Les mouvements sociaux dans l’Argentine d’aujourd’hui
par Héctor Palomino
Article publiť le 13 décembre 2004

Introduction

Les nouveaux mouvements sociaux en Argentine refl√®tent les efforts de reconstruction de liens sociaux √ travers de nouvelles formes d’organisation. Les changements dans les formes de travail, dans leurs dimensions contractuelles et organisationnelles, entretiennent une vision soucieuse de la construction sociale des mouvements et plus seulement de ses formes protestataires et mobilisatrices, con√ßues d√©sormais comme √©tant la partie √©mergente d’une activit√© plus vaste de cr√©ation de liens et d’organisations sociales.

Les initiatives soutenues par les mouvements de travailleurs d’entreprises r√©cup√©r√©es, les organisations de sans emploi et les assembl√©es de quartiers s’inscrivent dans ce qu’on tend √ d√©nommer actuellement l’ “√©conomie sociale”, un espace public o√Ļ le travail ne s’√©change ni exclusivement ni principalement contre une r√©mun√©ration mon√©taire. Mais √ la diff√©rence des formes qui pr√©valaient ant√©rieurement dans ce domaine, celles impuls√©es dans la p√©riode actuelle par les mouvements acqui√®rent une dimension politique : dans ces nouvelles formes le travail est la politique.

1. Le travail est la politique

La pauvret√© et le ch√īmage constituent aujourd’hui le noyau de d√©l√©gitimation du syst√®me √©conomique en vigueur, ce que le fonctionnement “normal” de l’√©conomie de march√© ne peut r√©soudre. En contrepartie, les mouvements sociaux obtiennent une bonne part de leur l√©gitimit√© en montrant √ la face de la soci√©t√© des r√©ponses originales √ la pauvret√© et au ch√īmage hors le syst√®me √©conomique institutionnalis√©.

Les mouvements sociaux s’orientent vers la construction de r√©seaux d’√©conomie alternative qui leur permettent de consolider leur d√©veloppement, en partant des besoins et en impulsant la g√©n√©ration d’activit√©s dans le cadre d’une nouvelle √©conomie sociale. Cette strat√©gie instaure une r√©ponse au probl√®me central que ni le fonctionnement de l’√©conomie sociale ni les initiatives √©tatiques ne peuvent r√©soudre √ court terme : la cr√©ation d’emplois.

La r√©ponse √©tatique a d√©plac√© le probl√®me de l’emploi dans l’enceinte de la politique sociale, par l’injection massive d’allocations aux chefs des foyers sans emploi. Cela refl√®te les difficult√©s d’une √©conomie qui ne peut g√©n√©rer des emplois que de mani√®re tr√®s lente, ce qui contraste avec l’ampleur d’un ch√īmage qui frappe 2 millions de ch√īmeurs indemnis√©s et environ 2,2 millions d’autres qui ne per√ßoivent aucune allocation [1].

Le d√©veloppement d’une nouvelle √©conomie sociale impuls√©e par les mouvements constitue une orientation nettement politique, diff√©rente √ la fois de celle qui pr√©valait dans la d√©cade 90 et du d√©veloppement centenaire des coop√©ratives en Argentine. Alors qu’au cours des ann√©es 90 diverses formes d’√©conomie sociale et solidaire furent mises en oeuvre afin d’amortir le retrait de l’Etat, les strat√©gies formul√©es par les actuels mouvements sociaux s’orientent surtout vers la substitution au march√©. Les nouvelles formes d’√©conomie sociale et solidaire entretiennent avec les coop√©ratives des relations instrumentales et parfois de compl√©mentarit√©.
N√©anmoins les mouvements favorisent la participation et l’horizontalit√© dans la prise de d√©cisions, ce qui diff√®re des formes d√©l√©gataires et hi√©rarchiques de gestion pr√©valant dans les coop√©ratives traditionnelles.

2. Quelques caract√©ristiques des projets d’autogestion des nouveaux mouvements sociaux

Les repr√©sentations du travail dans la nouvelle √©conomie sociale questionnent les modalit√©s traditionnelles du travail salari√©. Ce questionnement est centr√© sur l’ “exploitation” suppos√©e du travail dans les relations de d√©pendance salariale et dans la subordination organisationnelle, √ laquelle sont oppos√©s divers m√©canismes d’autogestion et de coop√©ration dans le travail.

Les nouveaux r√©seaux alternatifs en formation incorporent des acteurs collectifs aux motivations vari√©es : dans les organisations de ch√īmeurs, ce sont les n√©cessit√©s de subsistance basique qui priment, un terrain sur lequel s’affronte la contradiction entre le recours syst√©matique aux allocations et la recherche d’ind√©pendance gr√Ęce √ des activit√©s auto- soutenables. La premi√®re strat√©gie revient √ entretenir une politique de reproduction permanente des conditions qui la g√©n√®re, √ savoir la mobilisation sociale pour revendiquer des allocations [2].

La seconde strat√©gie pousse les organisations de ch√īmeurs √ renoncer √ revendiquer des allocations et √ amplifier l’articulation en r√©seaux afin d’√©largir l’√©chelle des initiatives et m√™me “√™tre comp√©titifs sur le march√©”.

Les travailleurs des entreprises r√©cup√©r√©es, au contraire, cherchent √ renforcer leur communaut√© de travail. Leur articulation en r√©seaux avec d’autres acteurs se r√©alise avec la finalit√© d’√©largir l’√©chelle de leurs activit√©s et pour renforcer les liens solidaires et politiques qui compensent leur pr√©carit√© juridique et √©conomique.

Pour les assembl√©es de quartiers l’impulsion de la nouvelle √©conomie sociale et solidaire prend une tonalit√© r√©solument politique, comme mode d’articulation avec d’autres mouvements, comme forme d’intervention dans l’espace urbain et comme d√©veloppement alternatif √ celui du syst√®me √©conomique en vigueur.

2.1 Les piquets

Les mouvements de ch√īmeurs se composent de plusieurs dizaines de groupes qui correspondent √ des orientations politiques diff√©rentes : certains se rattachent √ des partis politiques ou √ des centrales syndicales ; d’autres privil√©gient leur autonomie par rapport √ ceux-ci ; d’autres encore suivent des leaders populistes. Ainsi, sous une m√™me d√©nomination, les piqueteros recouvrent des orientations tr√®s distinctes, par-del√ leur √©norme impact politique et surtout m√©diatique.

Leur dimension est sans conteste importante. Selon les estimations des groupes piqueteros eux-m√™mes, leur capacit√© de mobilisation globale, √ savoir celle de toutes les organisations qui regroupent des sans emplois, repr√©sente plus de 100.000 personnes pour l’ensemble du pays. N√©anmoins ce chiffre est √ ramener aux millions de sans emplois et de sous employ√©s et au-del√ de la dimension, c’est le type d’action elle-m√™me qui donne aux piqueteros leur visibilit√© : les coupures de routes ont un fort impact politique, d√©multipli√© par les m√©dias. L s’agit d’actions maximalistes qui contrastent avec les objectifs √ priori minimalistes qui animent les mobilisations : ces derni√®res se limitent le plus souvent √ l’obtention d’allocations de ch√īmage et de colis alimentaires.

Si une partie des groupes piqueteros se satisfont de ces r√©clamations, d’autres mobilisent leurs moyens √ diverses activit√©s, d√©veloppant depuis des ann√©es des actions d’une port√©e plus vaste au sein des communaut√©s dans lesquelles ils sont territorialement implant√©s : buvettes et cantines, centres √©ducatifs et surtout activit√©s productives auxquelles sont vers√©es les allocations et les aliments obtenus gr√Ęce aux mobilisations. Ces activit√©s productives sont, entre autres : les vergers communautaires, la vente directe de produits alternatifs, l’exploitation horticole et fruiti√®re, artisanale ou industrielle, les boulangeries, la production textile, la confection artisanale et industrielle. Ainsi, les coupures de routes ne sont que la pointe visible de l’iceberg d’une construction sociale beaucoup plus complexe. L’organisation de ces activit√©s √©conomiques adopte des formes autogestionnaires et coop√©ratives, bien que les diff√©rents groupes piqueteros n’ont pas les m√™mes crit√®res concernant ces activit√©s, leur viabilit√© et leur d√©veloppement futur. Certains consid√®rent que le produit des activit√©s autog√©r√©es doit √™tre totalement distribu√©, refusant la production d’exc√©dents ou les r√©partissant entre les producteurs et leurs familles. Le fondement de cette orientation renvoie √ une conception plus g√©n√©rale qui identifie la notion d’exc√©dent √©conomique √ celle de plus-value et de b√©n√©fice priv√©, assimilation conceptuelle qui pousse √ l’extr√™me le rejet de la production d’exc√©dents au nom de l’imp√©ratif moral de rejet du capitalisme.

Bien qu’elle soit contestable √©conomiquement et philosophiquement, cette conception a des effets pratiques consid√©rables sur la mobilisation des piqueteros : tant que les projets productifs autog√©r√©s ne g√©n√®rent pas les conditions de soutenabilit√© √©conomique √ moyen et long terme, les conditions sont reproduites pour continuer √ r√©clamer des allocations et des ressources √ l’Etat. C’est pourquoi, au-del√ de son impact √©conomique, cette orientation a des effets importants dans le renforcement de l’identit√© de groupe et dans la stimulation de l’activit√© piquetera.

D’autres groupe de ch√īmeurs, au contraire, envisagent de d√©velopper des projets autog√©r√©s soutenables dans le temps. C’est le cas d’un groupe de piqueteros implant√© dans la zone sud du grand Buenos Aires, qui rassemble un important r√©seau de familles de ch√īmeurs, souvent des indig√®nes immigrants originaires du nord de la province de Santa Fe [3].

Centr√©s sur la production fruiti√®re et horticole dans la zone qui fournit une bonne partie de la consommation d’aliments frais de la ville de Buenos Aires, ces travailleurs cherchent √ d√©velopper des activit√©s soutenables o√Ļ la production d’exc√©dents assure le maintien et l’expansion √©conomique de leur production de fa√ßon √ pouvoir se passer des allocations publiques. Cette production d’exc√©dents est destin√©e √ renforcer les relations sociales et communautaires et ne s’identifie pas avec le profit capitaliste. La participation aux piquets n’est pas une fin en soi mais un moyen d’obtenir des ressources pour r√©aliser l’objectif de leurs entreprises autog√©r√©es, ce qui pose n√©anmoins un probl√®me de d√©finition de leur identit√© de ch√īmeurs pr√©alable √ l’identit√© piquetera.

Bien qu’entre les diff√©rents groupes piqueteros ce d√©bat soit naissant, on constate que tous, y inclus ceux li√©s aux partis politiques, se tournent progressivement vers le d√©veloppement d’activit√©s productives et explorent les possibilit√©s de d√©veloppement d’une nouvelle √©conomie organis√©e en r√©seaux sociaux qui d√©passent l’√©conomie capitaliste.

2.2 Les travailleurs des entreprises récupérées

La visibilit√© publique du mouvement des entreprises r√©cup√©r√©es par les travailleurs est r√©cente. A partir du milieu des ann√©es 90 des mouvements de travailleurs ont commenc√© √ vouloir r√©activer des entreprises paralys√©es, lesquelles pr√©sentaient des traits communs : elles avaient √©t√© affect√©es par les importations ou les difficult√©s √ exporter (frigorifiques, textile, tracteurs, assemblage √©lectrique, m√©tallurgie, plastiques, etc) et se trouvaient en situation de faillite, assign√©es par les cr√©anciers ou abandonn√©es par les patrons. Les travailleurs √©taient cr√©anciers ou sinistr√©s, du fait qu’en g√©n√©ral la crise de chaque entreprise avait commenc√© par la rupture des contrats de travail, par des diminutions de salaire, des paiements en re√ßus, des d√©fauts de paiement des cotisations obligatoires des employeurs au syst√®me de s√©curit√© sociale, etc. La r√©cup√©ration des entreprises suppose la transition vers un nouveau r√©gime juridique dans lequel les travailleurs prennent en charge la production, √©tablissant des accords avec les fournisseurs et les clients qui leur assurent un certain volume de travail, d’o√Ļ ils se fixent une r√©mun√©ration minimale pour leur travail consistant en retraits p√©riodiques √©quivalent √ un salaire minimum, parfois combin√© avec des paiements en liquide ou marchandises.

Dans la majorit√© des entreprises r√©cup√©r√©es on constate au d√©part une d√©sertion patronale, qui peut √™tre totale ou partielle. Lorsqu’elle est partielle, il arrive que les anciens propri√©taires se maintiennent comme associ√©s dans la nouvelle forme juridique adopt√©e. Ces formes sont vari√©es, bien que les coop√©ratives soient les plus nombreuses. Au d√©but furent tent√©es de nouvelles formes, comme celle de “l’√©tatisation sous contr√īle ouvrier”, qui ne parvint pas √ se concr√©tiser pleinement, mais aussi des formes plus traditionnelles comme la participation par actions en soci√©t√©s anonymes. Dans toutes ces formes les travailleurs doivent prendre en charge la gestion, dans laquelle ils doivent red√©finir leur r√īle d√©pendant et subordonn√© dans le contrat et l’organisation du travail. En plus de la prise en charge de la gestion, se pose la n√©cessit√© de red√©finir la relation des travailleurs avec le syndicat.

Si les travailleurs d’entreprises r√©cup√©r√©es sont bien per√ßus comme un mouvement, ils sont constitu√©s de divers courants, acteurs et organisations qui se sont consolid√©s et r√©nov√©s depuis l’√©croulement institutionnel de d√©cembre 2001 : au sein de la crise √©conomique, la r√©cup√©ration d’entreprises est apparue comme une r√©ponse ad√©quate pour soutenir les efforts productifs de la soci√©t√©. Les diff√©rentes organisations du mouvement procurent assistance juridique, technique et politique aux travailleurs, et en recueillant les diverses exp√©riences, reproduisent et diffusent l’exploration et l’apprentissage d’une nouvelle √©conomie.

Les travailleurs qui r√©cup√®rent les entreprises reconsid√®rent la hi√©rarchie du droit du travail et de la propri√©t√© priv√©e. Par rapport aux valeurs de la soci√©t√© mercantile qui privil√©gient le droit de propri√©t√©, les travailleurs √©rigent comme central le droit du travail et mettent en discussion la fonction sociale de la propri√©t√©. Il ne s’agit pas d’une discussion purement rh√©torique, mais qui se traduit par la mise en place de proc√©dures juridiques in√©dites qui font passer en priorit√© la n√©cessit√© de pr√©server les sources de travail face aux proc√©d√©s habituels de faillite et de liquidation de biens productifs qui pr√©valent dans le droit commercial.

La r√©cup√©ration d’entreprises constitue un exemple de la lutte pour l’√©largissement des droits sociaux et oblige √ r√©fl√©chir sur leur impact dans la soci√©t√©, au-del√ de leur dimension intrins√®que. En effet, la distance entre celle-ci et ses effets culturels et sociaux est immense, du fait que ce petit nombre d’entreprises, environ 150 repr√©sentant 10.000 travailleurs, dispers√©es sur le territoire, diverses quant √ leurs activit√©s et leurs traditions politiques, mettent en question l’ensemble du syst√®me des relations du travail. En mettant en oeuvre l’autogestion dans quelques unit√©s productives, les travailleurs bloquent l’instrument privil√©gi√© des entrepreneurs dans la n√©gociation collective : ces derniers ne peuvent plus faire appel √ leur argument supr√™me, la fermeture de l’√©tablissement (gr√®ve des investissements ou lock-out) comme moyen de pression sur les travailleurs, qui, face √ cette menace, peuvent d√©sormais r√©pliquer par l’occupation et l’autogestion des entreprises en difficult√©. On ne peut donc pas mesurer la force du mouvement des entreprises r√©cup√©r√©es exclusivement en raison de leurs dimensions, r√©duites, mais par leurs effets culturels, politiques et sociaux, plus √©tendus.

2.3 Les assemblées de quartiers

La r√©ponse la plus novatrice de ceux qui ont choisi de se faire entendre et de protester face √ l’effondrement institutionnel de 2001 est venue de l’organisation spontan√©e d’assembl√©es de quartiers √ Buenos Aires, en diff√©rentes parties du c√īne urbain et dans des villes de l’int√©rieur du pays comme La Plata, Mar del Plata, Rosario et Cordoba.

Les assembl√©es de quartiers expriment les capacit√©s d’auto-organisation de la soci√©t√©, de construction et de reconstruction de liens sociaux qui ne sont pas reconnus au sommet du syst√®me politique, o√Ļ ils sont per√ßus comme un facteur d’instabilit√©, du fait justement de la difficult√© de contr√īler et de canaliser les mobilisations dans le cadre du sch√©ma institutionnel en vigueur. Le contraste est intense entre ces nouvelles formes d’appropriation de l’espace public citoyen, impuls√©es par l’utopie de r√©alisation d’une d√©mocratie directe qui met en question les formes de repr√©sentation de la d√©mocratie d√©l√©gataire, et la privatisation massive de l’espace public des ann√©es 90. Les nouvelles modalit√©s d’engagement social offrent d’autres formes d’occupation de cet espace et aussi d’acc√®s au service public. Dans les assembl√©es de quartiers les mesures d’actions directes li√©es aux questions politiques g√©n√©rales et de r√©clamations aux pouvoirs publics se combinent et viennent en tension avec les questions et n√©cessit√©s locales, comme celles li√©es √ la fourniture de moyens aux centres de sant√© et hospitaliers, les achats collectifs, la cr√©ation de jardins potagers, de petites activit√©s, de bourses de travail pour ch√īmeurs. Les assembl√©es de quartiers ont g√©n√©r√© des activit√©s productives autonomes, fixant leur horizon d’action au travers d’objectifs qui d√©passent le plan politico-institutionnel et visent √ intervenir sur le terrain √©conomique et social en d√©veloppant des exp√©riences d’une nouvelle √©conomie qui cherche de nouvelles r√©ponses pour r√©soudre la crise des syst√®mes √©ducatifs, de sant√©, etc. Elles abordent un facteur important pour le d√©veloppement de l’√©conomie sociale et solidaire : la politisation de la sph√®re de la reproduction sociale, de la consommation et de la distribution de biens et de services, facteur pr√©sent aussi dans les entreprises r√©cup√©r√©es par ses travailleurs et dans les activit√©s des groupes piqueteros. Mais alors que pour ces derniers ce sont les besoins qui priment, dans les assembl√©es de quartiers les activit√©s autog√©r√©es sont le produit d’un choix id√©ologique. Cette politisation s’accentue dans la recherche d’articulations concr√®tes des assembl√©es avec les autres mouvements sociaux, tant pour d√©fendre les positions conquises que pour red√©finir des activit√©s √©conomiques alternatives.

3. Tensions dans l’√©conomie sociale

L’incorporation des mouvements dans l’√©conomie sociale constitue une nouveaut√© d’un espace dans lequel pr√©valaient les coop√©ratives. Ces derni√®res constituent une forme associative institutionnalis√©e, sujette √ r√©gulations publiques pour sa constitution et son fonctionnement, leur l√©gitimit√© d√©coulant de leur d√©veloppement s√©culaire dans le milieu de la consommation, de la production et de la prestation de services publics et financiers, en milieu urbain et rural. Les coop√©ratives furent durement affect√©es par les r√©formes pro-march√© des ann√©es 90, particuli√®rement dans le secteur financier, m√™me si elles parvinrent √ se d√©velopper dans certains secteurs privatis√©s, comme celui de la fourniture d’√©nergie √©lectrique et les services t√©l√©phoniques, qui dans de nombreuses localit√©s de l’int√©rieur du pays sont g√©r√©es par des coop√©ratives de consommateurs.

Un autre secteur a connu un d√©veloppement important, celui des coop√©ratives de travail, mais leur multiplication dans les ann√©es 90 tient en grande partie au m√©canisme de flexibilisation du travail dans les entreprises, qui les utilisaient pour √©viter les frais li√©s √ l’embauche de travailleurs. Comme par d√©finition les associ√©s d’une coop√©rative ne sont pas des salari√©s, les co√ »ts de la protection sociale et de sant√© sont transf√©r√©s individuellement √ chacun de ses membres. De l√ les coop√©ratives de travail se sont trouv√©es fr√©quemment impliqu√©es dans des fraudes au travail, ce qui tend √ d√©l√©gitimer cette forme associative.

Le comportement du mouvement coop√©ratif durant les ann√©es 90 a √©t√© particuli√®rement d√©fensif. Dans un contexte domin√© par un discours patronal soutenant les r√©formes en faveur du march√©, les coop√©ratives ont cherch√© √ se pr√©senter publiquement comme des entreprises priv√©es plus que comme une forme associative solidaire de producteurs libres qu’elles √©taient √ leur origine.

Cette tension interne du mouvement coop√©ratif se r√©percute √ ses relations avec les nouveaux mouvements sociaux, qui s’il cherche bien √ les int√©grer en son sein, cherche aussi √ distinguer les v√©ritables coop√©ratives des modalit√©s de subsistance √©conomique qui dominent dans les mouvements. Le mouvement coop√©ratif se rapproche des mouvements qui ont pour priorit√© les valeurs traditionnelles de la coop√©ration, mais il s’√©carte de ceux qui privil√©gient un discours patronal. La premi√®re approche est voisine de celle des mouvements sociaux pour lesquels la coop√©ration constitue une mani√®re de d√©passer l’ali√©nation et l’exploitation du travail, ce qui correspond aux fins du mouvement coop√©ratif √ ses origines, alors que l’approche de forme coop√©rative li√©e √ l’activit√© patronale tend √ √™tre rejet√©e par les mouvements, comme √©tant une forme d’association au capitalisme.

Pour les mouvements la constitution de coop√©ratives a un caract√®re purement instrumental, qui leur permet d’√™tre reconnus comme des sujets de droit et d’obtenir une autorisation l√©gale pour r√©aliser des activit√©s √©conomiques. La d√©cision de fonder une coop√©rative, une association civile ou une organisation non gouvernementale (ONG) constitue surtout une question de co√ »t d’opportunit√©. En termes √©conomiques, le choix de l’une ou l’autre forme suppose des d√©penses difficiles √ supporter pour des groupes dont l’activit√© est de pure subsistance pour ses membres. En termes institutionnels, la constitution d’un sujet juridique suppose une compression des membres du mouvement, et une adaptation √ une forme d’organisation avec des r√®gles diff√©rentes de celles qui r√©gissent le mouvement. La coupure entre ceux qui restent ext√©rieurs √ la coop√©rative ou √ l’ONG et ceux qui en font partie peut augmenter le d√©saccord politique √ l’int√©rieur du mouvement, d’autant que les r√®gles de ces formes d’organisations, en g√©n√©ral hi√©rarchiques et d√©l√©gataires, contrastent de mani√®re aigu√« avec celles des mouvements qui pratiquent l’horizontalit√© et la participation (non d√©l√©gataire) dans la prise de d√©cision.

Dans les mouvements on observe des positions diverses sur les formes organisationnelles de l’√©conomie sociale. Au sein des travailleurs des entreprises r√©cup√©r√©es, la n√©cessit√© de consolider les statuts juridiques d√©termine l’adoption de la forme coop√©rative [4], qui est pr√©dominante. Cela est favoris√© par des facteurs endog√®nes, principalement par la configuration du collectif de travail existant avant la r√©cup√©ration de l’entreprise. Mais dans la mesure o√Ļ le march√© auquel ils destinent leurs biens et services est pr√©-constitu√©, la tension est aggrav√©e entre les valeurs de la coop√©ration comme forme associative de producteurs libres et les exigences requises pour la comp√©tition sur le march√© comme entreprise.

La forme juridique coop√©rative a √©t√© d’abord mise en d√©bat par certains partis de gauche, qui proposaient la formule de l’√©tatisation avec contr√īle ouvrier, en particulier pour l’entreprise de confections Bruckman de Buenos Aires, et pour l’usine de c√©ramique Zanon √ Neuquen. Cette position visait √ r√©orienter le r√īle de l’Etat dans l’√©conomie et √ r√©soudre l’articulation des revenus des travailleurs √ la protection de la sant√© et de la retraite, position qui produit des situations de blocage dans la d√©cision juridique de possession des biens de l’entreprise par les travailleurs, affaiblissant cette option.

Pour les organisations de ch√īmeurs la question du co√ »t d’opportunit√© √©conomique est d√©cisive, d’autant plus que l’activit√© se situe au niveau de la simple subsistance de leurs membres, ce qui affecte leurs possibilit√©s de se maintenir dans ou au dehors de l’√©conomie formelle. Dans la mesure o√Ļ le co√ »t institutionnel est √©lev√©, et qu’un des effets les plus manifestes de la crise est la croissance des activit√©s √©conomiques informelles, les possibilit√©s de rester en marge de l’√©conomie formelle augmentent consid√©rablement.

Dans les activit√©s prises en charge par les assembl√©es de quartiers la constitution de coop√©ratives se pose dans le cadre de d√©bats plus larges au sujet de la signification des formes d’organisation sociale. On observe une r√©cup√©ration des traditions anarchistes de constitution de groupes par affinit√© et d’autogestion, particuli√®rement aptes √ promouvoir les valeurs d’horizontalit√© et de participation dans les d√©cisions. Ces sens sont proches des valeurs originales de la coop√©ration et constituent des possibilit√©s qui pr√©figurent dans le pr√©sent les formes d’une soci√©t√© future plus √©galitaire. D’autre part, dans la discussion sur l’√©conomie solidaire, on se rapproche de formes alternatives d’activit√© √©conomique, li√©es √ la protection du milieu ambiant, √ la r√©novation urbaine, aux valeurs du commerce √©quitable et √ la construction de r√©seaux solidaires.

4. Une nouvelle économie

La politisation, telle qu’elle est pos√©e dans les nouveaux mouvements sociaux, constitue une diff√©rence-cl√© avec les d√©veloppements de l’√©conomie sociale au cours des ann√©es 90. Dans ce contexte l’√©conomie sociale √©tait per√ßue comme compl√©mentaire du retrait de l’Etat de l’activit√© √©conomique, et fut impuls√©e par les organismes multilat√©raux de cr√©dit dont le d√©veloppement √©tait encourag√© en m√™me temps que celui des march√©s. La Banque Interam√©ricaine de D√©veloppement (BID) et la Banque Mondiale apport√®rent leur appui aux micro-entreprises autonomes, destin√©es √ consolider un amortisseur social de ce qu’ils avaient conceptualis√© comme √©tant les co√ »ts de la transition vers une √©conomie moderne de march√©.

L’effondrement de cette illusion laisse les acteurs sociaux les plus frapp√©s par le mod√®le faire appel, dans la dure lutte pour la survie, √ des m√©canismes relativement similaires mais utilis√©s en opposition √ ce mod√®le : les activit√©s de l’√©conomie sociale sont impuls√©es comme alternative √ l’√©chec de l’√©conomie de march√©, alors qu’avant elles se substituaient √ l’intervention √©tatique. Aujourd’hui elles cherchent √ suppl√©er aux carences d’une √©conomie bas√©e sur l’entreprise priv√©e, incapable de r√©pondre aux besoins de la population. De paradigme alternatif √ l’intervention √©tatique, l’√©conomie sociale commence √ √™tre con√ßue comme paradigme alternatif √ l’√©conomie de march√©.

Dans les mouvements, les entreprises de l’√©conomie sociale sortant du processus de mobilisation et de participation, sont impossibles √ scinder de celui-ci, et de la composante contre-culturelle des mouvements sociaux, qui refl√®tent l’√©mergence de nouvelles valeurs, √©galitarisme, solidarit√©, coop√©ration, en opposition √ l’individualisme √©go√Įste du syst√®me patronal dominant de la d√©cennie pr√©c√©dente. La composante contre-culturelle se refl√®te dans le caract√®re politique qui assure la production, la distribution et la consommation de cette nouvelle √©conomie, orient√©es en opposition √ la conception traditionnelle d’activit√©s dans lesquelles les besoins √©taient automatiquement assur√©s dans la sph√®re √©conomique au moyen du salaire.

Dans cette nouvelle √©conomie sociale le travail s’articule dans un espace public dans lequel la r√©tribution des agents n’est pas n√©cessairement ni exclusivement mon√©taire. Les activit√©s de l’√©conomie sociale sont publiques et se diff√©rencient de celles de l’espace priv√© caract√©ris√© par le march√© ou l’√©conomie domestique. Elles se diff√©rencient aussi des activit√©s √©tatiques qui, bien que publiques, r√©mun√®rent pour l’essentiel leurs agents en argent.

Dans les entreprises √ l’initiative des mouvements piqueteros, des assembl√©es de quartiers et des travailleurs des entreprises r√©cup√©r√©es, le d√©veloppement des capacit√©s se manifeste dans les activit√©s m√™mes et la synergie d√©rive des objectifs d’articulation tant des exp√©riences communes que de la mise en place de canaux transversaux entre les mouvements. Le respect mutuel r√©sulte de la r√®gle d’horizontalit√© dans les rapports entre les membres de chaque mouvement. La solidarit√© constitue √ la fois un objectif et une condition d’existence. La confiance d√©coule de l’appartenance au mouvement lui-m√™me.

Le contexte actuel de d√©veloppement des nouvelles orientations de l’√©conomie sociale en Argentine se caract√©rise, comme cela a √©t√© signal√©, par la mont√©e du ch√īmage et de la pauvret√©. Lesr√©ponses√ cesprobl√®mes des √©conomistes conventionnels sont canoniques : le ch√īmage ne peut √™tre r√©solu que par la croissance √©conomique, et quand bien m√™me la crise peut √™tre surmont√©e √ court ou moyen terme, c’est seulement √ tr√®s long terme que baissera vraiment le taux de ch√īmage. Ces r√©ponses sont si √©loign√©es des attentes sociales que les mouvements se lancent dans les activit√©s autog√©r√©es pour r√©pondre aux besoins imm√©diats, par des m√©canismes de subsistance qui r√©pondent aux urgences de la crise, bien qu’au-del√ leur objectif est l’articulation √ un nouveau paradigme √©conomique.

Mais outre la pauvret√© et le ch√īmage, un trait majeur du contexte √©conomique et social contemporain est l’√©norme extension de l’informalit√©, qui se v√©rifie dans les r√©sultats des enqu√™tes concernant les foyers : en mai 2002, 60% des actifs √©taient en situation de pr√©carit√© en mati√®re d’emploi. Les places et les parcs des grands centres urbains du pays se remplissent quotidiennement de gens qui viennent proposer le produit de leur travail ou m√™me leurs biens personnels, sur des postes de vente pr√©caires. La pr√©sence de ces march√©s informels assimile le paysage √ celui d’autres pays d’Am√©rique Latine. N√©anmoins, l’Argentine pr√©sente une certaine sp√©cificit√© : si pour une part la croissante informalisation de l’√©conomie tend √ l’aligner sur une bonne partie des pays de la r√©gion, l’√©norme taux de ch√īmage reconnu apparente notre march√© du travail √ celui des pays centraux. L’Argentine, dans la crise, combine les deux types d’ajustement du march√© du travail, l’ajustement par le ch√īmage, comme en Europe, et l’ajustement par l’informalit√© comme en Am√©rique Latine.

Dans la mesure o√Ļ toutes les formes de l’√©conomie sociale ne sont pas l√©gitim√©es, leur d√©veloppement ne parvient pas √ se diff√©rencier pleinement de l’informalit√©. Il est cependant n√©cessaire de souligner les diff√©rences, en particulier avec ce qui d√©finit l’informalit√© comme une sorte de perversion de l’√©conomie formelle, qui conduit les politiques √©tatiques √ osciller entre la criminaliser, la canaliser ou la tol√©rer.

Tout en partageant certaines caract√©ristiques de l’√©conomie informelle, le recours √ une “√©conomie sociale et solidaire” surgit comme une nouvelle utopie de d√©veloppement, capable de r√©soudre ce que les sch√©mas classiques de l’√©conomie ne peuvent solutionner. Au-del√ de son caract√®re (utopique ou non) ce qui importe est que les acteurs sociaux en Argentine paraissent souscrire en partie √ cette utopie, moins pour leur capacit√© √ imaginer un “nouveau monde heureux” que parce qu’ils sont soumis √ l’urgence des besoins : pour ceux qui sont plong√©s dans la pauvret√© et le ch√īmage, l’autogestion associ√©e appara√ģt comme un m√©canisme capable de r√©soudre de mani√®re efficace l’approvisionnement en aliments et l’usage de leur force de travail. Cette urgence devient un moteur des exp√©riences d’autogestion : les ouvriers qui r√©cup√®rent les usines abandonn√©es par leurs patrons le font parce qu’ils ne trouvent pas de travail ailleurs ; les ch√īmeurs qui s’engagent dans des activit√©s autog√©r√©es impuls√©es par certains mouvements piqueteros le font du fait de leur situation et pour pourvoir √ leur subsistance.

5. La r√©orientation des demandes √ l’Etat

En synth√®se, l’organisation autonome des agents de la nouvelle √©conomie sociale diff√®re de celle enregistr√©e dans les ann√©es 90 avec le retrait de l’Etat. La nouvelle √©conomie sociale peut √™tre comprise comme r√©pondant, sp√©cialement, au caract√®re essentiellement politique qui incorpore les activit√©s √©conomiques, et ce caract√®re ne devrait pas √™tre √©tranger √ la reconstruction de l’Etat. En derni√®re instance la nouvelle √©conomie sociale interpelle les fonctionnaires en termes de fonctions et de finalit√©s de l’Etat : “Elle les obligent √ faire ce qu’ils doivent faire” √ l’√©gard de la soci√©t√©, leur indique comment et o√Ļ utiliser les ressources √©tatiques afin de promouvoir le d√©veloppement de cette nouvelle √©conomie sociale dans deux directions : en canalisant les ressources et en g√©n√©rant de nouvelles formes juridiques et sociales qui la consolide.

Les formes d’organisation des agents √©conomiques (l’entreprise priv√©e, coop√©rative ou mutualiste et l’association civile) sont des formes juridiques qui semblent aujourd’hui insuffisantes pour contenir les forces solidaires lib√©r√©es par la nouvelle √©conomie sociale, ce qui implique la n√©cessit√© de trouver de nouvelles formes juridiques d’organisation susceptibles de favoriser leur d√©veloppement.

La red√©finition des relations des mouvements avec l’Etat inclut le contenu de leurs revendications, posant la construction d’une √©conomie sociale dans un contexte d’options diff√©rentes. Bien que l’exigence d’allocations individuelles persiste, les mouvements piqueteros s’orientent de plus en plus √ consacrer au moins une partie de ces allocations aux activit√©s collectives. Certains mouvements r√©clament des subventions directes √ leurs activit√©s collectives √ la place des aides individuelles, alors que d’autres s’y opposent dans la mesure o√Ļ leurs activit√©s sont soutenables. D’autres, enfin, refusent tout type de subvention.

La diversit√© s’observe clairement au sein des travailleurs des entreprises r√©cup√©r√©es : si certains r√©clament des subventions, ils les affectent √ l’organisation collective afin de garantir l’√©galit√© des revenus de leurs membres. Mais dans la mesure o√Ļ les travailleurs d√©passent le niveau de subsistance, les demandes s’orientent en direction de ressources qui servent √ la viabilit√© √©conomique des entreprises autog√©r√©es, qu’elle soient financi√®res, comme des cr√©dits, techniques, comme des formations, ou institutionnelles afin de sortir de la pr√©carit√© juridique.

La demande de ressources assistancielles des assembl√©es de quartiers sont plus √©tendues et plus vari√©es, se distinguant des habilitations pour les multiples activit√©s qu’elles entreprennent. Bien qu’elles aient recours aux subventions √©tatiques, leurs revendications sont centr√©es sur les droits citoyens li√©s √ l’appropriation ou la r√©appropriation collective d’ espaces publics (locaux occup√©s, places et parcs, march√©s municipaux), de gestion solidaire (restaurants communautaires, coop√©ratives) et d’intervention culturelle (mouvements culturels, cours de formation, cin√©math√®ques).

En somme, en s’engageant dans des activit√©s qui supposent une construction sociale et collective de grande ampleur, les mouvements destinent aujourd’hui les subventions √ les soutenir. Pour sa part l’Etat, surtout depuis l’arriv√©e du nouveau gouvernement, semble avoir amplifi√© sa capacit√© de traitement des demandes sociales. Bien que l’axe de la r√©ponse √©tatique demeure l’application de subventions massives, un secteur gouvernemental emprunte des voies alternatives par la promotion et l’incitation d’activit√©s inscrites dans le cadre de l’√©conomie sociale et d’initiatives de d√©veloppement local [5]. Quoique naissante, la r√©orientation de certains acteurs √©tatiques favorise la cr√©ation de cadres de rencontre entre les initiatives sociales et l’Etat.

Ce d√©veloppement se trouve confront√© aux probl√®mes d’√©chelle des activit√©s, orient√©es √ l’origine √ la subsistance de leurs membres, qui doivent se red√©finir, pour soutenir leur reproduction simple d’abord et ensuite g√©n√©rer des exc√©dents pour leur reproduction √©largie. Ces probl√®mes ne sont pas seulement √©conomiques, mais aussi sociaux et politiques, puisqu’ils mettent en jeu les relations des organisations avec leurs membres ainsi qu’avec les autres organisations et les nouvelles identit√©s en construction, d’autant plus que diff√©rents mouvements avancent en s’articulant en r√©seaux solidaires pour le d√©veloppement de cette nouvelle √©conomie.

6. La nécessité de révision théorique

En conclusion, il y a lieu d’extraire quelques questions de cette br√®ve description. Ces interrogations d√©passent celles issues des traditions th√©oriques conventionnelles, qui consid√®rent que les nouveaut√©s apport√©es par l’action des mouvements sociaux en Argentine ne constituent rien d’autre que des extravagances. Pour les √©conomistes conventionnels, par exemple, √ la question de la soutenabilit√© de cette nouvelle √©conomie, il doit √™tre r√©pondu par la n√©gative, non pas parce que ses possibilit√©s de d√©veloppement auraient √©t√© explor√©es, mais parce qu’elle diff√®re du mod√®le d’entreprise priv√©e consid√©r√©e comme l’agent √©conomique principal dans leur sch√©ma de r√©flexion. Mais il y a aussi dans les traditions qui proviennent du marxisme des positions sur la viabilit√© de cette nouvelle √©conomie qui sont canoniques. En g√©n√©ral, l’exploration de formes productives alternatives dans le marxisme est une question r√©serv√©e au futur, pour une √©tape post√©rieure √ la r√©volution sociale ; pour le pr√©sent et dans le cadre d’un syst√®me capitaliste, tout ce qui existe ne peut qu’√™tre r√©gi par ses lois.

Malheureusement, ces fa√ßons de voir aident peu √ la compr√©hension des nouvelles formes productives promues par les mouvements sociaux. En v√©rit√©, ceux-ci se pr√©occupent peu de ces visions canoniques puisqu’ils sont occup√©s √ leur subsistance quotidienne et √ la r√©alisation pratique de leurs principes, cherchant √ r√©soudre de mani√®re concr√®te ce que les th√©ories conventionnelles leur conteste : leurs possibilit√©s d’existence. Mais cette s√©paration entre th√©orie et pratique ne peut √™tre r√©gl√©e que par la recherche et la r√©flexion sur ces nouvelles pratiques. Pour cela il conviendrait de mettre entre parenth√®ses les r√©ponses canoniques et de s’int√©resser au mouvement r√©el des choses.

Bibliographie

- Colectivo Situaciones : 19/20. Apuntes para el nuevo protagonismo social, Buenos Aires, Ed. De mano en mano, 2002.
- Coraggio, Jos√© Luis : Una alternativa socioeconomica necesaria ; la economia social. Documentado presentado al seminario de la Universidad de Bologna sobre “El estado de las relaciones laborales en la Argentina y el Mercosur”, Buenos Aires, juin 2003.
- Mc Adam, Doug ; Sidney Tarrow y Charles Tilly : Dynamics of contention, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.
- Palomino, Hector (en colaboracion con Ernesto Pastrana) :
* ”El movimiento de empresas recuperadas”, en colaboracion, Catedra de Relaciones del Trabajo, en revista Sociedad, num. 20/21, Facultad de Ciencias Sociales, Universidad de Buenos Aires, 2003.
* “Las experiencias actuales de autogestion en Argentina. Entre la informalidad y la economia social”, en revista Nueva Sociedad, num. 184, Caracas, 2003.
* (en colaboracion con Graciela Di Marco, Mirta Palomino, Susana Mendez, Ramon Altamirano) : Movimientos sociales emergentes en la Argentina, Asambleas : la politizacion de la sociedad civil, Buenos Aires, Universidad Nacional de San Martin y Jorge Baudino Ediciones, 2003.
- Svampa, Maristella y Sebastian Pereyra : Entre la ruta y el barrio : la experiencia de las organizaciones piqueteras, Buenos Aires, Ed. Biblos, 2003.

Notes :

[1Le chiffre de 2,2 millions de sans emploi qui ne re√ßoivent pas d’allocations est le produit de l’application du taux de ch√īmage de 14,7% relev√© au second trimestre 2004 dans les principales zones urbaines, sur le total de la population √©conomiquement active du pays, qui atteint 15 millions de personnes. La population totale du pays en 2004 est de 37,5 millions d’habitants.

[2La notion de “groupe en fusion” pour caract√©riser cette strat√©gie a √©t√© propos√©e par J.P. Sartre dans “Critique de la raison dialectique” et reprise par Emilio de Ipola dans un r√©cent expos√©.

[3Il s’agit du “Movimiento de Unidad Popular”.

[4Environ les 2/3 des entreprises r√©cup√©r√©es dont on conna√ģt la forme juridique sont organis√©es en coop√©ratives de travail (Palomino et collaborateurs, 2003).

[5Les ambigu√Įt√©s li√©es √ l’attribution des allocations aux chefs de foyers, en particulier le principe de la contre-prestation de travail pour leur versement, qui est faiblement accompli, facilitent l’affectation partielle de ces ressources √ des activit√©s productives. Cette affectation d√©pend des strat√©gies des acteurs et de leur articulation avec des initiatives de d√©veloppement local. Le minist√®re du D√©veloppement Social a √©tabli r√©cemment une aire d’√©conomie sociale et plusieurs de ses programmes s’orientent sur le d√©veloppement local.

Source : Herramienta, septembre 2004.

Traduction : G√©rard Jugant.

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