La Bolivie, entre deux blocs
par Walter Chávez
Article publié le 11 mars 2005

Alors que la Bolivie est Ă nouveau secouĂ©e, depuis plusieurs semaines, par des mobilisations populaires, dans la nuit du 6 au 7 mars, le prĂ©sident Carlos Mesa a affirmĂ© qu’il remettrait en jeu, au Congrès, son mandat aux premières heures du lundi. Mesa justifiait une telle dĂ©cision par la situation d’ingouvernabilitĂ© et de paralysie - due aux blocages de routes - du pays. Cette manoeuvre a parfaitement rĂ©ussi car en mettant en jeu son mandat, le prĂ©sident bolivien a finalement Ă©tĂ© confirmĂ© Ă son poste et a rĂ©ussi Ă former un bloc, avec les partis traditionnels. Cette union de la droite nĂ©olibĂ©rale entend dĂ©faire les mouvements sociaux qui luttent pour le contrĂ´le des ressources naturelles qui viennent, Ă©galement, de laisser de cĂ´tĂ© leurs divisions et de reformer leur alliance.
Une analyse du directeur de l’Ă©dition bolivienne du Monde diplomatique : Walter Chavez.

Au cours d’une session qui dura Ă peine une demi-heure, le Congrès bolivien a rejetĂ© la dĂ©mission de Carlos Mesa. Cependant, auparavant, le prĂ©sident et les parlementaires des partis traditionnels (MNR, MIR, AND, UCS et NFR) sont arrivĂ©s Ă un accord et ont signĂ© un document moyennant lequel ils s’engagent Ă travailler ensemble Ă solutionner la crise politique et, surtout, Ă accĂ©lĂ©rer une sĂ©rie d’initiatives lĂ©gislatives par rapport aux hydrocarbures et aux autonomies [1].

Au moment de prĂ©senter sa dĂ©mission, Carlos Mesa avait affirmĂ© qu’il s’Ă©tait vu obligĂ© de prendre cette dĂ©cision Ă cause des conflits sociaux que vit le pays. Mais, peu Ă peu, la vĂ©ritable raison de cette dĂ©cision est apparue : son opposition Ă l’approbation d’une loi des hydrocarbures qui affecte les contrats en vigueur avec les entreprises transnationales (Repsol, Total Fina, Chaco, British Gas, Petrobras) qui avaient obtenu des conditions avantageuses d’exploitation au cours des annĂ©es 90 avec les privatisations du nĂ©olibĂ©ral Gonzalo Sanchez de Lozada [2].

Ces entreprises paient actuellement un maximum de 18 % d’impĂ´ts et de royalties. Au cours du rĂ©fĂ©rendum de juin 2004 [3], une large majoritĂ© des Boliviens se prononça en faveur d’une augmentation des « impĂ´ts et/ ou des royalties  » jusqu’Ă 50%. Cette dĂ©cision est prĂ©cisĂ©ment celle qu’essaie de faire appliquer le Mouvement au socialisme (MAS) [4]et c’est pour cela qu’il a appelĂ© Ă la mobilisation et aux blocages de routes.

Selon le dĂ©putĂ© du MAS, Gustavo Torrico : « Dimanche passĂ©, Carlos Mesa a expliquĂ© sa dĂ©mission Ă cause des conflits sociaux et des blocages. Mais ensuite, il est apparu Ă©vident que le Fonds monĂ©taire international, l’ambassade des Etats-Unis et principalement le pouvoir pĂ©trolier lui ont mis la pression pour qu’il n’accepte pas une loi qui affecte leurs intĂ©rĂŞts. Ainsi, il a utilisĂ© sa dĂ©mission comme un chantage politique, il a voulu commotionner le pays avec sa dĂ©mission et ainsi freiner le processus d’approbation d’une loi qui favorise les intĂ©rĂŞts des Boliviens en grevant les transnationales pĂ©trolières d’une augmentation des royalties de jusqu’Ă 50%, comme l’exige le rĂ©sultat du rĂ©fĂ©rendum  ».

Pour confirmer cette affirmation, quelques heures avant que le Congrès ne se rĂ©unisse pour traiter l’affaire de la dĂ©mission prĂ©sidentielle, Mesa fit savoir Ă travers d’une confĂ©rence de son ministre de la PrĂ©sidence que mĂŞme si le Parlement rejetait sa dĂ©mission, il Ă©tait dĂ©cidĂ© Ă abonner son poste si les partis traditionnels ne signaient pas avec lui un accord par lequel ils s’engageraient Ă traiter diffĂ©remment la loi des hydrocarbures. ImmĂ©diatement, l’ex prĂ©sident Jaime Paz Zamora (1989-1993) dĂ©clara : « Maintenant nous savons que Mesa veut protĂ©ger le processus de capitalisation (privatisation) de son prĂ©dĂ©cesseur, il est prĂ©occupĂ© par le fait que les entreprises pĂ©trolières paient plus de royalties : c’est la raison de sa dĂ©mission  ».

En tout cas, Mesa et les partis traditionnels ont signĂ© l’accord exigĂ© quelques minutes avant le rejet du Congrès de la dĂ©mission prĂ©sidentielle, mais le principal parti d’opposition, le MAS, a refusĂ© de le faire. Ce qui laisse la Bolivie divisĂ©e. D’un cĂ´tĂ©, le vieux système politique qui appuie Carlos Mesa, avec un important secteur de la population des classes moyennes urbaines en sa faveur ; de l’autre, les mouvements sociaux qui, aujourd’hui, Ă 10 heures [9 mars 2005], ont prĂ©vu de signer un grand pacte social pour freiner le gouvernement de Mesa.

On sait que pourraient adhĂ©rer Ă ce pacte social le MAS d’Evo Morales, le MIP du leader indigène Felipe Quispe, la Central ouvrière bolivienne (COB), la Coordination de l’eau et de la vie, la Fejuve de El Alto [la fĂ©dĂ©ration des assemblĂ©es de voisins] et un large groupe d’organisations sociales et des syndicats. Les plans de ce bloc incluent la poursuite des pressions de la rue et des blocages pour rĂ©ussir Ă ce que la loi des hydrocarbures soit approuvĂ©e dans les termes qu’appuie le MAS. Pour sa part, le prĂ©sident Carlos Mesa, dans son discours devant le Congrès, a appelĂ© ses partisans Ă une grande concentration ce jeudi Ă remplir les places et les rues pour montrer une « opposition militante aux assiĂ©geants des rues  ».

Bien que la permanence Ă son poste de Carlos Mesa se soit rĂ©solue, la crise politique que vit la Bolivie pourrait s’aggraver par un affrontement entre le bloc conservateur qu’essaie de conduire le prĂ©sident et les secteurs populaires menĂ©s par le MAS et Evo Morales.

Walter Chavez l’annonçait dans son article, les diffĂ©rents mouvements sociaux, dĂ©passant ainsi les nombreuses divisions des derniers mois, ont finalement scellĂ© une alliance pour faire front contre la recomposition de la droite en Bolivie et pour imposer depuis la rue l’adoption d’une loi des hydrocarbures favorable Ă la population bolivienne. Dans un tel scĂ©nario de polarisation, des nĂ©gociations ont Ă©tĂ© entamĂ©es ce 10 mars mais, malgrĂ© les quatre heures de discussion, le blocage persiste. Les deux camps ont appelĂ© Ă la mobilisation et plusieurs affrontements ont dĂ©jĂ eu lieu dans le pays. A suivre ...

Notes :

[1L’auteur fait rĂ©fĂ©rence ici aux revendications d’autonomie des populations indigènes ainsi que celles exprimĂ©es par la population, emmenĂ©s par les secteurs patronaux, dans des dĂ©partements orientaux du pays. (ndlr)

[2Gonzalo Sanchez de Lozada, alias « Goni  » est considĂ©rĂ© comme un des principaux artisans de l’application de politiques nĂ©olibĂ©rales en Bolivie. Il fut prĂ©sident de la Bolivie de 1993 Ă 1997 et de 2002 Ă 2003. Il dut dĂ©missionner et prendre la fuite en octobre 2003 suite au soulèvement populaire connu comme la guerre du gaz.

[3Voir : BĂ©nito PĂ©rez, RĂ©fĂ©rendum en Bolivie : Les transnationales sauvent leurs puits. Pour l’instant, RISAL / Le Courrier, juillet 2004. http://risal.collectifs.net/article...
Louis-F. Gaudet, La Bolivie de l’après rĂ©fĂ©rendum : vers un nouveau cycle de contestations ?, RISAL / Obervatoire des AmĂ©riques, septembre 2004. http://risal.collectifs.net/article....

[4Le Mouvement au socialisme est un parti issu des luttes paysannes, indigènes et des producteurs de coca de ces dernières années. Son leader, Evo Morales, est arrivé second àla dernière élection présidentielle en 2002. (ndlr)

Source : La Insignia (http://www.lainsignia.org), 9 mars 2005.

Traduction : FrĂ©dĂ©ric LĂ©vĂŞque, pour RISAL (http://risal.collectifs.net).

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