Le Mouvement des femmes paysannes et le Forum social mondial
Brésil : Paysannes et féministes contre une double oppression
par Sergio Ferrari
Article publié le 11 janvier 2005

Avec un parler simple et direct, mais profond, Luciana Passinato Piovesan représente un nouveau type de dirigeante dans le mouvement social brésilien (et latino-américain). Jeune paysanne, mère de deux enfants, et avec une formation de deux degrés scolaires, elle est aujourd’hui membre de la direction nationale du "Mouvement des femmes paysannes" (MMC), fondé récemment. Le premier congrès de cette organisation, tenu en mars 2004, a réuni 1400 déléguées venues des différentes régions du pays, rassemblant les groupes locaux les plus divers, dont beaucoup ont plus de 20 ans d’expériences militantes. "Nous sommes féministes et travailleuses",
souligne Luciana Passinato, donnant ainsi le ton d’une réflexion mà»re et sans concessions.

Les paysans brésiliens sont connus, spécialement àl’extérieur, par l’existence du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST). Pourquoi l’existence d’un "Mouvement des femmes paysannes" est-il nécessaire ?

Dès le moment où les mouvements sociaux ont commencé leur ascension au Brésil, a été ressentie la nécessité d’un espace propre pour les femmes. Souvent, nous avons une perception différente des réalités sociales, politiques et même économiques. Nous nous préoccupons davantage de
questions essentielles, telles que le maintien de la vie ou la protection de la nature. Notre mouvement est féministe et paysan. Ses membres sont des femmes, de couches sociales très diverses (paysannes, métayères,
salariées).

Deux identités et un combat unique

Son existence comme organisation regroupant spécifiquement des femmes implique-t-elle que le MMC a une stratégie de pouvoir exclusivement féministe ? Quel est l’élément le plus important pour vous : être femme ou être paysanne ?

Il n’existe pas de séparation entre ces deux identités. Les membres du MMC sont des travailleuses. Le MMC ne pourrait pas être un mouvement populaire, s’il n’avait pas ces deux caractéristiques : femmes et travailleuses. Il est clair que nous devons lutter aussi bien pour l’émancipation de la femme que pour celle de la classe travailleuse.

Quelles sont les principales potentialités du MMC ?

Tout d’abord, sans aucun doute, la question féministe, tout ce qui concerne la participation et l’émancipation des femmes. Ce sont les femmes elles-mêmes qui impulsent le débat sur les rapports humains et sociaux. Actuellement, nous sommes opprimées àdeux titres : comme femmes et comme travailleuses. Une autre potentialité réside dans la manière dont nous affrontons, par exemple, les grands défis de la production et du développement de la paysannerie. Le grand défi actuel au Brésil, c’est de
produire notre propre alimentation.

Concrètement, comment le MMC renforce-t-il la maîtrise par les femmes des défis de la vie quotidienne ?

Il le fait par la promotion des thèmes des droits et de la formation des
femmes dans les secteurs de l’agriculture, de la politique, de
l’économique, du social. Et aussi de la récupération de notre auto-estime
et de notre propre valeur. Pour que les femmes puissent assumer une lutte
libératrice, elles doivent sans aucun doute se sentir fortes, reconnues,
estimées.

De quels instruments dispose le MMC pour y parvenir ?

L’instrument principal, c’est le groupe. Le mouvement commence par le
groupe de base, avec les femmes qui s’organisent àce niveau. A partir de
là, le mouvement développe des activités de formation, des rencontres, des
séminaires, des matériaux d’étude, etc. Il impulse aussi des luttes, en
tant que mouvement populaire. Notre pratique réside dans la mobilisation et
l’affrontement contre un système qui nous opprime, et qui est aussi
capitaliste que machiste.

Quelles sont les limites du MMC ?

R : Le type de société dans lequel nous vivons, et la charge historique que
nous portons et qui ne facilite pas la participation active. Par exemple :
peu de femmes s’impliquent dans la gestion de l’argent, fruit de leur
travail àla campagne. Une autre difficulté réside dans la vision
économique prédominante dans la famille. De plus, nous ne pouvons pas
laisser de côté la question de la violence contre les femmes, violence qui
peut être morale, physique ou psychologique. La manière dont nous sommes
accoutumées àservir, discuter et vivre des relations d’égalité dans notre
vie quotidienne implique également un défi constant. Je préfère appeler
tout cela des défis plutôt que des limites, vu que nous travaillons àles
changer. Les femmes doivent rompre avec toute une logique de famille et de
société archaïque et retardée. Et aussi lutter pour conquérir des droits
basiques, tels que la santé publique et le crédit.

Comment le MCC se positionne-t-il par rapport aux autres mouvements sociaux (ruraux et urbains) du Brésil ?

Nous avons établi des alliances avec les mouvements qui font partie de "Via Campesina" (MST, MPA, Fédération des agronomes, Pastorale de la jeunesse, etc.), avec lesquels nous nous rencontrons au point de vue
idéologique et organisationnel. De plus, nous avons des alliances avec des
mouvements urbains, dont les principes convergent avec ceux du MMC. Nous
avons aussi des convergences avec d’autres organisations dans des luttes
spécifiques concrètes.

Quelle est l’importance actuelle du mouvement dans la société brésilienne ?

Nous sommes présentes dans 15 des 27 Etats du Brésil et nous sommes en
train de nous implanter dans trois autres. Nous touchons de nombreuses
personnes, avec notre matériel, la discussion, la voisine qui parle àsa
voisine. En stimulant la dimension de l’échange entre les femmes, qui
s’informent mutuellement de leurs droits. Notre poids augmente. Il y a 10
ans, nous n’étions même pas reconnues comme paysannes ou comme travailleuses rurales. Nous n’avions pas accès àdes droits concrets comme
l’assurance maternité, la retraite - des prestations auxquelles auraient
droit tous ceux et toutes celles qui paient des impôts. Nous avons obtenu
toutes ces choses. Et nous impulsons fortement le débat sur le rôle de la
femme dans la société et dans la famille.

Beaucoup des principaux mouvements sociaux latino-américains trouvent leurs origines dans des organisations de l’Eglise progressistes. Est-ce
aussi la logique du MMC ? A-t-il été inspiré, àl’origine, par la théologie de la libération ?

La majorité de nos dirigeantes sont le fruit de la formation pastorale et de la théologie de la libération. Cette racine est commune àtous les
mouvements sociaux du Brésil. Depuis les années 1990, nous commençons àavoir une relation plus directe avec des femmes qui sont entrées dans notre
mouvement sans avoir passé par ce chemin. L’Eglise -progressiste ou
conservatrice - a toujours eu un grand poids au Brésil, elle marque et
conditionne àde nombreuses reprises la logique de la pensée des femmes. Le
gouvernement comprend des personnalités qui représentent des classes en
conflit et se situe dans le cadre d’alliances. En tant que mouvement
social, nous devons nous positionner comme travailleuses.

Avez-vous remporté des succès concrets, ces deux dernières années ?

Nous avons eu plus accès aux fonctionnaires et aux espaces publics que
par le passé, durant le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso. On ne
peut le nier. Et le PT s’efforce de faire avancer de nouveaux projets. Mais
le conflit entre les différents projets politiques continue d’être très
fort, et le gouvernement se retrouve au milieu. Il faut rappeler que le
gouvernement fut élu grâce àune alliance avec des secteurs qui,
historiquement, sont en conflit avec les travailleurs (Ndr : Le
vice-président de la République, José Alencar, appartient au Parti du Front
libéral, et représente les intérêts des grands propriétaires.). Et ce sont
ces élites qui ont plus de poids. Un exemple, c’est le débat sur les
transgéniques (Organismes Génétiquement Modifiés). Le gouvernement a libéré
la production et la commercialisation des OGM pour deux années
supplémentaires.

Et le MMC y est opposé ?

Nous sommes convaincues que les transgéniques ne résolvent pas les
problèmes des paysan(ne)s. Leur utilisation ne correspond pas au projet
d’agriculture, auquel nous croyons. Elle nous rend esclaves des fabriques
qui produisent les semences, les poisons et les chimiques. Paradoxalement,
nous entrons dans une prison et, en plus, nous devons payer pour y rester !
Les paysan(ne)s doivent payer pour planter ces semences...

Le future du Brésil

Comment voyez-vous le cours probable de la conjoncture ? Où va le Brésil ?

Le Brésil est un continent, àlui tout seul. Très grand, très divers,
avec de nombreux défis et potentialités. Mais nous percevons que le
capitalisme vient et investit toutes ses forces pour réprimer
l’organisation populaire et pour renforcer l’organisation capitaliste (qui
ne valorise pas le peuple et souhaite le maintenir dans une situation
éternelle de main d’oeuvre àbon marché). A l’intérieur des mouvements
populaires, nous vivons un moment de redéfinition, pour savoir où nous
devons centrer nos forces. C’est important, car nous vivons une conjoncture
où se déroule un conflit très fort entre la classe travailleuse et l’élite
au pouvoir, àpropos de la production et des droits. Le plus grave, c’est
que ce système dominant se cache et manipule systématiquement. De sorte que
de nombreuses personnes ne se rendent même pas compte de l’ampleur de ce
conflit. Souvent, les travailleurs eux-mêmes ne perçoivent pas cette
problématique fondamentale. Ils tentent seulement de survivre dans le cadre
du capitalisme qui exerce sa pression sur le gouvernement, sur les gens,
sur les organisations et sur toute initiative d’organisation citoyenne.

par Sergio Ferrari,
service de presse E-CHANGER, avec la collaboration de
Corinne Dobler, volontaire de l’ONG suisse E-CH, partenaire du MMC.

Le MCC et le Forum social mondial

Le Brésil - et plus particulièrement Porto Alegre - est le berceau du Forum social mondial. Un des espaces les plus importants du mouvement alter-mondialiste àl’échelle planétaire ? Quelle est l’opinion du MMC sur
le FSM ?


Le FSM est une rencontre très large, qui permet de profiler les forces et les alliances. Peut-être manque-t-il d’une action plus concrète. Nous
courons le risque qu’il ne soit qu’un grand rassemblement avec de nombreuses réflexions sur les alternatives, mais avec peu de résultats concrets. J’ai des doutes sur le fait que le mouvement alter-mondialiste soit totalement au clair sur l’existence de deux projets en conflit au sein
de la société dans laquelle nous vivons. On ne peut nier la force du mouvement alter-mondialiste, une force incroyable et visible. Nous y participerons avec des déléguées de plusieurs Etats du Brésil. Nous voulons
promouvoir le débat sur notre condition de femmes, avec les groupes féminins de Via Campesina et la Marche mondiale des femmes. Il est fondamental de lui donner une visibilité, en montrant que nous luttons et
que nous nous organisons.

Quels sont ces deux projets en conflit ?

L’un veut des changements effectifs dans la société, l’autre veut adhérer au capitalisme. Ce sont deux projets très clairs. Le second cherche àréformer quelques choses, rendre le capitalisme plus humain, bien qu’il
n’existe pas de capitalisme humain. Exploiter ne peut jamais se faire demanière humaine !
Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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