Retour sur le Forum social des Amériques
par Denise Mendez
Article publi le 25 septembre 2004

Avant Cristobal Colon et Americo Vespucci, cette terre ne s’appelait pas Amérique. Elle avait pour nom Abya Yala ou Tahuantinsuyo.

Le premier Forum social des Amériques (FSA) s’est tenu  Quito du 25 au 30 juillet 2004 dans la continuité du processus du Forum social mondial (FSM) ouvert  Porto Alegre en janvier 2001. C’était le premier rassemblement continental des Amériques qui, dans le cadre de la Charte de Principes du FSM, abordait les spécificités régionales de la globalisation néolibérale, les formes particulières de la pensée critique et les modes de résistance dont l’originalité s’inscrit dans l’histoire du continent latino-américain. Il a réuni 11 000 participants, provenant 44 pays, représentant 700 organisations, qui ont traité quatre thèmes majeurs :
- L’incorporation des Amérindiens  la vie politique des Amériques après 5 siècles de marginalisation. Ses diverses formes et les conséquences de cet apport original qui renouvelle le concept de démocratie.
- La dénonciation de la néo-colonisation des pays du Sud par le truchement des traités de libre échange, et en particulier de l’ALCA.
- La dénonciation du système de la dette externe : mécanisme d’asservissement des pays du Sud. Tribunal de la Dette destiné  mettre en jugement des Institutions financières internationales (IFI) et  exiger l’annulation de la dette.
- Dénonciation de la militarisation du continent sous le prétexte de lutte contre le terrorisme et le narcotrafic.

Les Amérindiens, protagonistes de la résistance au néoliberalisme

Le forum de Quito a permis de mesurer la portée de l’apport des Amérindiens au renouvellement des résistances politiques du continent. Il a montré qu’un long chemin avait été fait depuis les années 60 et la triste expérience d’Ernesto Che Guevara en Bolivie, affectée par le malentendu avec les peuples Kichwa et Aymara qui étaient restées étrangers  son entreprise émancipatrice. Aujourd’hui, une grande partie des peuples originaires du continent accepte de jouer un rôle protagonique dans la transformation des institutions politiques, partageant ce rôle avec les descendants des colonisateurs et ceux d’Africains victimes de l’esclavage. Symbole de cette nouveauté, le FSA a été précédé du Forum continental des peuples et nationalités indigènes de Abya Yala (nom que les peuples originaires donnent  l’Amérique). L’Amérique - Abya Yala - a également pour nom, dans la langue de certains des peuples indigènes du continent : Tahuantinsuyo.

Le collège Miguel del Hierro, du vieux couvent des religieuses Lauritas de Quito, a accueilli 1000 Indigènes d’Abya Yala venus de tout le continent depuis les Etats-Unis, jusqu’ la Terre de Feu. Les délégués des peuples Mapuche (Chili-Argentine), Aymara (Bolivia-Perù), Maya (Mexique), Guarani (Paraguay), Kichwa, Shuar (Ecuador), Wayu, selon le principe de la Minga ou Mutirao, c ’est- -dire la collaboration de tous  la préparation des repas et autres activités exigées par la vie commune de centaines d’hommes et de femmes (et quelques enfants). La fatigue des visages disparaissait derrière l’enthousiasme de ces hommes et femmes qui, vu leur pauvreté et leur isolement, n’auraient jamais pu se rencontrer. La rencontre d’un Shuar d’Amazonie et d’un Mapuche de Patagonie si longtemps improbable avait enfin lieu. Dans leur magnifique diversité, revêtus de leurs habits de fête, ils se retrouvaient comme des cousins, partageant des cosmogonies proches et, surtout, aujourd’hui rapprochés par leur lutte commune contre les nouvelles menaces émanant des politiques néolibérales comme la brevétisation du vivant qui frappe leur milieu naturel et brise les fondements de leurs cosmogonies.

Le Forum des peuples indigènes de Abya Yala, longuement préparé dans chaque pays, a été organisé en Equateur, principalement par la Confédération de peuples indigènes d’Equateur (CONAIE), dirigée par de grandes figures comme Blanca Chancoso et Leonidas Iza, et la Coordination des organisations indigènes du bassin amazonien (COICA), dont la figure marquante a été le Brésilien Sebastiao da Silva du peuple amazonien des Mankinari. La thématique a fait l’objet d’ateliers, tenus durant 2 jours, qui ont abouti  une série de résolutions énoncées durant la séance plénière de clôture. Les thèmes majeurs ont été :

a - " Terres, territoire et ressources naturelles "

Il s’agit ici de raviver la question de l’usurpation des territoires qui a continué durant 500 ans au mépris des engagements de la puissance coloniale  respecter les Resguardos : vastes territoires dont l’appartenance collective était juridiquement reconnue aux divers peuples indigènes. Les latifundistes se sont progressivement emparés de grandes portions de ces territoires de façon  repousser les populations natives dans les zones inhospitalières. Le cas des Mapuche qui occupaient la Patagonie et la moitié du Chili actuel est l’un des plus scandaleux. Il se pose avec un caractère vibrant aujourd’hui pour 1,5 million de Mapuche au Chili et des centaines de milliers en Argentine. Ces derniers sont aujourd’hui confrontés  la compagnie transnationale Benetton, devenue propriétaire de l’essentiel de leur territoire, prétendant l’avoir acheté  une compagnie britannique qui l’avait obtenu de l’Etat argentin au siècle dernier en paiement d’une dette. Outre cet exemple caricatural, les territoires amérindiens sont aujourd’hui l’objet d’attaques beaucoup plus perverses. En effet, tous les Etats reconnaissent officiellement les droits territoriaux des peuples originaires et, avec l’appui des organismes internationaux (comme l’ONU, le FMI ou la Banque mondiale) prétendent assurer leur protection et même leur promotion.

Ainsi le Plan Puebla Panama, programme de réorganisation et d’aménagement de l’Amérique centrale, qui s’intéresse particulièrement  la bio diversité de cette région, projette de déplacer les populations de la région de Montes Azules dans le Chiapas, afin de " protéger les forêts natives ". Il en est de même en Amazonie. Ainsi, selon la COICA, sous prétexte de conservation de la nature, les organismes internationaux de protection de l’environnement interviennent dans l’Ucayali, Pérou amazonien, par une série de mesures administratives et politiques qui portent atteinte  l’organisation sociale du peuple Yine.

Pire encore, les ressources naturelles végétales et animales font l’objet d’un recensement de la part d’organismes scientifiques associés  des laboratoires pharmaceutiques, qui ont pour objet de déposer des brevets conduisant  privatiser ces ressources naturelles qui sont, pourtant, patrimoine commun.

b- " Autonomie et libre détermination "

Ce thème, sur lequel ont débattu environ quatre-vingts participants, a donné la mesure de la maturité politique et de l’ajustement des leaders autochtones aux réalités politiques de la globalisation. On a fait la critique de la démocratie de style occidental se réduisant  des élections périodiques qui ne donnent  la base aucun pouvoir de décision. On a critiqué, également, le bilinguisme dans la mesure où l’introduction des
langues autochtones a servi d’alibi sans produire aucun progrès démocratique. Le débat porte sur la nature des institutions et les modes de représentations qui sont le produit d’une civilisation extérieure et étrangère aux civilisations amérindiennes. Deux options ressortent du débat : soit l’adaptation au système constitutionnel, proposé par les gouvernements créoles en place, assorti de modalités de participation démocratique des peuples, soit le refus du système et le choix d’un "auto-gouvernement " des peuples amérindiens dans la continuité de leurs cultures ancestrales. Pour schématiser, on peut dire, en prenant pour exemple la Bolivie, que ces deux options sont incarnées par Evo Morales pour la première et par Felipe Quispe pour la seconde. Mais en réalité, le débat est beaucoup plus complexe et nuancé du fait des spécificités de chaque pays du continent.

Nationalités et peuples indigènes et leurs rapports avec les mouvements sociaux et avec le FSM

La reconnaissance de la multiplicité et de la diversité des peuples amérindiens par les Etats après des siècles de persécution et de destruction est un progrès, mais il faut en connaître les limites et les ambiguïtés. Ainsi, un délégué uruguayen et un délégué d’Argentine, descendant métissé d’Indien, ont dénoncé les Institutions de leur pays respectif qui leur ont demandés de se soumettre  un examen génétique pour faire la preuve de leur ascendance indigène. En Equateur, on voit progresser la notion d’Etat plurinational, indiquant la reconnaissance des peuples qui constituent des " nations " au sens hispanique. Le politologue Pablo Davalos (par ailleurs responsable d’Attac en Equateur) travaille avec l’organisation Ecuarunari pour jeter les bases d’une constitution pour cet Etat plurinational. Il s’agit d’introduire des paramètres culturels nouveaux dans des institutions politiques nées dans le cadre de la civilisation occidentale. Ces projets de transformation constitutionnelle s’inscrivent dans la critique du système politico-idéologique dominant dont les peuples du Sud, et en particulier les peuples amérindiens sont des victimes majeures. Dans ce sens, la mise en ouvre des droits des peuples amérindiens, ne peut réussir qu’ travers une alliance avec l’ensemble du mouvement social tel qu’il s’exprime dans le Forum social mondial.

Le Forum continental des peuples Indigènes de Abya Yala s’est conclu par la résolution suivante :

" Nous nous opposons fermement aux plans comme : l’Intégration des infrastructures régionales sud-américaines (IIRSA), le Plan Puebla Panama,
Plan Colombia, Plan Patriota, Plan Dignidad, Plan Andino. Nous refusons les bases militaires, nous refusons l’ALCA (zone de libre-échange des Amériques ou ALCA) et les Traités de libre commerce (TLC) promus par l’OMC pour le bénéfice des pays qui mettent  sac les pays du Sud. "

Prolongements du forum amérindien dans le Forum social des Amériques

Après la conclusion de leur propre forum, la plupart des délégués indigènes ont assisté ou participé au FSA. D’abord, sous la forme de deux actes symboliques, le Forum social des Amériques a été placé sous le signe de l’entrée des Amérindiens sur la scène politique moderne. Le FSA a été ouvert par le cérémonial du feu sacré et le rituel d’hommage a la Pachamama (mère Terre) conduit par les Yachak. Il a été également clôturé par un long rituel de communion avec la nature auquel le Pachak a associé des participants non indigènes et même étrangers. Ainsi, pour la première fois dans leur histoire, les peuples originaires des Amériques accueillaient-ils, volontairement, les étrangers chez eux pour tenter ensemble de répondre  la menace qui pèse sur tous.

€ Quito, dans les divers espaces culturels qui abritaient le FSA, parmi les affiches et les banderoles, on lisait souvent "  travers l’inter-culturalité un autre monde est possible ", de même que les visages des participants reflétaient toutes les figures du métissage mondial. Ainsi,  Quito, les Afro-américains, victimes de la traite négrière, et les Amérindiens, victimes du saccage colonial, ont-ils entrepris de s’unir pour exiger la réparation de l’injustice historique, surmontant les malentendus qui les ont longtemps séparées. Ce Forum de Quito a offert le 30 juillet le cadre d’un séminaire qu’on peut dire historique pour les relations entre descendants d’Africains et Indigènes d’Amérique. Jorge Guerrero, représentant des descendants d’Africains du Venezuela, accompagné de Nicia Maldonado, Indienne du Venezuela, a déclaré : " nous devons lutter ensemble car nos peuples sont victimes de discrimination raciale d’atteinte  leurs droits territoriaux,  la bio diversité... La construction d’un autre monde possible passe par le respect, le dialogue et l’inter-culturalité ". La dirigeante de la CONAIE, Blanca Chancoso, qui présidait la rencontre a conclu qu’" il existe une dette historique  l’égard des peuples Indigènes comme  l’égard des descendants d’Africains. " Humberto Cholango, le représentant d’Ecuarunari, affirme que " les deux peuples ne doivent pas agir isolément face  leurs gouvernements et aux organismes multilatéraux, se contentant de déclarations comme la Décennie du développement ou de la culture, ils doivent agir sur les structures de l’Etat dans chacun de leurs pays ".

Tribunal de la dette

La dette externe et le libre-échange ont fait l’objet d’un grand nombre de séminaires et ateliers. Les chercheurs spécialisés sur ce thème, comme le
Belge Eric Toussaint et l’‰quatorien Alberto Acosta, se sont beaucoup dépensés. Le Tribunal de la Dette, inauguré  Porto Alegre en 2002 au cours du
deuxième Forum social mondial, a adopté  Quito une orientation nouvelle ; devenant le Tribunal pour la souveraineté alimentaire. Il ouvre un procès
contre la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement pour recouvrer la dette sociale et ecologique. Le tribunal a siégé le 27 juillet sous la présidence d’Adolfo Perez Esquivel en posant les questions suivantes : Quel est le montant de la dette de la Banque mondiale et de la BID résultant du modèle de production imposé par elles : productions transgéniques,
utilisation des produits agro-toxique et refus de la réforme agraire ?
Ce Tribunal d’opinion, entité permanente, fonde ses accusations sur les travaux d’un grand nombre d’organisations comme : Réseau social Justice et Droit de l’Homme, Via campesina, Alliance des peuples du Sud créanciers de la dette écologique, CADTM, etc.

La militarisation de l’Amérique latine

L’interventionnisme des Etats-Unis en Amérique Latine a fait l’objet d’une importante table ronde réunissant les chercheurs qui se consacrent  ce thème, en particulier la mexicaine Ana Esther Cecena, le Colombien Hector Mondragon et le Philippin Walden Bello. Ana Cecena, dans son exposé de géopolitique, a montré cartes en mains que l’Empire recherche le contrôle de quatre ressources : la bio diversité, les sources d’énergie, comme le pétrole, les métaux nécessaires aux alliages de haute technologie et l’eau. Ceci coïncide avec la cartographie des bases militaires et des plans en cours comme le Plan Colombia ou le Plan Dignidad en Bolivie.

Les traites de libre-échange

La dénonciation des traités de libre-échange Nord-Sud, et en particulier l’ALCA, a fait l’objet de nombreux séminaires ou ateliers et a été le thème de la grande marche du 28 juillet. Les rues de Quito, fortement militarisées, ont vu défiler 10 000 personnes rejetant la dollarisation, les traités de libre-échange et conspuant les transnationales : " nous ne voulons pas être une colonie des Etats-unis, nous voulons une Amérique Latine libre et souveraine. "

Le Forum social des Amériques qui traduit un approfondissement des analyses, en particulier au sujet des traités de libre-échange et de la dollarisation (vu la désastreuse expérience des quatre années de dollarisation de l’Equateur), sera source de nouveaux apports pour le prochain Forum social mondial de Porto Alegre en janvier 2005.

Source : Le Grain de Sable / http://www.attac.org, septembre 2004.

Les opinions exprimes et les arguments avancs dans cet article demeurent l'entire responsabilit de l'auteur-e et ne refltent pas ncessairement ceux du Rseau d'Information et de Solidarit avec l'Amrique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info