L’abc de la crise politique bolivienne
par Walter Chávez
Article publi le 7 mars 2005

La Bolivie est un des premiers pays d’Amérique du Sud où fut imposé le modèle néolibéral. En 1985 - après une hyper-inflation galopante et d’incalculables mobilisations sociales, qui poussèrent  la démission le président Hernán Siles Zuazo [1] - son successeur, Victor Paz Estenssoro, du Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR), promulgua le décret 21060. C’est ainsi que commença la « relocalización  » (c’est ainsi que l’on parle des licenciements) de quelques 25.000 mineurs, la protection des investissements étrangers, la déstructuration des entreprises publiques et, principalement, l’adoption d’un programme où les prix étaient fixés par ladite « économie de marché  ».

Il y eut de la résistance sociale mais le nouveau modèle finit par être imposé avec l’idée qu’il était l’unique manière de mener le pays sur le chemin de la « rationalité  » et de la « modernité  » économique et que s’il n’en était pas ainsi, disait Victor Paz, «  la Bolivie mourrait  ».

Effectivement, l’hyper-inflation fut freinée et l’économie eut tendance  se stabiliser. En 1989, le leader du Mouvement de gauche révolutionnaire (MIR) [Jaime Paz Zamora, ndlr] assuma la présidence. En réalité, les mots « gauche révolutionnaire  » étaient seulement formels, héritiers des années 70. L’imposition du modèle néolibéral se poursuivit mais sans se radicaliser. Ce fut avec Gonzalo Sanchez de Lozada - fils d’un Bolivien qui vécut aux Etats-Unis et travailla pour Nelson Rockfeller - que le néolibéralisme fut imposé avec agressivité : Gonzalo Sanchez de Lozada arriva au gouvernement en 1993 et proposa un programme appelé «  le plan de tous  », qui prévoyait  la base de privatiser toutes les entreprises publiques (processus que l’on a appelé « capitalisation  »), de baisser notoirement le chômage et d’augmenter la croissance moyenne du pays vers les 11% par an.

Mais la substance du programme était les privatisations. Sanchez de Lozada privatisa presque tout : les chemins de fer, les services d’eau, l’électricité, le téléphone et les ressources naturelles, en particulier le pétrole et le gaz naturel. Une des conditions requises centrales du processus était qu’aucun entrepreneur bolivien - aucune entreprise nationale - ne pouvait participer aux privatisations car « le Bolivien était corrompu et l’investisseur étranger plus responsable  ». Sanchez de Lozada poussa au maximum le processus, et pour rendre attirant le pays aux yeux des investisseurs - il faut savoir que la Bolivie est un petit pays où les entreprises n’obtiennent pas de hauts taux de rentabilité -, il leur offrit beaucoup d’avantages. C’est ainsi que sont arrivés des capitaux hautement spéculatifs comme ceux de la controversée Enron ou de la brésilienne VASP, qui, en deux ans, mena la compagnie aérienne  la faillite (le Lloyd Aereo boliviano). Cette dernière qui avait un patrimoine de 68 millions de dollars quand elle fut capitalisée (privatisée), fut dévaluée et vendue pour deux millions de dollars deux années plus tard.

Le cas de la privatisation des hydrocarbures fut plus grave. A lieu que les entreprises transnationales investissent dans le pays, la loi de capitalisation baissa les impôts jusqu’ 50%, pour des contrats [concessions] d’une durée de quarante ans. De cette manière, Repsol, Total fina, ELF, British Gas, Enron et d’autres finirent par payer un impôt d’ peine 18%, un des plus bas du monde.

Gonzalo Sanchez de Lozada développa une intense campagne médiatique pour mener  bien le processus de privatisation. Et de fait, la population bolivienne l’appuya majoritairement  cette époque, elle crut dans ses mesures « modernisatrices  » de l’économie. Il n’était pas arrivé pour rien  la présidence avec plus de 30% des votes, un record si nous considérons que les votes en Bolivie sont très dispersés, ce qui oblige  former des alliances de gouvernement.

Après la décennie des années 90, les Boliviens sont entrés dans le nouveau siècle en constatant que rien de ce qu’aurait d » apporter le « plan de tous  » ne s’était accompli. Le chômage n’a pas baissé, il n’y a pas eu de croissance de 11% et les investissements étrangers n’ont pas amené le développement mais seulement la spéculation et la corruption.

Les mouvements sociaux apparaissent

En avril 2000, le peuple de Cochabamba - la troisième ville la plus importante du pays - se rebella et obtint le départ de la transnationale Bechtel, qui administrait les services d’eau potable et avait appliqué une forte augmentation des tarifs. Après une semaine d’affrontements avec les forces policières et de paralysie totale du département, le mouvement populaire sortit triomphant. « Le mouvement social d’un des pays les plus pauvres du continent a infligé sa première grande défaite  la mondialisation  », déclara alors le leader de la Coordination de l’eau et de la vie, Oscar Olivera.

Les secteurs populaires boliviens amorçaient ainsi un nouveau cycle de luttes. L’espace politique bolivien commençait  ressentir l’émergence d’une nouvelle gauche indigène et paysanne, étrangère  la gauche qui s’effondra avec le Mur de Berlin et l’URSS, nourrie de la mémoire historique des rébellions indigènes, et dotées de ses propres répertoires d’action collective : les grèves de la faim, les blocages de routes, les occupations de villes et les insurrections.

En juin 2002, le Mouvement au socialisme (MAS), du leader cocalero [producteurs de coca] Evo Morales, se consolida comme la seconde force politique de la Bolivie, en atteignant 20,5% des voix contre les 22% du MNR, qui portèrent Gonzalo Sanchez de Lozada  la présidence. Mais le plus important eut lieu au niveau parlementaire : le MAS et le Mouvement indigène Pachacuti (MIP) obtinrent 41 sièges et imposèrent comme première mesure que le Congrès autorise l’usage des langues indigènes (aymara, quechua et guarani) dans les débats parlementaires. Ce fut le premier signe - sur le plan symbolique - que le champ politique bolivien cessait d’être dominé par le discours néolibéral, soutenu par les élites patronales et se redéfinissait en fonction des mouvements sociaux plébéiens.

En février 2003, une mission du Fonds monétaire international arriva en Bolivie pour exiger du gouvernement de Sanchez de Lozada qu’il décrète un fort impôt («  impuestazo  ») sur les salaires, afin de colmater la brèche du déficit fiscal, qui atteignait 8,5% du produit intérieur brut (PIB). La mesure provoqua une révolte populaire immédiate qui fit plus de trente morts. Le président s’enfuit du palais du gouvernement durant quelques heures et la mission du FMI, enfermée dans une suite d’un hôtel cinq étoiles, dut se résigner  la révocation de sa mesure.

Six mois plus tard, quand le consortium Pacific LNG (Repsol YPF, British Energy et Panamerican Energy) voulut forcer l’exportation du gaz naturel bolivien aux marchés du Mexique et de la Californie par un port chilien, le mouvement social répliqua avec ladite « Guerre du gaz  », presque 15 jours de manifestations et d’émeutes qui se terminèrent par une insurrection indigène paysanne qui, malgré la violente répression, immobilisa les forces armées et mit en échec le président Sanchez de Lozada, qui prit la fuite vers les Etats-Unis. Mais, bien que les mouvements sociaux avaient l’opportunité de forcer leur arrivée au pouvoir, ils préférèrent soutenir une succession constitutionnelle afin de ne pas interrompre la légalité démocratique. Le vice-président Mesa assuma la présidence de la République.

Mesa le réformiste

Carlos Mesa devint président et s’engagea  respecter un agenda basique imposé par les mouvements sociaux : une nouvelle loi sur les hydrocarbures, un référendum pour décider de l’exportation du gaz et une assemblée constituante que rénovera le pacte social.

La nouvelle loi sur les hydrocarbures devait récupérer la propriété de cette ressource et fixer de nouveaux impôts pour les transnationales. Cependant, le projet de loi que proposa finalement le président Mesa impose de nouveaux impôts aux entreprises pétrolières, mais seulement  l’avenir et de manière très graduelle. C’est- -dire qu’il ne signifie aucun soulagement immédiat pour l’économie appauvrie du pays. C’est pour cela que le MAS prit l’initiative et proposa au Congrès un projet de loi alternatif qui augmente jusqu’ 50% les royalties sur les transnationales qui exploitent le pétrole, en plus de récupérer la propriété des hydrocarbures.

C’est la mère de tout le conflit. Le vendredi 4 mars dernier, le Parlement bolivien, complètement divisé, approuva en première instance un projet de loi où les transnationales pétrolières payeraient des impôts de 32%, mais si on tient compte de la "flexibilité" des lois nationales pour l’évasion fiscale - Eduardo Zegada, directeur du Système des impôts nationaux, a officiellement dénoncé que les entreprises pétrolières doivent 600 millions de bolivianos [1 Euro (EUR) = 10.78719 Bolivianos (BOB)] au fisc -, il est certain que ces entreprises se moqueront du nouvel impôt. C’est pour cela que le MAS demande que des royalties de 50% (un montant fixe qu’on ne peut déduire de rien) soient établies. Face au refus, Evo Morales décida de convoquer les mouvements sociaux  une « bataille finale  », un blocage de routes, des grèves pour réussir  imposer son projet de loi.

Mesa répondit par une man“uvre politique : il présentera sa démission au Parlement, avec la conviction qu’elle ne sera pas acceptée, mais la majorité des Boliviens croit que cela interrompra la continuité démocratique. Si le Parlement n’accepte pas sa démission, la seconde mesure sera de le ratifier et cela lui donnera une nouvelle légitimité politique.

Comme sont les choses, entre lundi et mardi, quand le Parlement se réunira, le sort de Mesa sera décidé. Il est probable que les partis traditionnels, ceux qui ont imposé le modèle néolibéral (le MNR et le MIR, surtout) l’appuient et rejettent sa démission ; mais si le MAS arrive  ce que les blocages de routes et les grèves soient suffisamment contondants, il devra démissionner de toute manière. Dans le cas contraire, les partis traditionnels essaieront de viabiliser un pacte politique qui maintient Mesa  son poste durant plusieurs mois.

Notes :

[1Président de la Bolivie de 1956  1960 et de 1982  1985. (ndlr)

Source : La Insignia (http://www.lainsignia.org), 7 mars 2005.

Traduction : Frédéric Lévêque, pour RISAL (http://risal.collectifs.net).

Les opinions exprimes et les arguments avancs dans cet article demeurent l'entire responsabilit de l'auteur-e et ne refltent pas ncessairement ceux du Rseau d'Information et de Solidarit avec l'Amrique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info