Brésil : février noir, avril rouge
par Raúl Zibechi
Article publi le 21 mars 2005

Le Cône Sud traverse des situations contradictoires. Tandis que le gouvernement argentin continue  jouir du succès du « canje » (l’échange) de sa dette extérieure et se prépare pour la dure bataille avec le Fonds monétaire international (FMI) sur la question des tarifs des entreprises privatisées, le gouvernement uruguayen affronte sa première difficulté -  peine trois jours après l’entrée en fonction de Tabaré Vázquez [le 1er mars 2005] -en déclarant en faillite la principale banque coopérative du pays. Dans le même temps, le président Luiz Inacio « Lula  » Da Silva fait face  de durs conflits suite aux choix économiques et politiques faits.

Février a été un mois amer pour le Brésil. Le 12, Dorothy Stang, une religieuse états-unienne naturalisée brésilienne, fut assassinée, au nord dans l’état du Pará, par des tueurs  gage engagés par des de grands propriétaires terriens et des marchands de bois clandestins. Le 14, la police militaire de l’état de Goiânia a délogé 3 mille « sans abri  », qui occupaient 130 hectares d’un parc industriel, avec un bilan de deux morts, 20 blessés graves et plus de 800 arrestations. Le 15, le Parti des travailleurs (PT) a souffert la plus grande défaite politique en deux ans de gouvernement : il a été écarté de la présidence de la Chambre des députés par une coalition de circonstance, en laissant  nu ses faiblesses. Le nouveau président de la Chambre, Severino Cavalcanti, du Parti populaire, politicien corrompu et de droite, a été élu avec l’appui du « bas clergé  » (les députés avec faible visibilité et faible budget) en promettant d’augmenter leurs salaires. Une défaite qui est le fruit d’alliances avec des forces qu’avant le PT considérait comme néfastes, et qui maintenant se retournent contre lui, en le forçant  faire davantage de concessions dans la recomposition ministérielle imminente du gouvernement.

Mais c’est dans les secteurs ruraux et dans les périphéries des grandes villes que s’accumulent les problèmes les plus graves. « La mort de Dorothy révèle l’univers de la région du Pará. L’occupation désordonnée de terres en est la cause, et elle est faite par des grands propriétaires terriens, des marchands de bois et maintenant aussi par des cultivateurs de soja  », affirme l’évêque Tomás Balduino, président de la Commission pastorale de la terre (CPT). L’organisation a mis le doigt l où ça fait mal : en 2003, il y eut 73 meurtres en zone rurale au Brésil, 33 d’entre eux dans l’état du Pará. De 1985  2004, il y eut dans tout le pays 1.379 morts lors de conflits agraires, 523 d’entre eux dans le Pará. Dans 10 cas seulement, il y a eu un jugement, condamnant,  peine, cinq instigateurs et huit exécuteurs des crimes. En outre, la CPT a dénoncé l’agro-business- celui qu’elle définit comme « agro-bandits  » - comme coupable de la violence actuelle, un secteur productif favorisé par la politique de Lula, dans le gouvernement où elle occupe un portefeuille ministériel. Selon Tomás Balduino, en 2003 dans le Pará, l’agro-business a expulsé de leurs terres, dont elles avaient les titres légaux, 35.292 familles paysannes, et l’année passée 34.850 autres.

Une semaine après le crime, le gouvernement a lancé « le paquet vert  », un ensemble de décrets qui essayent d’arrêter l’occupation illégale de terres par des grands propriétaires terriens et des marchands de bois, et a envoyé 2.000 soldats pour capturer les assassins et garantir la paix. L’ex député du PT et le président de l’Association pour la réforme agraire, Plinio Arruda Sampaio, a indiqué dans la Folha de Sao Paulo le 23 février, que, pour ces cas, la classe politique a conçu un « kit massacre  », qui consiste en « des promesses de punition implacable pour les criminels, la prison pour trois ou quatre suspects, et l’annonce d’actions destinées  donner  l’opinion publique l’impression que le gouvernement est en train d’agir énergiquement  ». Il soutient que les mesures prises maintenant par Lula sont « un rideau de fumée pour dissimuler le manque de courage des plus hautes autorités  ». Les mouvements sociaux et l’‰glise n’ont pas confiance non plus et exigent du gouvernement un approfondissement de la réforme agraire comme seule façon d’arrêter la violence. En 2004, seules 30.000 familles ont été installées, sur les 115.000 que s’était fixé comme objectif le Plan national de la Réforme agraire.

Il y a d’autres raisons qui expliquent la méfiance. Le gouvernement a coupé pour 2005 le budget fédéral de 16 milliards de reais (quelque 6 milliards de dollars), ce pourquoi le ministère de la Réforme agraire ne pourra installer que 40 mille familles, soit la moitié de son objectif, presque la même quantité expulsée chaque année par les grands propriétaires terriens dans un seul état comme le Pará. L’alarme s’est déclenchée. La crise sociale peut dériver en éclats et en une crise politique. João Pedro Stédile, du Mouvement des sans terre (MST), soutient que Lula peut perdre les élections de 2006 s’il ne change pas de direction. Kennedy Alencar, journaliste du conservateur Folha, assure que le gouvernement consacre son énergie  « éviter une conflagration sociale  », appréciation dans laquelle coïncident les agences d’information de gauche Carta Maior et Adital. « De ce bourbier le gouvernement ne sortira plus  », assure Adital, tandis que Carta Maior craint que la réduction du budget pour les réformes puisse incendier les secteurs ruraux.

Un pas de plus dans la pire direction : le 4 mars le gouvernement a décidé la dérégulation du marché des changes, ce qui approfondira le modèle néolibéral. En 2004, la banque Itaú a réalisé le plus grand profit dans l’histoire du système bancaire du Brésil, qui vit un processus de concentration et une augmentation explosive de bénéfices grâce aux taux d’intérêts très élevés.

Les « sans terre  » cherchent  canaliser un mécontentement qui ne paraît pas trouver de direction. L’année passée, le MST a occupé 150 propriétés dans une vague de mobilisations qui fut appelée « abril vermelho  » (avril rouge). Cette année ils sont prêts  doubler le pari, et essayeront une grande action d’impact national, probablement une grande marche nationale qui confluera vers Brasilia, comme celle que le mouvement a effectuée en avril 1997 pour la réforme agraire et pour commémorer le premier anniversaire du massacre d’Eldorado dos Carajás (aussi dans le Pará), sous le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso, avec un grand impact national et international. Beaucoup de paysans qui arriveront  pied  la capitale se demanderont s’il y a eu un changement réel dans le pays gouverné par la gauche.

Source : La Jornada (http://www.jornada.unam.mx), 11 mars 2005.

Traduction : Diane Quittelier, pour RISAL (http://risal.collectifs.net).

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