Les Mapuches ne veulent pas succomber àla fièvre de l’or
par Benito Pérez
Article publié le 10 novembre 2004

PATAGONIE - Or, pétrole et gaz ont converti le Sud argentin en Eldorado pour multinationales. Mais les communautés indigènes organisent la résistance.

Les vastes plaines arides de la Patagonie argentine pourraient sembler sans attrait. Simple trahison des sens. De ces pâturages sans fin, le pays puise sa laine tant renommée. Et aujourd’hui, ce mythique Grand Sud est aussi devenu un Eldorado minier, regorgeant d’or, de cuivre et d’hydrocarbures. Du Neuquen àla Terre de feu, les concessions se multiplient au rythme des nouvelles techniques de forage. Cette richesse, les communautés mapuches qui peuplent ces steppes depuis des millénaires en prennent peu àpeu conscience. A leurs dépens. Pas un jour ne se lève sans qu’une famille indigène ne reçoive la visite d’un policier muni d’un ordre d’expulsion. Malgré la reconnaissance constitutionnelle de leurs droits ancestraux, ces éleveurs sont des proies faciles pour des sociétés bardées d’avocats et soutenues par l’administration.

Dans la Province de Rio Negro, le grain de sable dans ces implacables rouages se nomme Consejo Asesor Indígena (Conseil assesseur indigène, CAI). Sous l’impulsion d’une équipe multiculturelle de bénévoles, il se dédie entièrement àla défense et àla récupération du Wallmapu - le territoire traditionnel des Mapuches.

A l’invitation du Mouvement pour la coopération internationale (MCI), son partenaire helvétique [1], l’avocate Laura Ramos contera, mercredi 10 novembre, àGenève [2], la résistance des Mapuches argentins. Avant-propos.

Le Courrier : Comment le Conseil assesseur indigène défend-il le droit des Mapuches àla terre ?

Laura Ramos : Notre première activité est de défendre les éleveurs menacés ou déjàillégalement expulsés. Les cas sont de plus en plus nombreux et parfois la violence est utilisée. Mais au-delàde cette action d’urgence contre la persécution policière, nous essayons de faire pression sur l’Etat pour qu’il reconnaisse la propriété des communautés mapuches sur les terres occupées traditionnellement. Cette propriété collective des peuples premiers a une base constitutionnelle depuis 1994. Sans compter qu’en 2000, l’Argentine a ratifié la Convention 169 de l’OIT (Organisation internationale du travail) sur les droits indigènes. Le problème est que la notion de propriété privée est du même niveau légal. Or de nombreux Mapuches ne possèdent aucun titre de propriété privée, celle-ci étant souvent étrangère àleurs conceptions traditionnelles... L’affrontement est donc d’ordre politique et nous essayons de faire valoir l’utilité sociale ou environnementale du maintien des Mapuches sur leurs territoires. Notamment lorsque ces communautés sont basées sur des terres appartenant àla Province et que celle-ci envisage de les expulser pour les vendre àtrès bon prix àdes exploitants ou les mettre en gage pour obtenir des prêts auprès des institutions financières internationales. Nous réclamons aussi que les indigènes soient consultés systématiquement sur tout projet de « développement » concernant ces zones, comme le prévoit la Convention de l’OIT.

La propriété de la terre reconnue aux peuples indigènes est collective, communautaire. Peut-on dire que les Mapuches ont conservé ce type de structure sociale ? Qui peut revendiquer son appartenance àce peuple ?

La loi indique que le critère est l’autodéfinition : appartient àla communauté celui qui s’y reconnaît. On doit considérer que la situation des Mapuches est aussi le produit d’une histoire imposée, même récente. Par conséquent, la notion internationalement reconnue « d’occupation traditionnelle des terres  » doit être lue àtravers l’histoire sociale propre àchaque peuple. Les Blancs ont forcé les Mapuches àse sédentariser, et maintenant ils s’attendraient àce qu’ils partent àla chasse habillés de peaux de bêtes pour leur reconnaître le statut d’indigènes... En revanche, au moment de les discriminer, on les reconnaît rapidement ! Cela dit, la plupart des Mapuches vivent en communautés composées de plusieurs familles qui se sont regroupées stratégiquement après la guerre [3], recréant un type de fonctionnement communautaire. D’autres vivent en familles nucléaires, mais travaillent en réseaux complexes de solidarités. Quoiqu’il en soit, ils ne connaissent pas la notion de propriété privée au sens où nous l’entendons.

Peut-on dire que ce mode d’existence est en danger ?

Oui. Le principal ennemi des Mapuche est l’exploitation minière. La survie économique, physique, politique, culturelle et spirituelle d’une communauté indigène dépend de son territoire. Or il y a actuellement une très inquiétante vague d’expulsions en Patagonie. De plus, la multiplication des mines a des conséquences catastrophiques sur l’environnement. Même les terres conservées deviennent impropres àla « reproduction  » de la communauté. Il y a des cas extrêmes, comme celui de la Loma de la Lata, dans la Province du Neuquen, principal gisement pétrolier et gazier d’Argentine, qui est aux mains de la multinationale espagnole Repsol. Deux communautés indigènes vivent dans cette zone extrêmement polluée. On a détecté des métaux lourds dans le sang des habitants. L’eau y est non seulement impropre àla boisson, mais on ne peut même pas l’utiliser pour la toilette ! Il y a eu des naissances d’animaux difformes... Et que fait Repsol face àcette situation, àce péril de mort ? Elle propose des indemnisations... L’exploitation de l’or, également, est extrêmement polluante, car on utilise de nouvelles techniques d’extraction àbase de cyanure. On est en train de détruire des régions entières et des peuples pour un produit de luxe ! Plusieurs communautés se sont déjàrévoltées et ont pu empêcher l’ouverture de ces mines àciel ouvert.

Quel rapport entretiennent les indigènes avec le reste de la populations ?

Divers, bien évidemment. Mais il y a un point qui me paraît très intéressant : l’indigénisme défend un certain nombre de valeurs que la société civile tente, elle aussi, de récupérer, comme le respect de la nature ou la vie en commun. Il y a donc des liens non seulement possibles mais bien réels, qui se construisent aujourd’hui dans des luttes de terrain, comme l’opposition aux mines, ou lors de rassemblements antimondialisation.

Du point de vue des Mapuches, Nestor Kirchner est-il un bon président ?

Non. De leur point de vue, il n’est pas un bon président, car ils considèrent que rien n’a changé. Kirchner doit comprendre que la réparation du tort historique fait aux Mapuches implique au moins qu’on les écoute. Au lieu de cela, il délègue la question àdes gens, tel le président de l’Institut des affaires indigènes, Jorge Oscar Rodriguez, qui les méprisent et ne savent même pas qu’il existe des différences entre les divers groupes ethniques minoritaires...

Pourquoi l’Argentine a-t-elle ratifié la Convention de l’OIT pour ne pas l’appliquer ensuite ?

Il y a eu une forte pression pour l’inscription des droits indigènes dans la Constitution. Je pense que le gouvernement d’alors espérait nous démobiliser pour pouvoir mieux manipuler les Mapuches. Vous savez, chaque éleveur a besoin d’un grand territoire pour faire paître tous ses moutons. La Patagonie est immense ; les Mapuches sont très isolés les uns des autres et cela ne facilite pas leur organisation. Heureusement, selon moi, et le CAI est làpour le rappeler, cette stratégie a plutôt échoué !

Propos recueillis par Bénito Pérez.

Notes :

[1Au travers de la Fédération genevoise de coopération.

[219 h 30 àla salle Gandhi de la Maison des associations (Savoises 15, 1205 Genève).

[3La Patagonie a été envahie militairement par l’Argentine en 1879.

Source : Le Courrier (http://www.lecourrier.ch), Genève, 6 novembre 2004.

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