Chávez : « Il faut inventer le socialisme du XXIe siècle  »
par Ataulfo Riera
Article publié le 3 mars 2005

La "rĂ©volution dans la rĂ©volution" annoncĂ©e par le prĂ©sident Hugo Chávez suite aux victoires obtenues sur l’opposition lors du rĂ©fĂ©rendum prĂ©sidentiel d’aoĂ »t 2004 et des Ă©lections municipales et rĂ©gionales de novembre, commence Ă prendre corps. Si l’opposition rĂ©actionnaire interne est en dĂ©route, l’impĂ©rialisme Ă©tatsunien continue Ă marquer sa volontĂ© de dĂ©stabiliser le processus de la "rĂ©volution bolivarienne" qui se radicalise et acquiert de plus en plus valeur d’exemple pour les peuples de l’AmĂ©rique latine.

Le 13 dĂ©cembre, le dirigeant de la guĂ©rilla colombienne des Forces armĂ©es rĂ©volutionnaires de Colombie (FARC), Rodriguo Granda, Ă©tait kidnappĂ© Ă Caracas par des agents de la sĂ©curitĂ© colombienne, avec la complicitĂ© de militaires vĂ©nĂ©zuĂ©liens des services de renseignements agissant Ă l’insu de leur hiĂ©rarchie. Le gouvernement colombien a admis que ces fonctionnaires avaient Ă©tĂ© soudoyĂ©s pour mener Ă bien cette opĂ©ration "anti-terroriste". Cet acte flagrant de violation de la souverainetĂ© du Venezuela, thème central dans le discours et la pratique du gouvernement Chávez, n’est bien entendu pas anodin.

Attiser un conflit Colombie-Venezuela

Sachant que l’opposition bourgeoise Ă Chavez est dĂ©sormais incapable de renverser le processus par ses propres moyens, Washington multiplie les actes de dĂ©stabilisation en utilisant la Colombie du prĂ©sident d’extrĂŞme droite Alvaro Uribe comme cheval de troie. Il y a plusieurs mois, un camp d’entraĂ®nement de paramilitaires colombiens avait Ă©tĂ© dĂ©couvert dans le sud du Venezuela et les incidents se multiplient Ă la frontière entre des groupes de paramilitaires qui s’infiltrent dans le pays (notamment pour assassiner des leaders sociaux) et les forces vĂ©nĂ©zuĂ©liennes. Via le fameux plan Colombie, les Etats-Unis sont en en train d’Ă©quiper et de former l’armĂ©e colombienne avec des moyens militaires qui dĂ©passent largement le seul cadre de la lutte de contre-guĂ©rilla.

Dans la stratĂ©gie de l’impĂ©rialisme Ă©tatsuniren pour l’AmĂ©rique latine, la Colombie est ainsi appelĂ©e Ă jouer le mĂŞme rĂ´le qu’IsraĂ« l au Moyen-Orient : celui de gendarme rĂ©gional et de poste avancĂ© des "intĂ©rĂŞts vitaux de Washington". L’option de provoquer une guerre entre la Colombie et le Venezuela fait donc clairement partie des plans de l’impĂ©rialisme et l’enlèvement du dirigeant des FARC sur le sol vĂ©nĂ©zuĂ©lien est Ă situer dans cette stratĂ©gie de dĂ©stabilisation et d’escalade.

Conscient de cette rĂ©alitĂ©, la rĂ©action de Chávez fut d’abord lente Ă se mettre en place. Mais, le 16 janvier 2005, après avoir appelĂ© Ă une manifestation nationale en dĂ©fense de la souverainetĂ© du pays qui a rassemblĂ© un million de personnes Ă Caracas, Chávez, tout en multipliant les dĂ©clarations d’amitiĂ© avec Uribe et la Colombie, suspendait tous les accords de coopĂ©ration avec ce pays tant que son gouvernement ne rectifiait pas sa position. Parmi ces accords figure notamment un important projet d’exportation de gaz en Colombie, pays dĂ©pourvu d’une telle ressource. Uribe n’a donc pas eu d’autre choix que de prendre la route de Caracas pour s’y "expliquer".

Cet Ă©vĂ©nement, et la stratĂ©gie qui le sous-tend, dĂ©montre que l’impĂ©rialisme Ă©tasunien est parfaitement conscient de la menace que reprĂ©sente l’expĂ©rience vĂ©nĂ©zuĂ©lienne, non seulement parce que ce pays est son troisième fournisseur de pĂ©trole, mais aussi parce que le caractère de plus en plus radical du processus constitue un point d’appui et un exemple pour les mouvements populaires dans toute l’AmĂ©rique latine. L’accueil rĂ©servĂ© Ă Chávez au cours du Forum social mondial de Porto Alegre, oĂą il a donnĂ© un discours combatif devant 15.000 personnes, le dĂ©montre amplement.

La fameuse "rĂ©volution dans la rĂ©volution" annoncĂ©e par Chávez commence Ă se concrĂ©tiser, non seulement en paroles, mais aussi en actes. Le 17 novembre 2004, au cours d’une rĂ©union extraordinnaire avec toutes les forces dirigeantes du processus bolivarien, le gouvernement Chávez adoptait un important document-programme pour les annĂ©es Ă venir intitulĂ© "La nouvelle Ă©tape, la nouvelle feuille de route stratĂ©gique". Dans ce document, 10 grands objectifs stratĂ©giques sont dĂ©finis et dĂ©taillĂ©s, parmi lesquels : 1. avancer dans la construction d’une nouvelle structure sociale ; 2. avancer de manière accĂ©lĂ©rĂ©e dans la construction d’un nouveau modèle dĂ©mocratique de participation populaire ; 3. accĂ©lĂ©rer la construction d’un nouveau modèle productif, puis d’un nouveau système Ă©conomique. Ce plan prĂ©voit Ă©galement de remodeler en profondeur des institutions Ă©tatiques largement hĂ©ritĂ©es de l’ancien rĂ©gime oligarchique et gangrĂ©nĂ©es par la corruption et le sabotage des mesures gouvernementales.

Nationalisation sous contrĂ´le ouvrier

Outre la poursuite et l’extension des vastes programmes sociaux en direction des couches populaires (les "missions" dans la santĂ©, l’Ă©ducation, l’alimentation, le logement, etc.), le gouvernement bolivarien va accĂ©lĂ©rer la rĂ©forme agraire et prĂ©voit de distribuer aux paysans sans terre plus de 2 millions d’hectares en 2005. La classe ouvrière n’est pas oubliĂ©e non plus. Le 19 janvier, Chávez prenait ainsi une mesure d’une extrĂŞme importance pour l’Ă©volution du processus en signant, en prĂ©sence des travailleurs et de dirigeants syndicaux, un dĂ©cret de nationalisation sous contrĂ´le ouvrier de l’entreprise Venepal. DĂ©clarĂ©e en faillite depuis 2003 et occupĂ©e activement depuis par les travailleurs qui y ont relancĂ© la production de papier et de carton, Venepal constitue ainsi un prĂ©cĂ©dent prĂ©cieux sur lequel pourront s’appuyer d’autres expĂ©riences d’occupation d’entreprise sous contrĂ´le des travailleurs. Au cours de l’acte de nationalisation, Chavez a notamment dĂ©clarĂ© que "dans notre modèle, le rĂ´le de la classe ouvrière est fondamental, et c’est cela qui le diffĂ©rencie du modèle capitaliste. (...) Le capitalisme cherche Ă anĂ©antir les travailleurs, et nous rĂ©alisons un processus de libĂ©ration des travailleurs. C’est cela qui contrarie Washington". Et il a soulignĂ© le fait qu’ "il est nĂ©cessaire de changer les rapports de production". Enfin, paraphrasant LĂ©nine, Chávez a dit que "le capitalisme nĂ©olibĂ©ral est le stade suprĂŞme de la folie capitaliste". [1]

Ce rejet du capitalisme, non seulement nĂ©olibĂ©ral, mais du capitalisme tout court, est de plus en plus explicite dans le discours chaviste, ce qui rompt avec la longue pĂ©riode d’indĂ©finition ou de flou dans la nature sociale du processus en cours. Lors de son discours Ă Porto Alegre Ă l’occasion du Forum social mondial, Chávez avait Ă©voquĂ© de la nĂ©cessitĂ© de la transition vers le socialisme. Le 23 fĂ©vrier dernier, lors d’un sommet Ă Caracas sur la dette sociale, Chávez a Ă©tĂ© plus loin encore dans cette tentative de redĂ©finition de son projet en dĂ©clarant : "il est impossible d’en finir avec le drame de la pauvretĂ© et de l’inĂ©galitĂ© au travers du modèle capitaliste (...) les peuples pauvres de la planète doivent renoncer Ă ce modèle de dĂ©veloppement (...)". Pour Chavez, il semble dĂ©sormais clair que l’alternative au capitalisme ne peut ĂŞtre que le socialisme. "Nous n’avons jamais dĂ©fini notre modèle comme socialiste (...). Mais s’il n’est pas capitaliste, qu’est-il ? Je n’en ai aucun doute, c’est le socialisme. Mais de quel modèle de socialisme s’agit-il ? Nous pouvons penser qu’il ne correspond Ă aucun d’entre eux, malgrĂ© leurs expĂ©riences et leurs acquis, car le nĂ´tre, nous devons l’inventer, d’oĂą l’importance du dĂ©bat. Il faut inventer le socialisme du XXIe siècle".

S’il nous faut rester prudent quant Ă la traduction en actes de tels discours -le Venezuela reste fondamentalement une nation oĂą les rapports de production sont toujours dominĂ©s par le capitalisme-, il est plutĂ´t rare d’entendre de telles paroles dans la bouche d’un chef d’Etat aujourd’hui...

Notes :

[1Jorge Martin, « Chavez nationalise Venepal sous contrĂ´le ouvrier  », www.larisposte.com.

Source : La Gauche (http://www.sap-pos.org, n°11, mars 2005.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entičre responsabilité de l'auteur-e et ne reflčtent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info