Vers une assemblée constituante
Crises et poussées sécessionnistes en Bolivie
par Walter Chávez
Article publié le 24 février 2005

Suite àl’augmentation du prix des combustibles, une nouvelle crise, conjuguant des revendications populaires pour la récupération des ressources naturelles et des revendications autonomistes dans l’Est du pays, a éclaté en Bolivie. Des secteurs patronaux s’affrontent avec des mouvements sociaux ruraux et urbains. A la fermeture de cette édition (El Diplo, édition du Cône Sud du Monde Diplomatique, février 2005), une assemblée proposait d’élire un gouvernement régional dans la province de Santa Cruz. Affaibli, le président Mesa a convoqué un référendum sur l’autonomie pour le mois d’avril et a accepté l’élection de préfets par vote direct.

Au cours d’un discours tendu et agonisant, le 9 janvier dernier, la président Carlos Mesa s’adressait aux Boliviens pour dénoncer la conspiration en marche : « Ils ne me laissent pas gouverner, ils ne me laissent pas gouverner  », répéta-t-il avant de menacer de démissionner si la violence sociale et politique se réinstallait dans le pays. Il prétendait ainsi désactiver les manifestations et blocages qui devaient commencer le lendemain pour obtenir du gouvernement la dérogation du Décret suprême 27.959 qui autorisait la hausse, jusqu’àquasi 25%, du prix du diesel, combustible qu’utilisent les transporteurs et le secteur agro-industriel de l’Est bolivien.

Mais la tentative n’a pas donné de résultats. Le 10 janvier, les protestations et manifestations commencèrent, unissant la résistance contre le « gazolinazo  » [augmentation du prix du gaz, ndlr] àdes revendications sectorielles. La Centrale ouvrière bolivienne (COB) décréta la grève générale, le Comité civique de Santa Cruz - conduit par l’élite patronale cruceña (de Santa Cruz) - convoqua un arrêt des activités (« paro  ») et une grève de la faim indéfinis, les assemblées de voisins (« juntas vecinales  ») de El Alto entrèrent en grève pour exiger l’expulsion de la transnationale française Suez-Lyonnaise des Eaux et les cocaleros (paysans cultivateurs de coca) de la région des Yungas décrétèrent un blocage des routes.

L’apparition de cette nouvelle crise politique en Bolivie est marquée par un contexte dans lequel cohabitent un système de partis et d’organisations patronales qui parient encore sur la viabilité du modèle néolibéral - imposé en Bolivie àpartir de 1985 - et de nouveaux acteurs, représentés par les mouvements sociaux qui, depuis l’an 2000, se mobilisent et luttent pour récupérer les ressources naturelles, en particulier les hydrocarbures, exploités aujourd’hui par des entreprises transnationales comme Petrobras, Andina (Repsol), Chaco (Amoco et British Gas) et Total Fina - Elf. Le grand objectif final de ces mobilisations est l’instauration d’une assemblée constituante, espace depuis lequel il y a l’espoir d’amender le modèle néolibéral [1].

Le 17 octobre 2003, une insurrection populaire poussait àla démission le président de l’époque Gonzalo Sanchez de Lozado. Son successeur, Carlos Mesa Gisbert, essaya de s’accorder avec les exigences du mouvement social en promettant un gouvernement réformiste, mais rapidement il vira de bord vers une position centriste pour devenir finalement une sorte de « restaurateur du modèle néolibéral  » [2]. Les discours publics incendiaires avec lesquels, au début, il s’adressait aux indigènes et aux paysans insurgés devinrent des messages télévisuels calculés dans lesquels il commença àrépéter les clichés de la politique et de l’administration publique traditionnelle : « gouverner avec austérité  », « encourager l’investissement étranger  », « garantir la sécurité juridique aux transnationales  », « signer des traités de libre-échange  », « promouvoir la signature du traité de libre-échange avec les Etats-Unis  » [3] ... Tout le contraire de ce qu’exigeait le mouvement social ;

La rhétorique présidentielle arrivait àpeine àocculter l’engagement du gouvernement avec le Fonds monétaire international (FMI) pour donner une continuité au modèle, respecter les privatisations, accomplir le paiement de la dette extérieure - qui représentera en 2005 28% de son PIB [4] - et collecter de plus grandes recettes pour couvrir le déficit fiscal qui actuellement représente 5% du PIB. « La hausse du prix des combustibles est une mesure fondomonétariste. Un impôt sur les salaires viendra ensuite. C’est cela le compromis auquel est parvenu le gouvernement avec le FMI  », déclara le député du parti d’opposition Nueva Fuerza Republicana, Dante Pino Archondo, face au « décret suprême  » qui a déclenché la crise politique actuelle.

Au début du mois de décembre passé, le ministre des Finances, Luis Carlo Jemio, se rendit àWashington pour arranger avec le FMI l’entrée de la Bolivie dans un plan dit de « croissance et réduction de la pauvreté  ». Le gouvernement bolivien s’est engagé «  àatteindre une série d’objectifs économiques jusqu’àla fin du premier semestre 2005  » pour « améliorer les recettes  ». Une des mesures prévues était la vieille recette du FMI : la hausse du prix des combustibles.

Même si au début le gouvernement de Mesa essaya de se montrer solide et ferme face aux revendications, la crise l’affaiblit dangereusement, mettant en doute son maintien au pouvoir. Après deux jours de grève et de blocages àEl Alto, il accepta de mettre un terme au contrat avec la transnationale Suez. Ensuite, devant les manifestations croissantes et la prise d’édifices publics àSanta Cruz, il se vit obliger de réviser le décret qui autorisait la hausse du prix des combustibles en la baissant ; mais le conflit ne diminua pas dans l’Est et, au contraire, les manifestations populaires - impulsées fortement par le secteur patronal - ont convergé avec les exigences d’autonomie que cette région avançait, en en venant jusqu’àsoutenir des solutions sécessionnistes. Si le conflit faiblit au fil des jours, Mesa semble loin d’avoir trouvé une solution pour la région qui a menacé de « déclarer son indépendance  » de la Bolivie.

Journaliste, historien et patron de moyens de communication, Mesa est entré sur le terrain politique comme candidat àla Vice-présidence pour le Mouvement nationaliste révolutionnaire (« Movimiento Nacionalista Revolucionario  » - MNR) lors des élections de 2002 ; Il fut un fervent supporteur du démissioné Gonzalo Sanchez de Lozada et appuya de manière décidée le programme de privatisations que ce dernier appliqua au cours de la décennie des années 90.

Croisade

En prenant la tête du gouvernement après la chute de Sanchez de Lozada, Mesa se détacha complètement du MNR et décida de gouverner en s’appuyant sur la popularité qu’il conservait depuis l’époque où il exerçait comme journaliste, sans alliés et entouré de politiciens traditionnels et d’intellectuels provenant de l’élite sociale bolivienne. A l’heure de prendre ses fonctions et de choisir un programme de gouvernement, il se retrouva devant la nécessité de promettre une série de changements structurels réclamés par les multitudes indigènes et paysannes lors de l’insurrection d’octobre (2003) : une nouvelle loi sur les hydrocarbures, les convocations d’un référendum sur le gaz et d’une assemblée constituante.

L’alternative qu’affronte aujourd’hui le président bolivien est, d’un côté, que le mouvement social - en s’appuyant sur les résultats du référendum du 18 juillet 2004 [5] - exige de lui, comme mesure centrale de son programme, la récupération de la propriété des hydrocarbures. De l’autre côté, les secteurs de l’élite de l’Est bolivien (provinces de Santa Cruz, Tarija, Beni et Pando), les organismes de crédit internationaux (FMI et Banque mondiale) et l’ambassade états-unienne s’opposent de manière décidée àtoute mesure qui fragiliserait la propriété des entreprises transnationales.

Mesa a proposé au Congrès un projet de loi sur les hydrocarbures qui réduit plusieurs avantages dont profitaient les entreprises transnationales, mais laisse pratiquement intacte le thème de la propriété. Les impôts sont augmentés seulement pour l’avenir et en fonction des volumes d’exportation des entreprises. Naturellement, les partis de ladite « nouvelle gauche  », comme le Mouvement au socialisme (« Movimiento al Socialismo  » - MAS), de Evo Morales, et le Mouvement indigène Pachacuti, de Felipe Quispe, les deux ayant une forte incidence dans le mouvement social, ont rejeté catégoriquement le projet.

Les transnationales pétrolières qui opèrent en Bolivie se refusent àrenoncer àla série d’avantages que le premier gouvernement de Sanchez de Lozada leur avait octroyés au moment de la « capitalisation  » (euphémisme de privatisation) : en particulier, l’usufruit de la propriété des champs pétrolifères, les faibles impôts - de 18% - et un contrôle fiscal déficient, au point que les propres autorités du gouvernement ont mis en doute le fait que les entreprises aient réellement investi en Bolivie les montants qu’elles ont déclarés, quelques 3.000 millions de dollars. A cela s’ajoute aussi les dénonciations que certaines de ces entreprises auraient sorti du pays des hydrocarbures de contrebande - en 2004, le gouvernement bolivien montra que Petrobras, àtravers de deux filiales fantômes, Southern Cone Gas et Transborder Gas Service, avait vendu en contrebande au Brésil [6] -, en plus de supposées évasions fiscales d’impôts et des dettes au fisc. Le 18 janvier dernier, Eduardo Zegada, président du Service des impôts nationaux (SIN) précisa : « Aujourd’hui, le gouvernement sait que les entreprises pétrolières endettent le fisc de près de 600 millions de bolivianos  » (autour de 74 millions de dollars [7]).

La Bolivie a connu dans son histoire deux expériences àsuccès de nationalisation de ses hydrocarbures. La première, en 1937, quand le président Enrique Toro expulsa du pays la Standard Oil, et la seconde, en 1969, quand le gouvernement du général Alfredo Ovando retira àla Gulf Oil Company ses concessions et décréta la nationalisation de tous ses biens. En se basant sur cette mémoire historique, le mouvement social exige aujourd’hui de reprendre la propriété des hydrocarbures au bénéfice des Boliviens. Au projet de loi élaboré par le président Mesa - conseillé par l’expert états-unien Jim Sallivan qui a touché 123.000 dollars [8] -, les députés du MAS ont répondu en proposant un projet de loi alternatif qui récupère la propriété des hydrocarbures et augmente les impôts sur les entreprises pétrolières entre 18 et 50%. Cette loi a été approuvée en première instance par le Parlement, bien que Mesa ait promis d’y mettre son veto car il la considère comme « une nationalisation de fait  ».

Cependant, en Bolivie, la récupération des hydrocarbures est un étendard non négociable pour les mouvements sociaux et leur représentation parlementaire. Avec ses menaces de démission, Mesa n’a fait que repousser le conflit qui se dessine. Le principal leader de l’opposition, Evo Morales, lui a précisé plus d’une fois : « Les hydrocarbures devront être récupérés, bon gré ou mal gré », et a appelé le mouvement social àse mobiliser pour atteindre cet objectif.

Une lutte non résolue

L’autre pôle de conflit, insoluble jusqu’àprésent pour Mesa, se situe dans l’Est du pays, dans la région pétrolière de Santa Cruz. Les élites régionales, regroupées au sein de la Camara Agropecuaria, Industrial y Comercial del Oriente (CAINCO) et du Comité civique, liés àl’agriculture et au latifundio (grande propriété foncière) ne voit pas non plus avec un bon Å“il la réalisation de l’assemblée constituante que Mesa a encore àson agenda : dans cette situation, dominée par les mouvements sociaux et les majorités populaires, le régime de propriété de la terre pourrait être modifié.

C’est pour cette raison que depuis la chute de Gonzalo Sanchez de Lozada, les élites patronales cruceñas ont réagi immédiatement en essayant de couper l’herbe sous le pied aux mouvements sociaux et àla « gauche indigène  ». En novembre 2003, le Comité civique de Santa Cruz élabora un manifeste pour refonder la République. Comme le document n’obtint que peu d’impact politique, les élites cruceñas se sont repliées dans leur région et ont renforcé leur discours autonomiste. Ce qui est intéressant dans cette affaire, c’est que les travailleurs et les secteurs populaires cruceños en général qui ont historiquement questionné le centralisme excessif de l’Etat et les gouvernements successifs - les premières réclamations datent des débuts du vingtième siècle - ont rapidement adopté l’autonomisme comme étendard politique.

Le 25 juin 2004, quelques cent mille personnes se mobilisèrent, participèrent àune assemblée et proposèrent un agenda autonomiste. Postérieurement, le 11 novembre de la même année, Santa Cruz conduisit une contondante grève civique en demandant au gouvernement central de convoquer un référendum pour que la région se prononce sur son autonomie. Vu que jusqu’àaujourd’hui, le gouvernement de Carlos Mesa ne s’était pas prononcé formellement sur ce thème, les cruceños décidèrent de construire une autonomie de fait. La récente crise, qui débuta par la résistance au « gazolinazo  » et dériva en déclaration sécessionniste et en tentatives de former un gouvernement provisoire autonome fait partie de cette lutte non résolue.

Structures politiques isolées

Depuis avril 2002, date àlaquelle une insurrection àCochabamba obtint l’expulsion de la transnationale Bechtel, qui administrait les services d’eau potable et des égouts, le mouvement social bolivien s’est renforcé et a réussi àaffaiblir les partis traditionnels, en imposant une pratique politique qui se base sur la mobilisation, la grève générale et le blocage de routes. C’est ainsi que les gouvernements successifs durent adopter des amendements, bien que partiels, au modèle néolibéral. Mais le mouvement social s’est aussi organisé en structures politiques qui, àl’époque, ont participé avec succès aux processus électoraux : le MAS, du leader cocalero Evo Morales, obtint la seconde place aux élections présidentielles de 2002. Morales est devenu une figure qui polarise sans cesse le débat politique, tandis que les secteurs conservateurs commencent àvoir dans l’ex-président Jorge Quiroga (issu de ADN, le parti du dictateur des années 70, Hugo Banzer Suarez), leur dernier espoir face àla poussée de la « gauche indigène  ».

Cependant, il ne faut pas imaginer que les choses sont faciles pour le leader du MAS. S’il a réussi àprojeter un leadership solide sur la scène internationale - avec un certain parrainage du Parti des travailleurs de Lula et du président vénézuélien Hugo Chavez -, c’est tout le contraire qui s’est passé àl’intérieur du pays. Son parti était absent au cours des trois moments politiques les plus importants que vécut la Bolivie ces derniers temps : l’émeute populaire des 12 et 13 février 2003, quand a été vaincu l’ « impuestazo  » exigé par le FMI ; le 17 octobre 2003, quand le mouvement social vainquit Gonzalo Sanchez de Lozada ; et le 10 et 11 janvier 2005, quand la population de El Alto expulsa l’entreprise Suez-Lyonnaise des Eaux.

Ces trois événements transcendantaux dans la politique bolivienne furent impulsés et réalisés par des mouvements sociaux et des assemblées de voisins urbains radicalisés que le MAS put àpeine accompagner àdistance car il reste un parti cocalero et paysan ayant peu d’incidence dans les villes.

Cette incapacité de Morales àarticuler le mouvement social rural et urbain dans les moments cruciaux a des répercussions sur les résultats électoraux de son parti. Lors des élections municipales de décembre dernier, le MAS obtint seulement 18% des votes (alors qu’un grand nombre d’électeurs provenait des zones rurales, dans les moyennes et grandes villes, il ne put gagner aucune mairie), un résultat inférieur àcelui obtenu lors des élections de 2002, et insuffisant pour prétendre àla Présidence.

Historiquement, aucun parti n’a pu dépasser la barrière des 50%, raison pour laquelle le système électoral oblige la formation d’alliances parlementaires pour rendre possible la formation d’un gouvernement. Et c’est précisément un des points les plus négligés par Morales, qui refuse systématiquement d’établir des pactes ou des alliances politiques avec un autre bloc ou mouvement social. Et de fait, la Centrale syndicale unique des travailleurs paysans (« Central Sindical Unica de Trabajadores Campesinos  » - CSUTC), dirigée par Felipe Quispe, a déclaré le MAS « ennemi du mouvement social  » et en 2003 la COB a expulsé Morales en l’accusant de maintenir une attitude douteuse face aux protestations pour expulser le président Sanchez de Lozada.

Cet isolement du MAS favorise le conservateur Quiroga qui, depuis l’an passé, travaille àla formation d’un front qui agglutine les restes des partis traditionnels sous un programme de gouvernement conservateur, pour l’année 2007 ou avant, si Carlos Mesa démissionne devant l’impossibilité àrésoudre la crise.

Notes :

[1Voir la déclaration du sénateur Filemon Escobar in Walter Chávez, “Bolivia, una revolución social démocrática”, Le Monde Diplomatique, edition du Cône Sud, novembre 2003.

[2Walter Chávez et Alvaro Garcia Linera, “Carlos Mesa, el restaurador”, Le Monde diplomatique, édition bolivienne, La Paz, janvier 2004.

[3Message àla nation du president Carlos Mesa, 4 janvier 2004.

[4Selon une étude du Centro par el Desarrollo Laboral (Cedla), la Bolivie a consacré en 2004 27% de son PIB au paiement de la dette et y consacrera 28% cette année.

[5Alvaro Garcia Linera et Pablo Stefanoni, “Refundar la Republica en bolivie”, Le Monde diplomatique, édition du Cône Sud, aoà»t 2004.

[6Mirko Orgaz, La guerra del gas, C&C Editores, La Paz, 2004.

[7Un dollar états-unien équivaut à8,075 Bolivianos.

[8Andrés Solis Rada, “Bolivia : Mesa y las petroleras”, www.bolpress.com, 8 novembre 2004.

Source : El Diplo, édition Cône Sud du Monde Diplomatique (http://www.eldiplo.org/), février 2005.

Traduction : Frédéric Lévêque et Isabelle Dos Reis, pour RISAL (http://risal.collectifs.net).

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