Temps de guerre
par José Steinsleger
Article publiť le 11 juin 2004

√€ la fin du XVIIIe si√®cle, la France et l’Espagne luttaient contre l’Angleterre (histoire de Bourbons), l’Angleterre contre l’Am√©rique du Nord (histoire de colonies), la Prusse contre la Russie et l’Autriche contre la Bavi√®re (histoire de monarques). Fatigu√©e, la pl√®be de France a fait la r√©volution (histoire de classes). Peureuse, la bourgeoisie appela Napol√©on (histoire de traditions) et le Corse imposa l’ordre, conquit l’Europe et se proclama empereur (histoire d’attendre).

Mais en 1801, quand Ha√Įti d√©clara son ind√©pendance, monarchistes et bourgeois, nobles et pl√©b√©iens, imp√©rialistes et r√©publicains, ath√©es et croyants, ignares et savants, serr√®rent les rangs pour d√©fendre la ¬« civilisation ¬ ». Beaucoup de noirs insurg√©s. Sus √ eux ! Les unes apr√®s les autres, les Ha√Įtiens ont battu toutes les arm√©es imp√©riales, y compris celle de Napol√©on. Quelle insolence !

Objet d’admiration √ son √©poque, l’ind√©pendance d’Ha√Įti fut assi√©g√©e et devint une affaire d’ ¬« opinion ¬ ». Pour cette raison, les lib√©raux nous disent aujourd’hui que le d√©barquement de Normandie a scell√© le sort d’Hitler, au lieu de dire ce qu’il a √©t√© : un d√©sastre militaire et une bataille de boy-scouts conduite par des g√©n√©raux ineptes. Pour eux, le Jour J nous aurait fait cadeau de ce monde tr√®s libre que Ronald Reagan a aid√© √ construire, apr√®s avoir lib√©r√© (selon ses M√©moires) un ¬« camp de concentration ¬ » impossible √ localiser g√©ographiquement.

L’homme est mort d’alzheimer, la maladie que cultive l’histoire n√©olib√©rale pour que nous oubliions des √©pop√©es comme la bataille de Stalingrad. Parce que Stalingrad renvoie √ Staline et ¬« Staline-√©tait-comme-Hitler-non ? ¬ » Pour finir : que l’histoire s’est achev√©e, le mur est tomb√© et √ celui qui √©voquera le Jour J, Blockbuster enverra une copie (free !) du Soldat Ryan. Nous allons voir si, avec la m√™me vigueur, le 30 juin prochain ils √©voquent le demi-si√®cle du Jour J du Guatemala. Dix contre un qu’ils nous rappelleront la guerre froide.

Ah ... L’histoire. Discipline qui hallucine les vainqueurs ou vision des vaincus ? Le lib√©ral Pierre de Rosanvallon, directeur du Centre de Recherches politiques Raymond Aron, dit que le XXIe si√®cle passe ¬« d’une soci√©t√© de classes √ une soci√©t√© d’individus ¬ » (El Pa√≠s, 05/06/04). Il n’a pas pr√©cis√© si la proph√©tie s’appliquait aux Irakiens, Palestiniens, Afghans, Chiapan√®ques, Ha√Įtiens, Colombiens, V√©n√©zu√©liens ou si c’est de ¬« leur ¬ » faute d’√™tre comme ils sont.

√€ propos du bicentenaire de ce ¬« code ¬ » invent√© par Napol√©on avec quelques verres de cognac par-dessus, un autre charlatan a rappel√© il y a quelques jours ¬« l’esprit de Bonaparte ¬ » (sic). Il a dit : ¬« Les id√©aux d’humanisme, de justice sociale, d’√©quit√©, d’intelligibilit√© et de facilit√© d’acc√®s au droit, la volont√© r√©formatrice et unificatrice qui pr√©sid√®rent √ l’√©laboration du Code civil n’ont pas perdu, en effet, leur actualit√© ¬ ». Bien s√ »r, comme en France, o√Ļ 3 millions de ch√īmeurs ont d√ » payer pour la modernisation de son √©conomie et sa croissance.

Conform√©ment aux r√®gles du programme de t√©l√©vision espagnole El que piensa pierde (Celui qui pense perd), le charlatan m√©riterait la d√©coration que le pays gaulois accroche au cou de ses despotes √©clair√©s, nationaux ou √©trangers. Laissons-les √ leurs r√™ves : si John Kerry gagne les √©lections, nous aurons un ¬« facteur d’√©quilibre ¬ » (sic), George Soros occupera la chaise d’Alan Greenspan [1] et Hugo Ch√°vez sera r√©voqu√© avec le vote de 500 mille d√©funts. Ensuite, la Maison blanche et l’OEA diront que le scrutin a √©t√© ¬« transparent ¬ ». Gustavo Cisneros [2], gangster m√©diatique, se charge des frais de la bringue.

Ah, Marat ! Ah, Robespierre ! Enfants de Saturne ... O√Ļ √™tes-vous ? Vade retro. Faisons contre mauvaise fortune bon cŇ“ur, que l’hypnose internautique pourvoit √ tout. √Štre ind√©cis est vertu et √™tre tol√©rant exige d’ignorer que si le verre d√©borde d√®s qu’il n’est ni √ moiti√© plein ni √ moiti√© vide, les mis√®res de la d√©mocratie lib√©rale sont une option oblig√©e avant d’√™tre une r√©flexion ou un cas de conscience.

Afin de vivre ¬« en libert√© ¬ » oublions le pass√©, regardons l’avenir et que vivent les gouvernants fuyant la justice, la d√©pr√©dation de l’environnement, les pays livr√©s, le pillage, le tribut qui asservit, les salaires de mis√®re et le d√©sespoir d√©sesp√©r√© de ceux qui parcourent jour apr√®s jour la ville immense, en qu√™te d’un cro√ »ton de pain. Car d√©j√ les experts en ¬« gouvernabilit√© ¬ » et en ¬« transparence ¬ » l’ont dit : nous sommes ¬« des enfants ¬ » et tout changera quand il y aura ¬« des r√©formes ¬ » et que nous passerons de la d√©mocratie ¬« repr√©sentative ¬ » √ la d√©mocratie ¬« participative ¬ ».

Mais Dieu est grand. Le colonialisme imp√©rial et ses sicaires, habiles √ simuler des d√©mocraties de papier, sont rest√©s sans discours et sont en mauvaise sant√©. Pour cette raison, chaque pr√©f√©rence exclusive, chaque isolement, chaque mot, mine ou ton m√©prisant, chaque mythification, doit servir √ √©veiller notre attention. Cette fois, ils ne passeront pas.

Notes :

[1Trésor états-unien, ndlr.

[2V√©n√©zu√©lien, un des principaux magnats de la presse latino-am√©ricaine. Opposant d√©clar√© √ Hugo Chavez, ndlr.

Source : La Jornada, 9 juin 2004.

Traduction : Hapifil, pour RISAL. (hapifil@yahoo.fr)

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