Brésil : histoire d’un massacre annoncéLe résultat du jugement réalisé à Belém par le Tribunal de Justice du Pará confirme ce que le Mouvement des Sans-Terre (MST) et les entités qui défendent les droits de l’homme avaient déjà dénoncé. Il ne s’agit que d’un épisode de plus dans le long feuilleton qui dure depuis 6 ans et qui s’est transfomé en comédie pour ceux d’en haut et tragédie pour ceux d’en bas.
Le colonel Pantoja et les autres officiers ont accusé le gouverneur Almir Gabriel, le secrétaire à la Sécurité et le commandant de la Police Militaire (PM) de l’époque, qui, par précaution ont été retirés avant le procès. Malgré les efforts du Ministère Public, parmi les 12 officiers jugés, seulement le colonel Pantoja et le major Oliveira ont été condamnés. Les autres ont été relâchés. Même condamnés - 228 ans pour le colonel Pantoja et 158 pour le major Oliveira - ceux-ci n’ont reçu que la peine minimum pour chaque assassinat (12 ans pour Pantoja et 8 pour Oliveira). Ils pourront faire appel en liberté et, s’ils perdent, ils auront plus de 65 ans, et obtiendront alors des aides de l’institution militaire. Les autres officiers ont fait reporter la responsabilité sur Pantoja et ont été innocentés.
La société brésilienne devra continuer à faire pression pour que ces jugements soient annulés et pour que tous les coupables de ce massacre soient condamnés...
Acte I
Depuis la défaite des "cabanos" [mouvement de révolte au XIXè siècle des habitants pauvres des cabanes au bord des rivières contre les élites régionales], les oligarchies de l’état du Pará, alliées au capital étranger à qui elles bradent "à prix de banane" les richesses nationales, étaient habituées à la même méthode de résolution des "problèmes sociaux". Elles laissaient les pauvres entrer dans les immenses extensions de terres publiques de l’état pour qu’ils les travaillent et plantent pour manger. Ensuite elles arrivaient avec les titres de propriété obtenus facilement dans leurs propres bureaux. Puis elles expulsaient tout le monde, avec l’aide de "pistoleiros". Pour ceux qui osaient résister, le prix était la mort. Ainsi, seulement dans les années 80, ont été assassinés plus de 460 leaders paysans, syndicalistes et religieux (d’après la CPT, Commission Pastorale de la Terre). Et les paysans expulsés se voyaient obligés de recommencer plus loin, travailler de nouvelles terres, fuire de nouveau, et continuer vivants. Après leur départ, le bois était coupé et exporté vers l’Europe et les terres laissées au bétail. Elles pouvaient même utiliser les ressources publiques fédérales pour faire tout ça. Beaucoup de riches sudistes, entreprises et même artistes sont allés lá-bas, pour suivre le modèle.
Acte II
Dans les années 90, les paysans de la région de Marabá ont commencé à s’organiser dans le MST et à utiliser d’autres méthodes. Grosses occupations avec toute la famille, organisation communautaire, culture de produits résistants, organisation à l’intérieur des terres et prise de conscience de leurs droits. Les pistolets des hommes de main n’ont pas fonctionné contre le MST. L’appareil militaire (la PM) a alors été mis au service de la grande propriété. Et en avril 1996, quand plus de 1000 travailleurs, hommes, femmes et enfants, se sont résolus à marcher durant des centaines de kilomètres, de Paraupebas à Belém, pour revendiquer leur droit à la terre dans une région de grandes propriétés, lá c’était trop ! Il fallait donner une leçon et "en finir une bonne fois pour toutes avec le MST !", criaient les élites. Les policiers furent alors incités à en finir avec le désordre, "coà »te que coà »te". Ils sont sortis des casernes, sans identification sur leurs uniformes et leurs armes, et chargés de munitions. Ils ont fait leur travail. Ils ont encerclé les paysans avec deux bataillons, un de chaque côté de la gare routière, pour éviter toute fuite. Ils ont commencé par assassiner un paysan sourd-muet, qui, ne comprenant pas la tragédie annoncée, s’approchait de la troupe. Puis ils se sont lâchés, comme des fauves. Résultat : 19 morts et des dizaines de blessés. Parmi eux, 9 ont été assassinés à bout portant et avec des armes blanches, ce qui signifie qu’ils ont été immobilisés puis ensuite éxécutés. Le leader, Oziel Pereira, avec ses 19 ans de révolte, fut mis à genoux et, devant tout le monde, éxécuté avec un tir dans la nuque, après avoir été obligé de crier "Vive le MST !", fait rapporté lors du procès par le chauffeur du bus utilisé par la PM.
Acte III
La société brésilienne fut choquée. Oscar Niemeyer a fait part de son indignation dans un monument à Marabá : il a été détruit par l’UDR (Union Démocratique Ruraliste, association des grands propriétaires terriens) . Le MST a organisé une marche en avril 1997 pour demander justice. A l’arrivée à Brasilia, il y avait plus de 100 000 manifestants de tout le pays. Le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso, honteux, promit d’emmener l’affaire en Justice Fédérale et mit en route un projet de loi qui traîne dans le Congrès jusqu’à aujourd’hui.
Acte IV
Mais la classe dominante du Pará ne baisse pas les bras. Représentée dans le gouvernement étatal, dans le Pouvoir Judiciaire, dans la Police Militaire, elle a poursuivi son entreprise haineuse. Elle a fait en sorte d’avoir un long procès, "pour que cela ne donne rien !". Et, malheureusement, jusqu’à maintenant, elle a réussi. Les défenseurs des droits de l’homme, la CPT, et la population du Pará savaient que, si le jugement n’était pas transféré au niveau fédéral, il y aurait difficilement punition des coupables !
Acte V
Un jour, les voix des "cabanos" se lèveront et la terre sera divisée ! Prenez note.
Traduit librement par Jorge de l’article "Carajás" de João Pedro Stedile, paru dans la revue ’Caros Amigos’ de juin 2002.