Entretien avec Ernesto Herrera
Uruguay : la gauche radicale √ contre-courant du "possible"
Article publiť le 12 octobre 2004

La presse latino-am√©ricaine consid√®re que la victoire, au premier tour, du candidat pr√©sidentiel de la coalition de centre-gauche(Frente Amplio), le canc√©rologue Tabar√© Vazquez, est assur√©e. La victoire √©lectorale de ce dernier sera pr√©sent√©e dans les m√©dias comme cr√©ant une configuration de gouvernement progressiste dans le Mercosur : Lula au Br√©sil, Kirchner en Argentine et Tabar√© Vazquez en Uruguay.

La revue A l’Encontre s’est entretenu avec Ernesto Herrera afin de mieux cerner la situation en Uruguay et plus g√©n√©ralement les rapports qui s’√©tablissent et s’√©tabliront entre une "gauche" tr√®s respectueuse de la stabilit√© gouvernementale, des institutions financi√®res internationales d’un c√īt√©, et de l’autre c√īt√© les mouvements sociaux qui se trouvent dans l’attente d’un changement et les forces politiques, certes minoritaires, qui, comme priorit√©, cherchent √ d√©velopper une orientation r√©pondant aux besoins d’une population de plus en plus paup√©ris√©e.

Ernesto Herrera est membre de la direction du Courant de gauche (CI) du Frente Amplio.

Tout indique que la victoire électorale est cette fois inévitable...

Ernesto Herrera : C’est le plus probable. Les derni√®res enqu√™tes attribuent √ la coalition Encuentro Progresista-Frente Amplio-Nueva Mayoria (c’est ainsi que se pr√©sente cette alliance √©lectorale) un avantage qui peut √™tre d√©cisif pour gagner les √©lections le 31 octobre d√©j√ , autrement dit au premier tour. Tabar√© Vazquez (Encuentro Progresista) capte plus du 50% des intentions de vote ; Jorge Larra√Īaga (Partido Nacional) 32% ; et Federico Stirling (Parti Colorado), 11%. Il faut cependant rester prudent, car la derni√®re √©tape de la campagne √©lectorale ne fait que commencer, et on ne peut √©carter la possibilit√© d’un deuxi√®me tour, et l√ les choses deviendraient plus compliqu√©es.

De toute mani√®re, en retenant l’hypoth√®se la plus probable, la gauche, apr√®s plusieurs √©checs dans le pass√©, s’installerait pour la premi√®re fois au gouvernement national...

C’est vrai, personne ne pense que Tabar√© Vazquez puisse perdre. C’est ainsi que la situation est per√ßue dans le mouvement social, dans les organisations syndicales et √©tudiantes, dans les quartiers populaires, dans la classe moyenne m√©contente et, surtout, parmi les militants des partis de la gauche [qui sont tous inclus dans cette vaste coalition n√©e dans le cadre de la lutte contre la dictature qui prend formellement fin en 1985].
M√™me parmi les classes de propri√©taires et au sein des m√©dias contr√īl√©s par les pouvoirs √©conomiques, une appr√©ciation similaire existe. Y compris les institutions financi√®res internationales comme le Fonds mon√©taire international (FMI) et la Banque mondiale prennent en compte cette r√©alit√©. C’est pour cela qu’ils ont d√©j√ eu plusieurs r√©unions avec les conseillers √©conomiques de Tabar√© Vazquez.

Mais il faut nuancer le terme de gauche. Les mots ont leur sens, et il vaut mieux ne pas tout confondre. Les propositions programmatiques, plac√©es sous le qualificatif de "changement possible", se pr√©sentent comme √©tant progressistes, l’alliance politico-√©lectorale comme √©tant de centre gauche. Les principales figures de l’Encuentro Progresista et du Frente Amplio ont eu un discours consistant √ se diff√©rencier de ce que nous entendons par gauche dans un sens plus strict du terme. Elles prennent leurs distance avec tout ce qui pourrait s’identifier avec une protestation ou une r√©bellion sociale, avec la lutte des classes et une manifestation d’anti-imp√©rialisme.

Mais un triomphe de Tabaré Vazquez aura quand même un impact fort sur le système politique marqué historiquement par le bipartisme bourgeois...

Vaincre la droite et former un gouvernement national est certes un √©v√©nement tr√®s important. Cela portera un coup fatal au bipartisme bourgeois qui est en plein processus de d√©composition. Cela aura des cons√©quences sur les postes de commandement au niveau de l’ex√©cutif de l’Etat bourgeois.

Par exemple, lorsqu’on annonce qu’un dirigeant historique des Tupamaros [Mouvement de lib√©ration nationale - MLN, dont la figure embl√©matique la plus connue a √©t√© Raoul Sendic], tel le s√©nateur Jos√© Mujica par exemple, pourrait devenir ministre de la Production et du D√©veloppement, ou que certains dirigeants socialistes, communistes et m√™me syndicalistes pourraient occuper des fonctions dans le gouvernement ou assumer une partie des 3.000 "postes de confiance" li√©s √ l’appareil d’Etat, ce sont l√ des signaux qu’un changement va se produire dans le syst√®me politique traditionnel uruguayen.

Mais tout cela s’inscrit encore dans la perspective d’un changement sans rupture. La campagne √©lectorale - qui jusqu’√ maintenant s’est d√©roul√©e pratiquement sans mobilisations de masse - anticipe le type de gouvernement qui est envisag√©. Le "changement possible" est li√© au "d√©passement de la pauvret√©", au renversement de "la paralysie du pays", √ la "transition pacifique", et √ l’identification avec les "traditions d√©mocratiques" qui ont un impact surtout sur le "citoyen du centre".

Il ne faut pas confondre les choses : rien de tout cela ne modifie l’essentiel de la nature du r√©gime de domination, surtout si nous acceptons la th√®se qu’un "triomphe progressiste" pourrait ouvrir une phase de relative instabilit√© en termes politiques, suite justement aux changements dans le personnel de l’appareil d’Etat bourgeois.

Dans le Frente Amplio on a invent√© le concept de "loyaut√© institutionnelle". A l’√©poque, le Corriente de Izquierda (Courant de gauche) a √©t√© l’unique organisation membre du Frente √ s’y opposer.
La conclusion est tr√®s simple, cette conception d√©bouche sur le respect illimit√© de toutes les r√®gles du jeu de ladite "d√©mocratie lib√©rale repr√©sentative". L’axe central de la coalition qualifi√©e de progressiste est d’assurer que ce "changement possible" se r√©alise dans un cadre de "gouvernabilit√© d√©mocratique". C’est-√ -dire un cadre apte √ endiguer d’√©ventuels d√©bordements sociaux, √ r√©duire les revendications dites de type "corporatiste" [de secteurs fortement syndiqu√©s, entre autres dans des branches d√©pendant de l’Etat] et √ d√©sarticuler n’importe quel mouvement social d√©passant les limites impos√©es par la "d√©mocratie lib√©rale".

Il est vrai que les politiciens les plus conservateurs et r√©actionnaires seront exclus du gouvernement. Mais la strat√©gie du progressisme implique la formation d’un gouvernement de coalition avec des fractions et des dirigeants des partis bourgeois, avec des couches significatives des classes poss√©dantes. Et la strat√©gie d’alliance avec des fractions de la bourgeoisie est vitale pour soutenir le projet intitul√© "l’Uruguay productif". Ce dernier est fond√© sur l’id√©e d’une large "concertation pour la croissance". Et dans ce but, les forces progressistes dominantes acc√©l√®rent le mouvement afin d’√©tablir des m√©canismes de n√©gociation qui assureront la paix sociale entre le patronat et les travailleur- euse-s.

Si nous ajoutons √ cela la crise politique des partis de la droite, on comprend mieux pourquoi il n’existe plus de veto de la part des √©lites bourgeoises, ni des militaires, ni de l’imp√©rialisme, √ l’accession au "pouvoir" d’un tel gouvernement progressiste.
On ne peut donc en aucune mani√®re parler d’une "d√©route historique" de la droite. Cette formule est largement exag√©r√©e.

Mais alors, √ l’inverse, on ne peut pas non plus parler d’une victoire populaire ?

D’une certaine mani√®re on le peut. En effet, l’immense majorit√© du mouvement populaire, des travailleurs, des ch√īmeurs, des militants de la gauche, des jeunes, des organisations pour les droits humains, le ressentiront comme un triomphe politique qui leur appartient. Ils l’assumeront comme le r√©sultat d’une longue histoire d’accumulation de luttes ouvri√®res, √©tudiantes, de mobilisations d√©mocratiques, de r√©sistances anti-n√©olib√©rales...

Mais il serait peu responsable de pr√©tendre que nous nous trouvons devant une avanc√©e dans la conscience d√©mocratique radicale, anti-imp√©rialiste ou anticapitaliste. Il est encore plus difficile d’affirmer que les rapports de force entre le Travail et le Capital seront modifi√©s. Il est tr√®s discutable d’affirmer qu’une victoire du Frente Amplio pourra ouvrir une dynamique allant dans le sens d’un approfondissement de la lutte des classes.

Il faut essayer de distinguer diff√©rents aspects. Il est vrai qu’il existe une couche de militants et de gens engag√©s dans les luttes sociales qui sentent que "l’heure du peuple", des transformations, est arriv√©e. Ils voient la conqu√™te du pouvoir gouvernemental comme un moyen de se rapprocher de la prise de pouvoir...
C’est un peu comme les √©laborations, dans les ann√©es 1960 et 1970, sur la strat√©gie de r√©volution par √©tapes [c’est-√ -dire √©tape d√©mocratique, anti-imp√©rialiste avec une alliance avec des secteurs bourgeois, puis √©tape d’approfondissement d√©mocratique et populaire du processus, etc.].

Cette id√©e est encore pr√©sente dans la gauche et traverse les diff√©rentes organisations du Frente... Beaucoup de militants tupamaros pensent m√™me que le virage √ droite de leurs principaux dirigeants et la proposition d’alliance avec la "bourgeoisie nationale" repr√©sentent une simple op√©ration de camouflage en vue de gagner les √©lections.

N√©anmoins, il y a d’autres aspects qu’il faut prendre en consid√©ration. Par exemple le fait que presque 40% de l’actuel √©lectorat du Frente Amplio se consid√®rent comme des "d√©mocrates de centre gauche". Ou encore que la composante ouvri√®re, de classe, est beaucoup moins importante dans la structure du Frente que par le pass√©. Ou encore que les positions "mod√©r√©es" se sont largement impos√©es lors du dernier Congr√®s du Frente Amplio, en d√©cembre 2003. Tout cela favorise la strat√©gie du "changement possible".

En termes de programme de gouvernement, des changements substantiels sont-ils propos√©s ?

Le caract√®re de centre gauche de l’alliance Encuentro Progresista-Frente Amplio-Nueva Mayoria consacre une rupture par rapport au programme fondateur du Frente Amplio en 1971. Un programme d√©mocratique, anti-oligarchique et anti-imp√©rialiste, qui m√™me s’il ne se d√©finissait pas comme socialiste, avait une dynamique anticapitaliste (compte tenu d’une conjoncture pr√©r√©volutionnaire nationale et r√©gionale). Les 30 mesures gouvernementales pr√©sent√©es en 1971 avaient, dans ce sens, un caract√®re identique aux 40 mesures de l’Unit√© populaire dans le Chili d’Allende.

La r√©forme agraire, la nationalisation du secteur bancaire, le monopole √©tatique du commerce ext√©rieur, le non-paiement de la dette ext√©rieure, par exemple, ont disparu du programme. Actuellement il n’y a m√™me pas de remise en question du secret bancaire. On ne parle plus ni de r√©forme radicale de la fiscalit√© permettant d’entamer les b√©n√©fices capitalistes et les grandes fortunes, ni de taxer les mouvements du capital financier sp√©culatif. Il n’est plus question de rupture avec le noyau dur de la matrice n√©olib√©rale, ni avec les conditions impos√©es par les institutions financi√®res internationales. On va continuer √ respecter les compromis impos√©s par les Lettres d’intention [qui traduisent l’accord entre le gouvernement et le FMI] et √ accepter la r√®gle de l’exc√©dent budg√©taire primaire [c’est-√ -dire un exc√©dent avant paiement des int√©r√™ts pour la dette, afin d’assurer son service] impos√©e du FMI. Cela implique qu’il faudra payer les int√©r√™ts de la dette ext√©rieure qui √©quivalent √ 35% des exportations du pays. Ne sont pas mis en question les fonds de pension priv√©s [dans le domaine des retraites] et la "r√©forme" de l’Etat.

Il est √©galement significatif que l’annonce du choix du ministre de l’Economie, en la personne de Danilo Astori, s√©nateur et √©conomiste de l’aile sociale-lib√©rale du Frente Amplio, ait √©t√© faite √ Washington, et non ailleurs.

Le programme du progressisme n’est pas une menace pour les capitalistes. Il est pr√©vu d’appliquer tellement graduellement l’imp√īt sur les revenus et la fortune des riches, pr√©sent√©e comme m√©canisme de "redistribution de la richesse", que cette mesure n’aura probablement aucun impact. Il n’y aura pas de "salariazo" [d’augmentation r√©elle massive des salaires] pour r√©cup√©rer le pouvoir d’achat qui a √©t√© massivement confisqu√©. On ne propose m√™me pas de supprimer divers imp√īts qui touchent les cotisations salariales pour les retraites ou de baisser la TVA, qui est actuellement de 23% ; autrement dit, cet imp√īt qui frappe durement les salari√©-e-s sert largement √ payer la dette interne et externe. Il y a quelques semaines, la direction du Frente Amplio a m√™me refus√© de fixer un pourcentage d’augmentation du salaire minimum au cas o√Ļ il acc√©derait au gouvernement. Le salaire minimum est actuellement de 75 dollars par mois, ce qui est insuffisant pour survivre [la Banque mondiale fixe la ligne de pauvret√© √ 2 dollars par jour].

Les seules mesures qui subsistent sont un Plan d’urgence sociale et celle d’utiliser une partie des importants gains des AFAPS [fonds de pension] pour un plan de construction de logements, en tant que mesure pour r√©activer l’emploi. Il y a √©galement des projets d’augmenter les investissements dans les domaines de la sant√© et de l’√©ducation, mais on ne s’est pas risqu√© √ formuler des mesures concr√®tes.

Toutes les r√©solutions politiques du IIe et du IIIe Congr√®s du Corriente de Izquierda (2001 et 2002) d√©finissaient la nature du programme du Frente comme celui d’un "r√©formisme sans r√©formes" : autrement dit, sans les r√©formes de structures n√©cessaires pour contrecarrer le processus de d√©nationalisation et de privatisation de l’√©conomie. Et cette d√©finition reste plus valable que jamais.

Peut-on conclure de ce que tu dis l√ qu’il y aura une continuit√© n√©olib√©rale, comme avec le gouvernement Lula ? Et que, par exemple, le processus de privatisations va s’approfondir ?

Il y aura une sorte de n√©olib√©ralisme mitig√©, dans lequel la "justice distributive" sera focalis√©e sur les "secteurs les plus vuln√©rables", lesdits exclus. Le Plan d’urgence sociale, par exemple, pr√©voit de "r√©orienter les priorit√©s sociales" dans un sens compensatoire et d’assistance. Et il est pr√©vu de financer ce plan avec une partie des revenus issus des entreprises publiques et avec des "pr√™ts sociaux" de la Banque mondiale, qui s’est d√©j√ engag√©e √ les conc√©der.

Mais j’insiste sur le fait qu’il n’y aura pas de rupture avec un mod√®le qui prot√®ge la guerre sociale du Capital contre le Travail, en d√©truisant des conqu√™tes et des droits, en d√©stabilisant ceux qui ont un emploi stable, en cr√©ant la confrontation entre lesdits "privil√©gi√©s" (les travailleurs du secteur public) et ceux du secteur priv√© et/ou les "informels". Tout cela aboutit √ fracturer les coh√©sions et les liens sociaux collectifs au sein du "corps" des salari√©-e-s.

On parle beaucoup de revigorer le r√īle "r√©gulateur" de l’Etat, de "reprendre le contr√īle souverain des d√©cisions" et de r√©tablir le r√īle social et "protecteur" de l’Etat. Mais tout cela se heurte √ la barri√®re de la mondialisation capitaliste, aux conditions qu’imposent les institutions financi√®res internationales. Et le gouvernement progressiste n’envisage pas de remettre en question ces conditions.

En ce qui concerne le processus de privatisation, je crois qu’il y aura quelques diff√©rences par rapport √ ce qui se passe au Br√©sil. Les gouvernements du Parti Colorado et du Parti Nacional ne sont pas parvenus √ appliquer un agenda n√©olib√©ral en termes de privatisations comme dans d’autres pays d’Am√©rique du Sud, car nous avons un "h√©ritage maudit" dans ce domaine. Il y a eu des tertiarisations [sous-traitance], des concessions [mandats attribu√©s √ des entreprises priv√©es], et une flexibilisation du travail, mais le processus de grandes privatisations a √©t√© beaucoup plus lent qu’ailleurs. Et l√ , la r√©sistance et la mobilisation populaires ont jou√© un r√īle central.

Il ne faut pas oublier que deux r√©f√©rendums (en d√©cembre 1992 et en d√©cembre 2003) ont √©t√© organis√©s et gagn√©s. Ils ont emp√™ch√© les privatisations des grandes entreprises publiques (t√©l√©communications, √©lectricit√©, industrie p√©troli√®re). En outre, le 31 octobre 2004, il y aura √©galement un vote sur un pl√©biscite visant √ incorporer dans la Constitution un article interdisant la privatisation de l’eau et tout genre de concessions √ des entreprises priv√©es dans ce domaine.

Cela pose une limite aux tentatives de poursuivre dans la voie du d√©mant√®lement des entreprises d’Etat. Dans ce sens, la r√©sistance sociale a √©t√© tr√®s radicale, et la conscience populaire est tr√®s forte : on peut dire que l’Uruguay (avec l’Argentine post-2001) est le pays d’Am√©rique du Sud o√Ļ les privatisations ont rencontr√© l’indice de refus le plus √©lev√©.

On ne peut √©videmment totalement √©carter quoi que ce soit a priori, m√™me pas une voie aussi ouvertement n√©olib√©rale que celle emprunt√©e par Lula. Je dis seulement qu’il existe, ici, certaines limites qu’il sera difficile de franchir. Aussi bien Tabar√© Vazquez que certains de ses conseillers √©conomiques envisagent la possibilit√© d’"associer" aux entreprises publiques des capitaux priv√©s (surtout √©trangers). M√™me Danilo Astori et d’autres dirigeants de l’Encuentro Progresista sont partisans d’√©liminer le statut assurant l’emploi des fonctionnaires publics. Mais ils ne pourront pas le faire sans affronter une grande r√©sistance de la part des travailleurs. En plus, une initiative de ce type susciterait un conflit avec les directions syndicales et de la centrale ouvri√®re (PIT-CNT), car presque 65% des syndiqu√©s sont des employ√©s du secteur public. Or, l’alliance avec ces directions syndicales collaborationnistes est d√©cisive pour garantir la paix sociale.

Les gouvernements de l’Argentine et du Br√©sil voient d’un bon oeil la possibilit√© d’un gouvernement de Tabar√© Vazquez...

Sans doute. Un gouvernement progressiste aurait les flancs bien prot√©g√©s, dans la mesure o√Ļ les gouvernements de Kirchner et de Lula ont des affinit√©s id√©ologiques, surtout pour des raisons de g√©opolitique r√©gionale. Un gouvernement de l’Encuentro Progresista renforcerait la conception qu’ont beaucoup de gens d’un Mercosur "anti-n√©olib√©ral" qui serait en position plus favorable pour n√©gocier avec les Etats-Unis, l’ALCA [Zone de libre-√©change des Am√©riques] et l’Union europ√©enne. Malgr√© le fait que le r√©cent accord commercial entre le Mercosur et l’Union europ√©enne, qui doit √™tre ratifi√©, est aussi mauvais que celui envisag√© dans le cadre de l’ALCA. Dans tous les cas, ces accords se limitent √ n√©gocier les termes de la d√©pendance entre le "centre imp√©rialiste" et les pays de la p√©riph√©rie.

Un des traits distinctifs du Frente Amplio √©tait celui de son organisation de base territoriale, participative, qui exer√ßait un contr√īle sur la direction. Est-ce que cela existe toujours ?

Tout le recyclage id√©ologico-programmatique est accompagn√© d’un √©l√©ment cl√© : le fait que les Comit√©s de Base ont √©t√© vid√©s de leur contenu et d√©natur√©s. Ces Comit√©s, install√©s dans des quartiers, dans des chantiers, dans des entreprises, dans des centres d’√©tude et parmi des cercles intellectuels, ont √©t√©, au d√©part, la v√©ritable colonne vert√©brale du Frente. En tant qu’exp√©rience naissante de d√©mocratie participative depuis le bas, ils organisaient, faisaient de l’agitation et de la propagande. Des r√©flexions et des d√©bats men√©s en assembl√©e aboutissaient non pas √ paralyser, mais au contraire √ renforcer une action politique et sociale de confrontation. Dans ce sens, les Comit√©s de Base ont √©t√© les fr√®res jumeaux des Comit√©s d’Unit√© populaire au Chili.

Aujourd’hui, rien de tel n’existe plus. Aussi bien les Comit√©s de base que les Coordinations et le Plenario Nacional [assembl√©e nationale] ne sont qu’une caricature, fonction de ce que sont en train de mijoter Tabar√© Vazquez et la fraction parlementaire au sein du palais parlementaire, coup√© du monde r√©el, qu’ils g√®rent.

La structure organique du Frente est un lourd appareil bureaucratique, o√Ļ la d√©mocratie brille par son absence et dans laquelle le militantisme le plus dynamique, jeune, combatif et engag√© dans les luttes sociales, n’est pas directement partie prenante.

Quelles sont aujourd’hui les forces majoritaires du Frente Amplio ?

Il y a le Mouvement de participation populaire (une alliance des Tupamaros avec des secteurs de la gauche nationaliste et des fractions bourgeoises qui ont rompu avec les partis traditionnels de la droite) et le Parti socialiste (qui intègre la social-démocratie internationale et qui se réfère au PSOE espagnol et au PS français). Ensuite il y a Asamblea Uruguay et la Vertiente Artiguista (un mélange de social-libéralisme, de troisième voie et de social-démocratie).

Est-ce que le Parti communiste continue √ avoir un poids important ?

Il est tr√®s affaibli. Toutefois, il maintient une implantation consid√©rable dans les syndicats et dans certains quartiers populaires. R√©cemment il y a eu une crise interne qui a conduit √ la scission de son organisation de jeunesse. Elle h√©site aujourd’hui entre donner un appui √ la gauche radicale et participer directement aux √©lections. Cette scission s’est produite parce que le PC √©pousait la strat√©gie des forces majoritaires du Frente Amplio.

Dans ce contexte, j’imagine que la situation de la gauche radicale doit √™tre tr√®s difficile ?

La gauche radicale est sur la d√©fensive. Elle fait face √ un sc√©nario o√Ļ "l’accumulation r√©volutionnaire" - en tant qu’axe de d√©limitation dans le champ de la lutte de classes, c’est-√ -dire en tant que forme et lieu d’agr√©gation des militant-e-s traduisant les conflits sociaux les plus aigus - doit √™tre (re)pens√©e et (re)organis√©e. Elle se trouve actuellement dans une sorte de labyrinthe. A contre-courant du "possible".

Il existe deux types de dangers : celui d’une adaptation √ la pression triomphaliste du progressisme (pour ne pas rester isol√© et √ l’√©cart) ou au contraire celui d’un repli en attendant la d√©ception que g√©n√©rerait une exp√©rience "r√©formiste" conduite par le gouvernement.
En outre, sa visibilit√© √©lectorale est minime : si l’on compte le 26 de Marzo (de tendance castriste) et le Corriente de Izquierda comme √©tant les forces les plus expressives de la gauche radicale, ils atteignent √ peine 3% lors des votations du Frente Amplio.

Existe-t-il une coordination ou des accords programmatiques unitaires de cette gauche radicale dans le Frente Amplio ?

Tr√®s peu. Juste un accord ponctuel, ce qu’on appelle en Uruguay "accord technique", pour accumuler des votes. Cet accord se fait sous le sigle "Pour un pays souverain". Il inclut : le moratoire et l’audit de la dette ext√©rieure, la suppression du secret bancaire, l’√©limination des fonds de pension et la d√©rogation de la Loi sur l’Impunit√© au terrorisme d’Etat √ l’√©poque de la dictature militaire (loi qu’un gouvernement de l’Encuentro Progresista pense maintenir).

Le Corriente de Izquierda, pour sa part, propose une Loi d’initiative populaire √©tablissant des droits √©conomiques, sociaux et d√©mocratiques pour les travailleurs et travailleuses. Mais on ne peut pas dire qu’il y ait une coordination ou un accord programmatique clair. Par exemple, dans la Convention nationale de l’Encuentro Progresista, en juin 2004, le Corriente de Izquierda a vot√© de mani√®re tout √ fait isol√©e contre la proposition de programme de gouvernement.

Quelle est la dynamique du Corriente de Izquierda ?

Il faut mettre les choses dans leur contexte. Le Corriente de Izquierda est une petite organisation, avec quelques centaines de militants implant√©s dans l’ensemble du pays et dans les principaux mouvements. C’est une force politique qui est tr√®s active dans toutes les luttes sociales. Mais elle reste n√©anmoins une force tr√®s minoritaire. Y compris sur le plan √©lectoral, o√Ļ ce courant peut capter au plus 10.000 votes.

En m√™me temps, il est menac√© par les deux dangers que j’ai mentionn√©s pr√©c√©demment Dans ce sens, on ne peut se cacher le fait nous traversons une difficult√© √ donner un cadre permettant la coagulation de forces militantes existant dans le pays. D√®s lors, nous faisons face √ diverses incertitudes dont la principale pourrait √™tre qualifi√©e ainsi : comment dans ce nouveau contexte r√©organiser des forces socialistes r√©volutionnaires.

En dehors du Frente Amplio, existe-t-il des forces de la gauche radicale significatives ?

Il y a surtout les mouvements sociaux, comme celui des droits humains, les soupes populaires, les organisations de jeunesse et quelques syndicats de classe. C’est l√ que sont mises en oeuvre les pratiques contestataires et les critiques √ l’√©gard de la gauche institutionnalis√©e.

Il s’agit de secteurs qui prennent comme r√©f√©rence - m√™me si c’est de mani√®re confuse - d’autres exp√©riences latino-am√©ricaines : le zapatisme mexicain, les piqueteros et les assembl√©es de quartier d’Argentine, les formes des mouvements insurrectionnels en Bolivie, les initiatives des sans-terre du Br√©sil. Beaucoup de ces militants ont particip√© aux c√īt√©s de la gauche frontiste [du Frente Amplio] au Forum social mondial √ Porto Alegre et aux forums r√©gionaux, ainsi qu’aux campagnes anti-imp√©rialistes contre la guerre en Irak ; ou encore aux campagnes contre le paiement de la dette ext√©rieure et l’ALCA. Les membres actifs de ces mouvements se retrouvent aussi dans des campagnes de solidarit√© avec Cuba contre l’imp√©rialisme, dans le soutien au processus en cours au Venezuela.

Toutes les analyses et informations sur la situation √©conomique indiquent qu’il y a une certaine reprise, mais que la crise sociale reste tr√®s grave...

Ladite "reprise" est pour l’essentiel fond√©e sur une conjoncture internationale favorable pour les prix √ l’exportation de la viande, de la laine et de produits laitiers. Le secteur agro-exportateur, qui est d√©cisif en Uruguay, est en train d’accumuler chaque fois plus de profits. Cela donne l’impression que la crise √©conomico-financi√®re de 2002 a √©t√© surmont√©e. Mais c’est faux.

La crise socio-√©conomique est d’une brutalit√© √©crasante. Plus de 850.000 personnes vivent dans la pauvret√©, dans un pays dont la population totale est de 3,2 millions ! 54% des enfants vivent dans des familles pauvres, et l’indigence [personnes disposant de 2 dollars par jour] a √©t√© multipli√©e par trois depuis 2002. Il y a 200.000 ch√īmeurs et 550.000 travailleurs pr√©caires, sur une population √©conomiquement active d’un peu plus de 1,3 million personnes. Et les salaires r√©els ont diminu√© de presque 30% en deux ans.

Il est √©vident que, dans ce tableau de d√©solation, le Plan d’urgence sociale du progressisme ne peut r√©soudre le probl√®me de l’appauvrissement g√©n√©ral de la population. C’est √ peine si on essaie d’apporter des soins palliatifs aux secteurs "les plus atteints".

Cette situation de crise a-t-elle entra√ģn√© une riposte, une r√©sistance sociale ?

Dans ce processus de crise, la r√©sistance populaire a √©t√© tr√®s large. Elle s’est prolong√©e, d√©veloppant une multiplicit√© de luttes, de revendications et des formes d’organisation et d’auto-organisation, dans les syndicats, les coop√©ratives de logements, les comit√©s de ch√īmeurs, de lyc√©ens, les mouvements de quartier. Mais cette r√©sistance est rest√©e fragment√©e. De toute mani√®re, m√™me si nous traversons une p√©riode de lutte d√©fensive, la brutalit√© de l’offensive bourgeoise et le d√©sastre socio-√©conomique qu’elle a provoqu√© cr√©ent des conditions pour d√©velopper une potentialit√© radicale dans des couches significatives du mouvement ouvrier, populaire, jeune.

C’est dans ces couches de femmes et d’hommes engag√©s dans des luttes sociales que doit agir une gauche radicale. Non pas pour imposer des th√©ories ou une "ligne" depuis l’ext√©rieur, ni pour se constituer en des sortes d’√©tats-majors qui conduiraient les troupes au combat. Car il est d√©cisif que les forces socialistes r√©volutionnaires respectent l’autonomie des mouvements sociaux en ce qui concerne leur capacit√© de d√©finir les rythmes et les objectifs de l’affrontement avec les classes poss√©dantes et le programme n√©olib√©ral.

Est-il question de la possibilit√© d’une rupture entre la gauche radicale et le FrenteAmplio ?

Pour le moment, il n’y a √ ce propos que des chuchotements. Certaines franges de militants ont commenc√© √ s’int√©resser de plus pr√®s √ l’exp√©rience qui a donn√© naissance √ la constitution du P-SOL [Parti du socialisme et de la libert√©] au Br√©sil, suite √ la capitulation de Lula et √ la d√©b√Ęcle de la "gauche" du PT. D’autres disent : "on reste dans le Frente jusqu’√ ce qu’ils nous mettent √ la porte".

Mais, sans aucun doute, l’horizon d’une rupture se met en place, et cela √ un rythme qui ne s’inscrit pas dans la longue dur√©e. Dans le Corriente de Izquierda, par exemple, beaucoup de camarades sont d’accord sur le fait que la direction du Frente Amplio est irredressable. Et ils le pensent depuis pas mal de temps. Irredressable non pas dans le sens qu’elle pourrait adopter un programme anticapitaliste, mais m√™me dans le sens de l’adoption d’un programme de r√©formes plus ou moins profondes. L’ampleur du virage √ droite correspond, entre autres raisons, √ un changement plus profond national et r√©gional, et √ la non-convergence entre luttes sociales et politiques au cours des derni√®res ann√©es. Cela a concouru √ ce que les rapports de force au sein du Frente Amplio se sont d√©grad√©s. Ce sera le th√®me au centre de notre IVe Congr√®s national, dont la date sera fix√©e apr√®s les √©lections.

Source : A l’Encontre (http://www.alencontre.org), octobre 2004.

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