√©s avec son pass√©, il leur faudra se boucher le nez pour supporter ses discours sur la d√©mocratie.

Le passé récent de Negroponte

Apr√®s la nomination de Negroponte au poste d’ambassadeur √ l’ONU, il devait √™tre soumis √ un examen critique de la part de ses d√©tracteurs devant la Commission des Affaires √©trang√®res du S√©nat pour ses actions au Honduras, proc√©dure habituelle pour confirmer sa nomination √ un tel poste. Mais cette mise en examen lui fut √©pargn√©e gr√Ęce aux attentats du 11 septembre et au sentiment qui r√©gnait d√©sormais au S√©nat que le poste √ l’ONU devait √™tre rapidement occup√©. C’est ainsi qu’au lieu d’un interrogatoire approfondi, on assista √ une simple c√©r√©monie d’investiture.

Il est certain que le m√™me sc√©nario se r√©p√©tera en ce qui concerne le poste en Irak. Cette nomination repr√©sente encore une nouvelle initiative pr√©occupante de la part de l’administration Bush et du secr√©taire d’Etat, Colin Powell, en ce qui concerne la politique internationale et qui trouve ses racines en Am√©rique latine. Apr√®s tout, Negroponte a jou√© un r√īle cl√© lorsqu’il s’est agi de manipuler les dirigeants du Mexique et du Chili afin de les convaincre de destituer leurs ambassadeurs √ l’O.N.U. parce que ces derniers s’opposaient √ la position de Negroponte en Irak. La complicit√© de Negroponte aux efforts d√©ploy√©s pour destituer l’ambassadeur du Mexique, Adolfo Abullar Zinnser, et celui du Chili, Juan Gabriel Valdes, est pratiquement la copie conforme de son t√©moignage mensonger lorsqu’il couvrait les violations des droits de l’homme commises par les militaires honduriens ou sur son implication dans le scandale Iran-Contra. Il a aussi avou√© un d√©tournement de l’aide √©tasunienne √ l’Honduras au profit des forces de la Contra, ce qui aurait normalement d√ » lui barrer d√©finitivement la route √ toute promotion. Malheureusement, la Commission des Affaires √©trang√®res du S√©nat et son pr√©sident vont certainement se d√©shonorer en se rendant complice de la nomination d’un tel personnage √ Bagdad. Le G√©n√©ral Luis Alonso Discua Elivir, ancien commandant des escadrons de la mort au Honduras, qui avait d√©clar√© qu’il "viderait son sac" sur Negroponte si sa famille √©tait oblig√©e de quitter le pays, s’est vu r√©voquer son visa (pour les Etats-Unis) en 2001.

Il serait peut-√™tre int√©ressant d’entendre le t√©moignage de cet homme et d’entendre Negroponte r√©pondre √ l’√©norme accumulation de documents qui indiquent l’√©tendue de son r√īle au Honduras. Malgr√© les nombreux journalistes, universitaires et anciens fonctionnaires qui ont publiquement soulev√© des questions sur le pass√© de Negroponte, aucun t√©moin ne f√ »t invit√© devant la Commission des Affaires √©trang√®res du S√©nat pour v√©rifier si Negroponte √©tait qualifi√© pour le poste √ l’ONU. Ainsi, au lieu d’un examen attentif de ces graves accusations, on assista √ une simple c√©r√©monie formelle.

Complicité avec les chefs des escadrons de la mort

En tant qu’ambassadeur au Honduras de 1981 √ 1985, Negroponte √©tait connu pour entretenir des relations √©troites avec les violeurs des droits de l’homme les plus notoires du pays. Un des plus connus √©tait √ l’√©poque le Colonel Gustavo Alvarez Martinez, chefs des arm√©es du Honduras et de facto l’homme fort du pays. Promu g√©n√©ral, Alvarez fut assassin√© √ son retour des Etats-Unis, o√Ļ il avait tent√© de se r√©fugier de ses coll√®gues militaires, et qui l’ont fait assassiner apr√®s qu’il ait refus√© de partager avec eux les pots-de-vin qu’il avait re√ßus par l’interm√©diaire de l’ambassade des Etats-Unis. Il avait √©t√© ainsi r√©compens√© pour avoir facilit√© la transformation de son pays en une base arri√®re pour mener une guerre contre le gouvernement progressiste sandiniste au Nicaragua.

Alvarez √©tait surtout connu pour ses liens √©troits avec l’escadron de la mort connu sous le nom de Bataillon 316. Cette unit√© cr√©√©e par Alvarez, qui recevait une formation en techniques de torture par d’anciens v√©t√©rans de la "sale guerre" en Argentine et par la CIA (selon une s√©rie d’articles prim√©e par le Prix Pulitzer du journal Baltimore Sun qui avait enqu√™t√©, entre autres, sur le r√īle controvers√© de Negroponte au Honduras), est largement soup√ßonn√©e d’avoir fait "dispara√ģtre" plus de 180 "subversifs" au d√©but des ann√©es 80. A cette √©poque, tout Hondurien oppos√© au r√īle de base arri√®re attribu√© √ son pays par le Pr√©sident Reagan dans sa guerre contre les Sandinistes √©tait g√©n√©ralement consid√©r√© comme "subversif".

La promotion des droits humains pour sauver la face

En r√©ponse aux questions des journalistes, ainsi qu’au cours d’enqu√™tes officielles, Negroponte a toujours ni√© ou minimis√© la port√©e de ses connaissances sur l’implication des militaires honduriens dans les escadrons de la mort, allant jusqu’√ nier l’existence m√™me du bataillon 316. Les tentatives de Negroponte de minimiser le r√īle des escadrons de la mort ont √©t√© contredites par d’autres d√©clarations o√Ļ il se vantait d’√™tre au contraire intervenu √ plusieurs reprises pour faire lib√©rer certains d√©tenus dans des cas politiquement sensibles. M√™me s’il dit vrai, un tel comportement chez Negroponte repr√©sente l’exception plut√īt que la r√®gle, et indique comment il aurait pu sauver beaucoup plus de vies s’il avait profit√© de son pouvoir de pro-consul au Honduras pour r√©ellement d√©fendre les droits de l’homme et la dignit√© humaine.

Une de ces rares occasions o√Ļ il dit √™tre intervenu concernait le journaliste Oscar Reyes, qui fut enlev√© apr√®s avoir √©crit de nombreux articles critiquant l’arm√©e hondurienne. L’ancien porte-parole de l’ambassade √©tasunienne, Cresencio Arcos, a confirm√© qu’en juillet 1983, Negroponte fit part au G√©n√©ral Alvarez de sa pr√©occupation quant √ la toute r√©cente "disparition" de Reyes. Il faut rappeler qu’Arcos lui-m√™me, en tant qu’attach√© de presse de l’ambassade, a √©t√© r√©guli√®rement accus√© par des enqu√™teurs d’avoir sciemment fait distribuer de fausses informations aux journalistes √©tasuniens bas√©s au Honduras √ l’√©poque, et qu’il s’√©tait personnellement li√© √ une famille hondurienne politiquement importante, en contradiction avec son devoir de r√©serve en tant que diplomate.

Pouss√© par des manifestations d’√©tudiants et de nombreux articles de presse sur l’affaire Reyes, il est peu probable que l’intervention de Negroponte en faveur du journaliste ait √©t√© motiv√©e par des consid√©rations humanitaires. Il est plus probable que Negroponte craignait que la r√©p√©tition d’articles locaux sur l’enl√®vement de Reyes ne provoque quelques titres dans la presse √©tasunienne, cr√©ant ainsi une publicit√© ind√©sirable sur les m√©thodes de l’ambassade.

Des documents r√©cemment d√©class√©s qui avaient √©t√© demand√©s par le S√©nat pour la nomination de Negroponte indiquent que celui-ci √©tait constamment pr√©occup√© par toute mauvaise publicit√© qui aurait pu le toucher. Une telle chose aurait renforc√© l’opposition √ la politique tr√®s controvers√©e du Pr√©sident Reagan qui voulait entra√ģner le Honduras dans la guerre de la Contra en √©change de pots-de-vin distribu√©s aux politiciens et militaires du pays, en plus des centaines de millions de dollars affect√©s √ une aide √©conomique et militaire du r√©gime hondurien.

Un autre cas o√Ļ Negroponte se vante d’√™tre intervenu est celui de la disparition d’In√®s Murillo. De nombreux rapports de l’√©poque indiquent qu’un officiel de l’ambassade √©tasunienne (ou peut-√™tre de la CIA) avait visit√© le centre de torture nomm√© INDUMIL, o√Ļ Murillo √©tait d√©tenue et tortur√©e. Fille d’une famille de notables locaux, les parents de Murillo tentaient sans rel√Ęche de localiser leur fille, allant jusqu’√ publier un plein page de publicit√© dans un journal, El Tiempo. Negroponte pr√©tend avoir exprim√© sa pr√©occupation sur le cas de Murillo, craignant une nouvelle fois une mauvaise presse, et souleva la question lors d’une r√©union avec des officiels honduriens. Quatre jours plus tard, Murillo f√ »t sauv√©e in extremis d’une mort certaine et condamn√©e √ deux ans de prison.

Connexions avec la Contra

Au d√©but des ann√©es 80, le Honduras √©tait devenu la principale base d’op√©rations dans la guerre de la Contra. L’arm√©e du Honduras fournissait les sites et le soutien logistique dans une portion du territoire adjacente au Nicaragua qui fut baptis√©e "Contraland". Les r√©seaux honduriens furent employ√©s aussi pour transf√©rer des fonds √©tasuniens aux Contras, sans d√©voiler les sources, √ une √©poque o√Ļ un tel financement avait √©t√© interdit par le Congr√®s [des Etats-Unis] mais qui continuait malgr√© tout, √ partir d’autres sources, comme la CIA. Pendant son s√©jour √ Tegucigalpa, Negroponte multiplia le personnel de l’ambassade par 10 et elle devint le plus gros site de la CIA de toute l’Am√©rique latine. In√©vitablement, le m√™me sc√©nario se reproduira √ Bagdad une fois que Negroponte prendra ses fonctions et pr√©sidera sur une des plus grosses missions diplomatiques √©tasunienne au monde, qui emploiera entre 1.000 et 3.000 personnes. Les Honduriens qualifiaient souvent Negroponte de "pro-consul", car son arrogance et son style relevaient plus d’un agent des services secrets que d’un diplomate traditionnel, une r√©miniscence de l’√©poque o√Ļ il √©tait un jeune agent au Vietnam. C’est ainsi qu’il r√©ussit √ assurer la coop√©ration du Honduras comme base arri√®re de l’arm√©e rebelle Contra par le contr√īle et la corruption des officiels et institutions locaux.

Negroponte et l’amendement Boland

Negroponte a jou√© un r√īle de premier plan dans l’organisation de projets de soutien aux Contras tels le centre de formation contre-insurectionnelle √©tasunien √ Puerto Castilla et la construction de la route controvers√©e de Puerto Lempira, pour un montant de 7.5 millions de dollars, qui passait √ travers une for√™t vierge vers la c√īte est du Honduras. Cette route devait faciliter l’acheminement de mat√©riel destin√© aux Contras nicaraguayens d’extr√™me droite. Malgr√© la r√©glementation √ laquelle l’USAID est soumise et qui pr√©cise qu’un tel projet financ√© par les Etats-Unis doit d’abord faire l’objet d’une √©tude de l’impact sur l’environnement avant le d√©but des travaux, Negroponte a tout simplement ignor√© la loi et pass√© outre en ordonnant la construction malgr√© les protestations du repr√©sentant de l’USAID qui avait √©t√© envoy√© par Washington. De plus, le soutien aux Contras violait une interdiction du Congr√®s, l’amendement Boland de 1982, qui interdisait le recours aux fonds √©tasuniens pour tout "mat√©riel militaire, conseil ou formation militaire, ou toute autre type d’activit√© militaire, en faveur d’un groupe ou d’un individu qui ne faisait pas partie des forces arm√©es d’un pays, dans le but de renverser le gouvernement du Nicaragua ou de provoquer une confrontation militaire entre le Nicaragua et le Honduras".

En √©change de la collusion totale du G√©n√©ral Alvarez avec les op√©rations de soutien aux Contras au Honduras, Washington offrit un total soutien politique et √©conomique aux militaires corrompus du pays. L’aide militaire √©tasunienne au Honduras passa de 3.9 millions de dollars en 1980 √ 77.4 millions en 1984. Entre 1981 et 1986, plus de 60.000 soldats √©tasuniens et membres de la Garde nationale travers√®rent le Honduras au cours de plus de 50 exercices militaires non pas pour intimider les Sandinistes mais pour couvrir un transfert d’armes aux Contras. D’une mani√®re cynique, sur les recommandations de Negroponte et d’autres, l’administration Reagan eu l’ind√©cence de d√©cerner √ Alvarez la L√©gion du M√©rite en 1983 pour avoir "encourag√© la d√©mocratie".

Par tous les moyens nécessaires

John Negroponte fut envoy√© √ Tegucigalpa avec la mission de pr√©server le flot de l’aide √©tasunienne vers le Honduras pour les Contras et ce par tous les moyens n√©cessaires. Sous le commandement direct de Negroponte, l’ambassade √©tasunienne √ Tegucigalpa fit la sourde oreille aux violations ouvertes et syst√©matiques des droits de l’homme commises par les officiels honduriens. Des documents r√©cemment d√©class√©s du D√©partement d’Etat r√©v√®lent toute l’√©tendue des efforts d√©ploy√©s par Negroponte pour prot√©ger les bourreaux au lieu des victimes. Pour la seule ann√©e 1982, il y eut plus de 300 articles dans la presse hondurienne sur les d√©tentions arbitraires d’√©tudiants et l’enl√®vement de dirigeants syndicaux. Le Colonel Leonidas Torres Arias, ancien chef des services de renseignement de l’arm√©e hondurienne, d√©clara lors d’une conf√©rence de presse en 1982 que le Bataillon 316 √©tait effectivement un escadron de la mort, en citant nomm√©ment trois de ses victimes. Efrain Diaz Arrivillaga, √©lu au Congr√®s du Honduras, a aussi d√©clar√© que lorsqu’il parlait des abus des militaires √ l’√©poque de Negroponte, il ne rencontrait qu’une "attitude de ... tol√©rance et le silence." De plus, des organisations telles que la Commission des Familles des Disparus se sont rendues √ l’ambassade √©tasunienne pour protester contre les d√©tentions arbitraires pratiqu√©es par les militaires honduriens dans des prisons clandestines, comme l’INDUMIL, mais n’ont rencontr√© qu’un Negroponte totalement indiff√©rent.

Des rapports r√©cents ont confirm√© que Negroponte √©tait parfaitement au courant des violations des droits de l’homme au Honduras, et que les doutes qu’il pouvait exprimer sur tel ou tel cas n’√©taient motiv√©s que par des questions purement politiques plut√īt qu’√©thiques. Le livre "In Search of Hidden Truths" ("√ la recherche de v√©rit√©s cach√©es"), co-√©crit par le commissaire du Honduras aux droits de l’homme, fournit des documents r√©cemment d√©class√©s qui prouvent que les Etats-Unis √©taient parfaitement au courant des violations des droits de l’homme commises par l’arm√©e hondurienne dans les ann√©es 80, malgr√© les affirmations persistantes de Negroponte du contraire. De plus, des documents d√©class√©s du D√©partement d’Etat d√©montrent aussi qu’au mois d’octobre 1984, apr√®s que le G√©n√©ral Alvarez ait √©t√© d√©mis de ses fonctions par les forces arm√©es honduriennes, l’ambassade de Negroponte √©tait finalement dispos√©e √ reconna√ģtre cela, la "responsabilit√© d’un certain nombre de disparitions all√©gu√©es entre 1981 et mars 1984 peuvent √™tre assign√©s directement ou indirectement √ Alvarez lui-m√™me."

Des √©changes de t√©l√©grammes r√©cemment d√©class√©s d√©montrent la facilit√© avec laquelle Negroponte croyaient aux excuses fournies par le G√©n√©ral Alvarez pour expliquer les violations des droits de l’homme. Par exemple, dans une lettre de 1983, le sous-secr√©taire d’Etat adjoint aux Affaires inter-am√©ricaines Craig Johnstone fit savoir √ Negroponte qu’un certain nombre de gu√©rilleros avaient √©t√© captur√©s et ex√©cut√©s par des √©l√©ments des forces arm√©es honduriennes. La r√©ponse de Negroponte fut d’accepter les justifications bancales d’Alvarez qui pr√©tendait que les 6 d√©tenus avaient √©t√© abattus en tentant de s’enfuir. Cependant, lorsqu’il s’agissait de protestations √©mises par les militants des droits de l’homme ou des opposants politiques concernant les violations des droits de l’homme commises par l’arm√©e, c’est tout le contraire qui se passait. L’ambassade des Etats-Unis, lorsque ce n’√©tait pas Negroponte lui-m√™me, exprimait syst√©matiquement son scepticisme ou m√™me niait purement et simplement les faits.

Les d√©clarations de Jack Binns, le pr√©d√©cesseur de Negroponte au poste d’ambassadeur au Honduras, de 1980 √ 1981, n’arrangent pas les choses. A l’√©poque, Binns avertit le D√©partement d’Etat d’un "accroissement des assassinats contre des cibles politiques ou criminels sous couvert et/ou effectu√©s par des officiels". Binns avait aussi d√©clar√© qu’il √©tait impossible que Negroponte ignore les r√©alit√©s du Honduras. Thomas Enders, √ l’√©poque le chef direct de Binns au sein du D√©partement d’Etat, a admis qu’il avait ordonn√© √ Binns de ne pas divulguer les violations des droits de l’homme par des voies officielles afin de maintenir l’aide √©tasunienne au Honduras √ n’importe quel prix. Enders finit un jour par avouer. Quant √ Negroponte, l’id√©e ne lui a pas encore effleur√© l’esprit.

Contradictions flagrantes dans les rapports sur les droits humains

Les cas de disparitions, harc√®lement et enl√®vements d’opposants politiques ont tous augment√© sous Negroponte, et pourtant les rapports annuels sur les droits humains pr√©par√©s par le personnel de l’ambassade √ l’intention du Bureau des Affaires humanitaires du D√©partement d’Etat √©taient de purs chefs d’oeuvre de manipulations et d’inventions, d√©formant et minimisant syst√©matiquement les donn√©es. Par exemple, un rapport de 1982 pr√©par√© pour le D√©partement d’Etat par le personnel de Negroponte affirme, "que les garanties juridiques existent contre les arrestations ou d√©tentions arbitraires, contre la torture et le traitement inhumain. L’Habeas Corpus est garanti par la Constitution, la loi du Honduras pr√©voit la pr√©sentation devant un juge 24 heures apr√®s l’arrestation. Il appara√ģt que la r√®gle s’applique." M√™me pour aujourd’hui, tout ceci n’est que foutaises, sans parler des ann√©es 80. En fait, le syst√®me judiciaire du Honduras se voit r√©guli√®rement attribuer les plus mauvaises notes par Transparency International. En r√©alit√©, les enl√®vements extra-judiciaires par les militaires √©taient courants √ l’√©poque et largement connus de tous. De plus, il a √©t√© reconnu dans des documents d√©class√©s du D√©partement d’Etat de l’√©poque, que le syst√®me judiciaire √©tait, et est encore, pratiquement totalement corrompu.

Les demandes d’informations ou de visites effectu√©es par les membres de la famille des prisonniers se heurtaient √ un mur, puisque ni les tribunaux ni les militaires ne reconnaissaient leur d√©tention et qu’on ne pouvait donc pas les localiser. L’ambassade √©tasunienne √©tait souvent sollicit√©e pour retrouver un proche ou obtenir sa lib√©ration. Il ne fait aucun doute que Negroponte √©tait au courant de bon nombre de ces disparitions.

Le Honduras ou la Norv√®ge ?

Etrangement, le cas de Reyes mentionn√© ci-dessus n’a pas eu l’honneur d’√™tre mentionn√© dans le rapport de Negroponte en 1982, malgr√© une couverture m√©diatique et son propre engagement. Cependant, dans son rapport on trouve : "Aucune ing√©rence du pouvoir dans les m√©dias n’a pu √™tre constat√©e ces derni√®res ann√©es." Ces rapports √©taient tellement en contradiction flagrante avec tout ce qui pouvait se constater chaque jour au Honduras que m√™me le personnel de l’ambassade avait du mal √ les prendre au s√©rieux. Rick Chidester, √ l’√©poque assistant √ l’ambassade au Honduras, a √©t√© cit√© comme ayant demand√© un jour sur un ton blagueur s’ils n’avaient pas r√©dig√© en r√©alit√© le rapport sur la Norv√®ge.

Ne promouvoir la d√©mocratie que lorsque c’est n√©cessaire

Avant d’√™tre exp√©di√©s √ Washington, les rapports de l’ambassade sur les droits de l’homme √©taient soigneusement r√©vis√©s pour coller aux id√©es et √ la mission de Negroponte, plut√īt qu’aux faits objectifs. Il faut comprendre que Negroponte ne consid√©rait pas le rapport comme une simple formalit√© mais plut√īt comme un document potentiellement explosif dans lequel les r√©v√©lations devaient √™tre limit√©es. Ce qui est certain, c’est que Negroponte a plac√© d’une mani√®re hypocrite la barre tr√®s haute en ce qui concerne les preuves d’une violation de droits effectu√©e par les autorit√©s du Honduras, mais remettait syst√©matiquement en cause les cas soulev√©s par les dirigeants des organisations de d√©fense des droits de l’homme √ travers le monde, ce qui n’est tr√®s certainement pas la politique officielle du D√©partement d’Etat.

Avec de tels √©tats de service, on comprend difficilement l’adulation pour Negroponte exprim√©e par certains qui pratiquaient l’indignation s√©lective - tels l’ancien secr√©taire d’Etat adjoint Bernard Aronson et l’(ancienne) ambassadrice √ l’ONU Jeanne Kirkpatrick. Ils auraient d√ » savoir malgr√© leur admiration aveugle pour Negroponte que de tels rapports ne sont pas cens√©s contenir uniquement des faits et √™tre pr√©sentables devant un tribunal, mais qu’ils sont destin√©s aussi √ contenir des informations moins importantes provenant de citoyens ordinaires et des m√©dias et qui concernent les violations des droits de l’homme, qui √©taient nombreuses √ l’√©poque au Honduras, et qu’Aronson et Kirkpatrick connaissaient. Negroponte r√©inventa les r√®gles en exigeant que tous les t√©moignages soient √©tablis sous forme de d√©clarations √©crites publiques. Ce qui repr√©sentait de gros risques pour ceux qui auraient voulu faire des r√©v√©lations.

La comparaison des rapports sur les droits de l’homme du Honduras et du Nicaragua montrent clairement les objectifs r√©els de ces documents. Tandis que les rapports r√©dig√©s par l’ambassade au Honduras mettaient en doute les accusations de violations des droits de l’homme par les militaires ; au Nicaragua, les rapports √©taient manipul√©s afin de faire croire √ l’opinion publique √©tasunienne que des atrocit√©s √©taient commises grossi√®rement et quotidiennement par le gouvernement sandiniste, ce qui √©tait loin d’√™tre le cas.

Les rapportsde l’ambassade fournis pas les services de Negroponte mentionnaient tout ce qui √©tait utile pour rassurer la majorit√© d√©mocrate au Congr√®s sur ce qui ce passait dans la zone, tout en ignorant les r√©alit√©s meurtri√®res auxquelles la population du Honduras √©tait confront√©e au quotidien. La manipulation des rapports de l’ambassade semble avoir √©t√© un outil extr√™mement utile pour Negroponte dans la promotion de ses efforts destin√©s √ renverser les Sandinistes au Nicaragua, qui n’avaient aucun rapport avec le renforcement de la d√©mocratie ou des droits de l’homme au Honduras. Il y a de bonnes raisons de penser que l’accusation de complicit√© de meurtre qui a √©t√© formul√©e contre Henry Kissinger dans l’affaire du meurtre d’un g√©n√©ral chilien pourrait √™tre reprise contre Negroponte pour ses propres actions.

Le plus mauvais choix

Les failles morales et intellectuelles de Negroponte en ce qui concerne les droits de l’homme devrait nous pr√©occuper quant aux d√©g√Ęts que sa nomination va provoquer sur notre r√©putation, d√©j√ bien entam√©e par rapport √ l’Irak. Envoyer un tel homme pour instaurer la d√©mocratie en Irak ne peut √™tre consid√©r√© que comme une blague de mauvais go√ »t.

Consid√©rant son pass√© au Honduras, certains observateurs affirment que la nomination de Negroponte √ l’ONU r√©v√©lait un peu plus l’absence de crit√®res chez le secr√©taire d’Etat Powell. Les t√©moignages de ce dernier en faveur de telles nominations, comme celles d’Otto Reich, John Bolton et Roger Noriega, que Powell qualifiait "d’hommes honorables", sont en totale contradiction avec la r√©alit√©.

La nomination d’un personnage comme celui de Negroponte √ un des postes diplomatiques les plus importants du moment repr√©sente une insulte √ la communaut√© internationale, ainsi qu’un affront aux victimes des guerres en Am√©rique centrale des ann√©es 1980, et n’aura comme r√©sultat que d’atteindre encore un peu plus la r√©putation de ce pays dans un moment difficile de son histoire.

Source : The Council on Hemispheric Affaires (http://www.coha.org/), 27-04-04.

Traduction : Cuba Solidarity Project.

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