Eaux d’Octobre
par Eduardo Galeano
Article publi le 25 novembre 2004

Deux jours avant l’élection du président de la planète au nord de l’Amérique, d’autres élections eurent lieu au sud et il y eut un plébiscite dans un pays ignoré, presque secret appelé l’Uruguay. La gauche remporta ces élections, pour la première fois dans l’histoire du pays, et pour la première fois dans l’histoire du monde, ce plébiscite vit le vote populaire s’opposer  la privatisation de l’eau , confirmant ainsi que l’eau est le droit de tous.

Le mouvement représenté par Tabaré Vázquez est venu  bout du monopole que se partageaient les deux partis traditionnels au pouvoir en Uruguay depuis la nuit des temps.

« Je croyais que c’étaient nous les Blancos qui avions gagné mais non, ce sont nous les Colorados  » pouvait-on entendre, dans un sens ou dans l’autre,  chaque élection. Par opportunisme, oui, mais aussi parce qu’ force d’avoir tant co-gouverné, Blancos et Colorados étaient devenus un parti unique  deux visages.

A la fin, las de se faire rouler dans la farine, les gens eurent recours  une faculté, bien peu utilisée, le bon sens. Ils se demandèrent : Pourquoi promettent-ils des changements et de nouveau ils nous invitent  choisir entre une chose et son double ? Ces changements, pourquoi ne les ont-ils pas réalisés, depuis les éternités qu’ils sont au gouvernement ? Le vice-président du pays en arriva  la conclusion que ce peuple  force d’ergoter n’était pas intelligent.

Jamais l’abîme qui séparait le pays réel des discours démagogiques n’était apparu avec une telle évidence. Dans ce pays réel, pays meurtri, où la seule chose  se multiplier, ce sont les émigrants et les mendiants, la majorité opta pour faire la sourde oreille aux laïus de ces martiens se bagarrant pour le gouvernement de Jupiter  grands frais de discours grandiloquents tombés tout droit de la Lune.

Parmi les gens au pouvoir, aucun n’eut l’honnêteté de reconnaître « Nous nous sommes fait avoir  »

Voici plus de trente ans naquit le Frente Amplio dans nos plaines du sud. « Frère, ne pars pas, exhortait le nouveau mouvement, une espérance est née  ».

Mais la crise fut plus rapide que cette espérance et elle accéléra l’hémorragie de population qui a vidé le pays de ses jeunes. A la fin du rêve de la Suisse de l’Amérique commençait le cauchemar de la pauvreté et de la violence. La spirale de la violence a culminé pendant la dictature militaire qui a converti le pays en une vaste chambre de tortures.

Ensuite, lorsque la démocratie revint, les politiciens les plus influents achevèrent le peu qui restait du système productif et firent de l’Uruguay une grande banque. La banque fit faillite, comme toujours lorsque ce sont les banquiers qui attaquent les banques, et nous nous sommes retrouvés avec des dettes et un pays dépeuplé. Désormais même les dentistes se plaignent « Peu de gens, peu de dents  ».

Pendant ces années, de désastre en désastre, nous avons perdu une grande quantité de notre population. Les jeunes sont les plus nombreux  être partis,  la recherche d’un travail dans d’autres contrées, sous d’autres cieux. Et comme suprême mortification, non content d’expulser les jeunes, ce système sclérotique leur interdit le vote. L’Uruguay est l’un des rares pays où ceux qui vivent  l’étranger ne peuvent pas voter, ni dans les consulats ni par correspondance. Cela semble inexplicable, mais il y a une explication. A qui profiteraient ces votes ? Les maîtres du pays redoutent le pire. Ils ont raison.

Lors du dernier meeting de sa campagne électorale, le candidat  la vice-Présidence du Parti Colorado annonça que si la gauche gagnait les élections, tous les Uruguayens seraient obligés de s’habiller pareil, comme les chinois de la Chine de Mao.
Comme bien d’autres, il fut l’un des agents involontaires de publicité pour le succès de la gauche . Même le plus dévoué des militants n’a pas fait autant pour la victoire que les tribuns de la patrie qui ont alerté la population contre le danger imminent de voir la démocratie tomber entre les mains de tyrans ennemis de la liberté et de délinquants ennemis de la démocratie, de terroristes, d’auteurs d’enlèvements et d’assassins. Ces critiques furent très efficaces : plus les diables servaient de cibles, plus les votes pour l’enfer se multipliaient.

C’est dans une grande mesure grâce  ces prophètes de l’apocalypse et  leur verbe tonitruant, que la gauche a réussi  dominer dès le premier tour,  la majorité absolue. Les gens ont voté contre la peur.

Le plébiscite sur l’eau fut aussi une victoire contre la peur. L’opinion publique uruguayenne fut victime d’un déluge d’extorsions, de menaces et de mensonges. En votant contre la privatisation de l’eau, nous allions soit-disant au devant de l’isolement et des sanctions et nous nous condamnions  un avenir de fosses septiques et de mares fétides.

Comme pour les élections, ce fut le bon sens qui l’emporta. Par leur vote, les gens ont confirmé que l’eau, ressource naturelle rare et périssable, devait être un droit pour tous et non le privilège de ceux qui peuvent la payer. Et les gens ont confirmé aussi qu’ils n’étaient pas décidés  se laisser faire et qu’ils savaient que tôt ou tard, dans un monde qui a soif, les réserves d’eau seront au moins autant convoitées que les réserves de pétrole. Les pays pauvres mais riches en eau, nous devons apprendre  nous défendre. Plus de cinq siècles se sont écoulés depuis Christophe Colomb. Jusqu’ quand continuerons-nous  échanger de l’or contre de la verroterie ?

Ne serait-il pas utile que d’autres pays soumettent le thème de l’eau au vote populaire ? Dans une démocratie digne de ce nom, qui doit décider ? La Banque Mondiale ou les citoyens de chaque pays ? Les droits démocratiques existent-ils vraiment ou bien ne sont-ils que des fruits confits servant  décorer un gâteau empoisonné ?

Voici quelques années, en 1992, l’Uruguay avait déj été le seul pays au monde  soumettre par voie de plébiscite le problème de la privatisation des entreprises publiques. Il y eut 72% de voix contre. Ne serait-il pas démocratique de soumettre partout  plébiscite les privatisations, sachant qu’elles compromettent le destin de plusieurs générations ?

Depuis des siècles, nous les Latino-américains, avons été éduqués  l’impuissance. Une pédagogie datant de l’époque coloniale, enseignée par des militaires violents, des savants timorés et des ecclésiastiques fatalistes nous a pénétrés de l’idée que la réalité est intouchable et qu’il ne nous reste pas d’autre solution que d’avaler en silence notre part de couleuvres quotidiennes.

L’Uruguay d’autrefois avait fait exception. Contrairement  l’héritage du « Ce n’est pas le moment  » et du « Ce n’est pas possible  » et contrairement  l’habitude de confondre réalisme avec obéissance et trahison, ce pays sut se donner une éducation laïque et gratuite avant l’Angleterre, le vote des femmes avant la France, la journée de travail de huit heures avant les Etats-Unis et le divorce avant l’Espagne (70 ans avant l’Espagne pour être précis).

Maintenant, nous commençons  retrouver cette énergie créatrice qui semblait perdue dans la longue nuit de la nostalgie. Et cela ne nous ferait pas de mal de considérer que l’Uruguay du temps de sa splendeur fut fils de l’audace, non de la peur.

Cela ne sera pas facile. L’implacable réalité ne tardera pas  nous rappeler l’inévitable distance qui sépare vouloir et pouvoir. La gauche arrive au gouvernement dans un pays démantelé, qui, il fut un temps, fut  l’avant-garde du progrès universel et aujourd’hui se retrouve complètement  la traîne, un pays ruiné, croulant sous les dettes et soumis  la dictature financière internationale qui ne pratique pas le vote mais le veto.

Nous disposons d’une marge de man“uvres et de mouvements très réduite. Mais ce qui s’avère très difficile, voire impossible quand on est seul, peut être envisagé et même réalisé si nous nous unissons avec les pays voisins, comme nous avons été capables de le faire dans notre quartier avec nos voisins.

Au cours de la première manifestation organisée par le Frente Amplio, qui vit un flot de gens se déverser dans les rues, depuis la foule, quelqu’un avait crié, partagé entre la joie et la peur : « Nous courons le risque de gagner !  »

Trente et quelques années plus tard, c’est chose faite.

Ce pays est méconnaissable. Entre passé et présent, présent et futur : les gens étaient devenus si amers qu’ils ne croyaient même plus au nihilisme. Ils se sont remis  croire, et ils croient avec ferveur. Nous, les Uruguayens, mélancoliques et apathiques, si semblables au premier coup d’“il  des argentins sous Valium, nous voici sur un petit nuage.

Formidable responsabilité pour les vainqueurs. Pour ceux qui ont été élus, et pour nous qui les avons élus. Comme la feuille protège le fruit, il faudra protéger cette renaissance de la foi, cette refondation de la joie. Et nous rappeler chaque jour combien don Carlos Quijano avait raison lorsqu’il disait que les péchés contre l’espérance sont les seuls  n’avoir ni pardon ni rédemption.

Source : La Jornada (http://www.jornada.unam.mx), 11 novembre 2004.

Traduction : Simone Bosveuil-Pertosa.

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