Coup d’Etat au Venezuela
Gifle populaire √ l’Empire
par Frédéric Lévêque
Article publiť le 20 avril 2002

On en revenait pas encore, on √©tait sous le choc de l’√©v√©nement. On se rem√©morait les visages d’Allende (Chili, 1973) et d’Arbenz (Guatemala, 1954) et leur fin tragique. Comment le r√©gime bolivarien avait-il pu √™tre renvers√© si facilement ? Mais surtout o√Ļ √©taient les gens, ces gueux, ces masses populaires qui soutenaient, semble-t-il, la R√©volution bolivarienne et son leader ?

Les m√©dias internationaux r√©p√©taient de mani√®re disciplin√©e les infos qui lui venaient du " Bloc de la presse " v√©n√©zu√©lien : Chavez aurait fait tirer sur la foule, il aurait d√©missionn√© mais on n’en voyait pourtant pas d’images ; Cet "autoritaire collectiviste", selon la RTBF, aurait √©t√© victime d’une r√©bellion populaire, mais c’√©tait le chef des patrons qui se retrouvait au pouvoir an√©antissant la r√©forme agraire impuls√©e par le pouvoir bolivarien ; les m√©dias parlaient d’un nouveau gouvernement de transition vers la d√©mocratie alors que celui-ci supprimait toutes les institutions d√©mocratiques ; la Maison Blanche, et l’Etat espagnol (pr√©sident de l’Union Europ√©enne) accusaient Chavez d’√™tre responsable de cette situation alors que c’√©tait lui qui √©tait emprisonn√©.

L’information arrivait, ou plut√īt la d√©sinformation, ce mur de d√©sinformation qui commen√ßa √ se fissurer le samedi gr√Ęce √ une t√©l√©vision colombienne et, aussi surprenant que cela puisse para√ģtre, √ CNN en espagnol. Les premiers messages √©lectroniques apparurent pour annoncer l’arriv√©e imminente de milliers et milliers de gens, paysans, travailleurs, ch√īmeurs, tous partisans de Chavez et descendant des quartiers populaires. Il ne fallut que quelques heures pour que cette r√©volte populaire historique accompagn√©e par le soul√®vement d’une bonne partie de l’arm√©e ne vienne √ bout des golpistas, que soit r√©tablie la "normalit√©" institutionnelle et que soit remise sur les rails la R√©volution bolivarienne ...

Que l’on aime ou pas le personnage et son c√īt√© messianique, sa chute √©tait une √©norme gifle imp√©riale √ la lutte populaire en Am√©rique latine. Rappelons qu’il y a quelques semaines, G. Tenet, directeur de la CIA, avait, devant une commission s√©natoriale, qualifi√© le Venezuela, tout comme l’Argentine et la Colombie, de pays "volatiles". Le coup d’Etat, c’√©tait une √©pine en moins dans le pied de l’Empire. C’√©tait aussi la fin du p√©trole √ des prix pr√©f√©rentiels pour la Cuba sous blocus. C’√©tait la fin du refus v√©n√©zu√©lien de collaborer aux actions du Plan Colombie. C’√©tait la fin d’une politique v√©n√©zu√©lienne visant √ construire une OPEP forte, ind√©pendante pour stabiliser les prix du brut. C’√©tait la fin d’un espoir de voir se concr√©tiser une alliance entre le r√©gime bolivarien et le Br√©sil dans le cas d’une victoire du PT aux prochaines √©lections pr√©sidentielles. C’√©tait le renforcement de la domination imp√©riale pour imposer la "zone de libre-√©change des Am√©riques", ce projet n√©o-colonial pour l’h√©misph√®re dont Bush se voit d√©j√ vice-roi.

Ce coup d’Etat, que ce soit pour la population v√©n√©zu√©lienne ou en terme g√©opolitique, √©tait une catastrophe, une trag√©die que l’on pouvait pourtant pr√©voir. Le caract√®re "non-align√©" de la politique √©trang√®re v√©n√©zu√©lienne avait de nombreuses fois irrit√© Washington. Le r√©gime bolivarien s’√©tait permis - oh grand dieu ! - de rompre la coop√©ration militaire avec les Etats-Unis, le ministre de la d√©fense v√©n√©zu√©lien qualifiant la pr√©sence d’une mission militaire permanente √©tasunienne sur son territoire d’ "anachronisme h√©rit√© de la guerre froide". Chavez avait eu l’audace - un v√©ritable crime en ces temps de croisade anti-terroriste - de dire que l’on ne combat pas le terrorisme par le terrorisme, faisant ainsi r√©f√©rence √ la guerre en Afghanistan. Il s’√©tait permis aussi d’aller saluer - Quelle provocation ! - des dignitaires du " Camp du mal ", √ savoir Kadhafi et Saddam Hussein.

Il fallait arr√™ter cet impertinent qui pouvait donner le mauvais exemple !

Depuis plusieurs mois, sur les r√©seaux d’information alternative, on trouvait des d√©tails sur un dit "Plan Allende" pour le Venezuela, on apprenait que la Fondation nationale pour la D√©mocratie - organisation r√©publicaine servant de couverture √ des op√©rations clandestines de la CIA √ l’√©tranger - avait invit√© des √©lus de l’opposition oligarchique v√©n√©zu√©lienne √ Washington. Le Washington Post nous informait ce 13 avril que l’ambassade √©tasunienne √ Caracas - et l’ambassadeur, un certain Shapiro, un ancien des guerres sales en Am√©rique centrale - recevait des visites r√©guli√®res de membres de l’opposition politique √ Chavez, de la presse ou encore de militaires √ la retraite. La Jornada, quant √ elle, r√©percutait, ce 16 avril, les propos de l’illustre Institut Stratfor - sorte de CIA priv√©e - sur l’existence de deux plans de d√©stabilisation du r√©gime bolivarien, un de la CIA et l’autre du D√©partement d’Etat.

Si la tension √©tait perceptible au Venezuela, ce coup d’Etat nous a pris malgr√© tout un peu par surprise. Pour d’autres, il semblait bien pr√©par√©. Ces autres, c’est l’oligarchie v√©n√©zu√©lienne parasitaire voulant prot√©ger ses int√©r√™ts face aux r√©formes (trop timides) du Chavisme, c’est la presse priv√©e (la t√©l√©vision Globovision, les journaux El Nacional et El Universal) - v√©ritable minist√®re de la propagande anti-Chavez -, c’est quelques militaires de haut rang form√©s √ l’Ecole des Am√©riques, c’est un syndicat corrompu qui ne repr√©sente que 12% des travailleurs syndicalis√©s dans le pays. Cette oligarchie a bien organis√© son "golpe" avec les forces de r√©pression du maire de Caracas et opposant √ Chavez. Cette oligarchie, et sa presse qui se plaignait tout le temps des atteintes √ sa libert√© de d√©sinformer, fit directement fermer la t√©l√©vision d’Etat lors de sa prise du pouvoir et attaqua tout de suite les radios et t√©l√©visions populaires et communautaires. Cette oligarchie, la m√™me qui assassina plus d’un millier de manifestants en 1989 lors du Caracazo, accusait Chavez d’avoir fait tirer sur les manifestants. Cette oligarchie prot√©geait ses int√©r√™ts de classe et ceux de la m√©tropole car l’Empire a de s√©rieux int√©r√™ts au V√©n√©zuela.

Le Plan National d’Energie de mai 2001 montre clairement, pour Washington, cette importance g√©ostrat√©gique. Consommant d√©j√ quelques 25% de l’√©nergie mondiale, les Etats-Unis pr√©voient une augmentation de cette consommation et une d√©pendance accrue des ressources √©nerg√©tiques internationales, la production et l’infrastructure nationales ne pouvant suivre cette courbe ascendante. Alors que les besoins √©tasuniens d√©pendent aujourd’hui √ 53% des importations, le Plan en question pr√©voit une d√©pendance de 62% pour 2020. Il y a donc p√©ril en la demeure, ou plut√īt "menace √ la s√©curit√© nationale" selon l’√©quipe Bush. Car de nombreux producteurs se situent dans des zones de conflits, des r√©gions instables. Le gouvernement √©tasunien en est conscient. Sa politique √©trang√®re sera √ l’avenir, et encore davantage, influenc√©e par la question p√©troli√®re. L’ordre devra √™tre maintenu, directement ou indirectement. Les attitudes trop "ind√©pendantes" ne seront gu√®re tol√©r√©es. Chavez le sait trop bien aujourd’hui. Lui qui (re-)gouverne maintenant le troisi√®me (ou quatri√®me, selon les sources) fournisseur de brut des Etats-Unis. Lui qui maintient le p√©trole v√©n√©zu√©lien sous le joug d’un monopole √©tatique et "archa√Įque" nous diront les "penseurs de la modernit√©". Lui qui ne permet pas, jusqu’√ pr√©sent, aux transnationales de prendre des parts plus importantes dans la production du p√©trole v√©n√©zu√©lien. Lui qui ne vend pas aux marchands une ressource qui g√©n√®re 80% des rentr√©es de devises et alimente pr√®s de la moiti√© du budget de l’Etat. Lui qui gr√Ęce √ la r√©volte d’un peuple est de retour √ la t√™te de l’Etat malgr√© la cabale m√©diatique. Lui, ce negrito pas assez blanc et trop "social" pour le patronat. Lui, savant m√©lange de messianisme, de christianisme, de bolivarianisme, de socialisme, de populisme. Lui, repr√©sentant des pauvres et qui comble l’absence flagrante d’une gauche organis√©e. Eh bien lui, Hugo Chavez, vient d’√™tre l√©gitim√© dans sa fonction de la plus belle des mani√®res. Son retour au pouvoir est une victoire et celle-l√ , l’Empire ne nous l’enl√®vera pas, ne l’ach√®tera pas. A suivre ...

Source : Source : La Gauche, mensuel du Parti ouvrier socialiste (www.sap-pos.org), Bruxelles, avril 2006.

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info