Retour sur l’√©lection pr√©sidentielle
Le Salvador √ l’heure de la terreur psychologique
par André Maltais
Article publiť le 26 octobre 2004

Le 21 mars dernier, des √©lections avaient lieu au Salvador et, comme c’est le cas depuis 1989, le parti de droite ARENA (Alliance r√©publicaine nationale) a gagn√© contre le parti de gauche, l’ex-mouvement gu√©rillero FMLN (Front Farabundo Marti de lib√©ration nationale).

Cette ann√©e, Elias Antonio Saca √©tait le candidat √ la pr√©sidence pour l’ARENA tandis que Schafik Jorge Handal repr√©sentait le FMLN.

Mais, selon tous les observateurs le moindrement neutres de l’actualit√© salvadorienne, rien ne permet de dire que le nouveau pr√©sident salvadorien soit le choix de la population.

Quant au FMLN, il affirme qu’il ne fait aucun doute que ¬« le r√©sultat de cette √©lection est ill√©gal et ill√©gitime parce qu’il d√©coule d’une campagne √©lectorale au cours de laquelle a constamment √©t√© viol√© le principe constitutionnel selon lequel le vote doit √™tre libre ¬ ».

Dans un post-mortem publi√© le 24 mai dernier sur le r√©seau internet America latina en movimiento, l’ex-gu√©rillero et candidat d√©fait √ la pr√©sidence, Schafik Handal rappelle que, d√®s les √©lections l√©gislatives de 2003 (gagn√©es haut la main par le FMLN), les forces de l’argent et les hauts dirigeants de l’ARENA avaient compris qu’ils ne pouvaient que perdre le pouvoir si la population √©tait laiss√©e libre de voter comme elle l’entendait.

C’est ainsi que fut d√©cid√© le recours √ des ¬« formes impressionnantes et in√©dites de terreur psychologique et de chantage ¬ ».

La principale cible choisie fut cette partie de la population salvadorienne qui vit de l’argent en devises √©tats-uniennes que lui envoient parents et amis vivant aux √‰tats-Unis.

Ces remises se montent √ deux milliards de dollars annuellement et constituent la plus grande source de revenu du Salvador. Elles touchent 28 % de la population du pays qui en d√©pend totalement, sinon en bonne partie.

Le FMLN calcule que 337 000 familles survivent en esp√©rant qu’arrive chaque mois l’argent de ces remises qui leur permet de combler des besoins minima pour la nourriture, la sant√©, le logement et l’√©ducation.

La strat√©gie de l’ARENA a consist√© √ propager la rumeur que le gouvernement des √‰tats-Unis allait couper le flux de ces remises advenant une victoire du FMLN. La propagande visait autant les Salvadoriens qui re√ßoivent l’aide que leurs parents vivant aux √‰tats-Unis.

Au Salvador, une campagne publicitaire d’une ampleur sans pr√©c√©dent et des ¬« nouvelles ¬ » alarmantes annon√ßaient la d√©cision du gouvernement √©tats-unien en se gardant bien d’en montrer d’autres preuves que le silence de la Maison-Blanche ce qui, affirmait-on, en disait long sur la v√©racit√© de la rumeur.

Aux √‰tats-Unis, des fonctionnaires du gouvernement salvadorien (avec, √ leur t√™te, l’ambassadeur du Salvador et les fonctionnaires consulaires) t√©l√©phonaient au domicile des immigrants salvadoriens non seulement pour r√©pandre la nouvelle de la pseudo-interdiction des remises par le gouvernement √©tats-unien, mais aussi celle d’une possible d√©portation d’immigrants salvadoriens en cas de victoire du FMLN.

De plus, certains m√©dias √©tats-uniens en langue espagnole diffus√®rent les publicit√©s mensong√®res et les fausses nouvelles qui inondaient d√©j√ le Salvador.

On offrait m√™me aux immigrants salvadoriens de payer les communications t√©l√©phoniques √ ceux qui s’engageaient √ t√©l√©phoner √ leur famille au Salvador pour les convaincre de voter pour l’ARENA. On estime √ 80 000 le nombre de ces appels gratuits achemin√©s √ partir des √‰tats-Unis pendant la campagne pr√©sidentielle.

¬« Est-ce le gouvernement de Flores qui a pay√© ces appels avec nos imp√īts, demande Schafik Handal. Si ce n’est pas le cas, alors qui les a pay√©s ? ¬ »

Quant aux √‰tats-Unis, ils ont, comme d’habitude, tr√®s bien coop√©r√© avec l’ARENA puisqu’ils ont attendu exactement deux jours apr√®s le scrutin pour d√©mentir la fausse menace !

Selon Schafik Handel, un calcul tr√®s conservateur de deux √©lecteurs par famille b√©n√©ficiant de remises permet de chiffrer √ 674 000 le nombre d’√©lecteurs vis√©s par la campagne de peur. De ce nombre, le FMLN √©tablit qu’il est raisonnable de penser qu’au moins 350 000 d’entre eux auraient c√©d√© √ la pression.

Une autre forme de terreur psychologique visait les travailleurs √ qui on laissait entendre qu’une victoire de la gauche signifiait la perte de leur emploi.

¬« Menacer un employ√© de lui enlever son gagne-pain en cas de r√©sultat politique contraire aux int√©r√™ts patronaux est une forme d’extorsion des plus m√©prisables ¬ », dit Handal.

Combien d’√©lecteurs ont ainsi √©t√© menac√©s ? Difficile √ dire puisque bien peu d’entre eux osent d√©noncer publiquement un tel chantage pour la m√™me raison qu’ils ont vot√© ARENA : la peur d’√™tre cong√©di√©s.

On sait toutefois que des menaces de d√©localisations ont bel et bien eu lieu dans les secteurs des banques et assurances (20 000 employ√©s), des ¬« maquiladoras ¬ » (90 000) et des entreprises de s√©curit√© (20 000).

Une tranche de 100 000 √©lecteurs travaillent dans d’autres types d’entreprises (lignes a√©riennes, cha√ģnes d’alimentation et supermarch√©s, construction, usines alimentaires, m√©dias de communication) o√Ļ le personnel a √©t√© l’objet de chantage au ¬« d√©sinvestissement ¬ ».

Les menaces de pertes d’emploi auraient donc touch√© 230 000 √©lecteurs et c’est sans compter, nous dit Schafik Handal, les employ√©s des bureaux et services gouvernementaux ainsi que ceux d’autres secteurs de la fonction publique.

Cela fait en tout 580 000 votes ¬« motiv√©s par la crainte de perdre sa source de subsistance si l’ARENA perdait les √©lections ¬ ». Mais aussi sur combien d’autres votes de parents et amis (retrait√©s, √©tudiants, ch√īmeurs, petits commer√ßants, etc.) effray√©s par l’impact sur leur propre vie que pourraient avoir ces soi-disant pertes d’emploi et coupures de remises ?

Handal mentionne √©galement d’autres groupes qui ont √©t√© terroris√©s. Les ¬« pasteurs ¬ » des groupes √©vang√©liques avaient n√©goci√© leur appui √©lectoral √ l’ARENA et firent croire √ leurs membres (tr√®s nombreux au Salvador) qu’un FMLN victorieux interdirait leurs ¬« √©glises ¬ ».

Les propri√©taires de maisons, quant √ eux, allaient perdre leur bien tandis que les chefs de famille risquaient de perdre leurs enfants dans les ¬« troubles ¬ » qui ne manqueraient pas de se produire t√īt ou tard comme on le voyait au m√™me moment en Ha√Įti et m√™me en Irak !

De plus, l’ARENA n’avait en rien n√©glig√© son habituel syst√®me de fraudes √©lectorales incluant l’achat de votes, le vote √ la place de non-votants et la falsification de listes √©lectorales.

√€ cela s’ajoute encore, nous dit Handal, ¬« le vote de milliers de citoyens √©trangers d√ »ment inscrits sur les listes gr√Ęce √ un minutieux processus de falsification de certificats de naissance ¬ ».

Mais la plus m√©diatis√©e des magouilles de l’ARENA est sans doute le contrat d’impression de tous les documents d’√©lection accord√© par le Tribunal sup√©rieur √©lectoral √ un imprimeur jusque l√ inconnu qui, de surcro√ģt, √©tait hors normes selon les exigences figurant dans l’appel d’offre.

On a appris, plus tard au cours de la campagne électorale, que cet imprimeur appartenait au plus grand magnat de radio et télévision du pays, ennemi déclaré du FMLN.

¬« C’est comme confier la maison aux bons soins du voleur, ironise Handal. Combien de noms ont finalement √©t√© imprim√©s sur les documents ? Combien l’ont √©t√© √ plusieurs reprises ? ¬ »

L’ARENA a obtenu 1 314 436 voix contre 812 519 pour le FMLN. Handal souligne que, si on lui enl√®ve les votes extorqu√©s par la peur et le chantage, l’ARENA n’a plus obtenu que 734 436 voix.

Il ajoute que les votes en faveur du FMLN ont ¬« outrepass√© les filtres de la terreur ¬ » et ¬« expriment un niveau √©lev√© de conscience citoyenne. ¬ »

Durant la campagne, le FMLN a apport√© devant le tribunal √©lectoral, 26 demandes d’examen de ce qu’il consid√©rait comme des violations persistantes du code √©lectoral de la part de l’ARENA et de ses pr√™te-nom. Toutes ont √©t√© ignor√©es !

¬«  Il n’y a pas eu de juge d’√©lection pour faire respecter la loi, √©crit Handal, ni durant la campagne, ni pendant la p√©riode de trois jours sans propagande √©lectorale pr√©c√©dant le vote, ni le jour m√™me du vote. ¬ »

Enfin, celui qui, aujourd’hui, serait probablement le pr√©sident salvadorien si les √©lections avaient √©t√© v√©ritablement libres, fait √©tat de l’intervention √©tats-unienne tout au long de la campagne pr√©sidentielle 2004.

L’ARENA a continuellement publicis√© et fait siennes les d√©clarations d’une multitude de haut-fonctionnaires du D√©partement d’√‰tat et de la Maison Blanche de m√™me que de congressistes r√©publicains ultra-conservateurs.

Sans oublier, d√©plore Handal, de ¬« nombreux repr√©sentants de la mafia d’origine cubaine bas√©e √ Miami et des patrons v√©n√©zu√©liens, auteurs de coups d’√‰tat, venus en p√®lerinage dans notre pays aux seules fins d’alimenter la terreur. ¬ »

Une semaine avant le vote, Antonio Saca se permettait d’inviter les journalistes au quartier g√©n√©ral de son parti pour un interview t√©l√©phonique avec Otto Reich, envoy√© sp√©cial de la Maison-Blanche pour l’h√©misph√®re ouest.

¬« On ne pourrait pas avoir la m√™me confiance dans un Salvador dirig√© par une personne qui, de toute √©vidence, admire Fidel Castro et Hugo Chavez ¬ », a sorti Reich √ propos de Schafik Handal.

Les journalistes prenaient tellement de notes qu’ils n’ont jamais song√© √ lui demander de confirmer la rumeur concernant l’interdiction des remises !

Source : L’Aut’Journal (http://www.lautjournal.info/), septembre 2004.

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