Sans patron ni censure
Article publié le 4 avril 2005

Le journal El diario de la Región, [de la province argentine du Chaco] a été « récupéré  » en 2002 par ses travailleurs organisés en coopérative. Ceux-ci ont ainsi pu imposer une nouvelle ligne, fortement ancrée dans le journalisme d’investigation. L’enquête sur le massacre de Margarita Belén en est un exemple.

En 2001, la tuerie de Margarita Belén est revenue au centre de l’intérêt médiatique. Les faits se sont déroulés le matin du 13 décembre 1976. Vingt-deux détenus furent tirés d’une prison de Resistencia et fusillés aux environs de la localité de Margarita Belén, dans la province de Chaco. L’événement est revenu aux yeux de l’opinion lorsque le chef de l’armée d’alors, Ricardo Brinzoni fut mis en cause pour sa participation aux faits.

Cependant, l’écheveau d’impunité judiciaire, de complicités militaires et politiques était dénoncé depuis plus d’un an et demi par les rédacteurs du journal El diario de la Región, et ce malgré l’opposition du propriétaire de l’entreprise qui refusait la publication de certains noms. Un an plus tard, la publication fut « récupérée  », après sa mise en faillite, par ses travailleurs organisés en coopérative. Et ce type d’enquêtes est devenu la ligne éditoriale du journal.

« Donnez-nous la possibilité de sortir le journal demain  », demandaient deux des journalistes au syndic [agent officiel chargé de la tutelle de l’entreprise], àla magistrate, àtous ceux qu’ils croisaient. C’était en octobre 2002, le jour où les autorités avaient décidé de donner suite àl’une des quinze demandes de mise en faillite du second journal le plus ancien de la province. A ce moment, son directeur et propriétaire, Bernardo Balbuena, devait àson personnel un an de salaires impayés, des apports provisionnels, des congés payés, et au moins quatre primes de fin d’année.

Peu après, les employés du secteur administratif quittèrent le journal, suivis par la direction. Celle-ci lança une autre publication qui est devenue l’un des trois journaux locaux qui disputent le marché àcelui de la coopérative dans une province où le quotidien le plus vendu est porteño (de Buenos Aires) Olé, suivi de Clarín [conservateur]. Des 70 employés de départ, seuls 43 sont restés, sans argent ni réserves, mais dont le désespoir maintenait farouche la volonté de travailler.

« Pour arriver àéviter la fermeture, nous avons fait une petite cagnotte avec le peu que nous avions. Nous avons bénéficié de la grande solidarité des artistes locaux, qui ont organisé un festival pour collecter des fonds  ». Marcos Salomón, chef de la rédaction, résume la situation d’alors d’une formule qui a le mérite de la clarté : « Nous n’avions même pas d’argent pour bouffer. Mais on avait des c...  ».

Des autorités régionales d’alors, ils ne reçurent de l’aide que pendant un mois : des fournitures et un peu d’argent. Avec ce qu’ils ont pu obtenir du fonds de chômage, les travailleurs réparèrent la rotative pour pouvoir imprimer. L’édifice qu’ils occupent est loué àla Banque du Chaco, un projet d’expropriation a été déposé àla Chambre législative de la province.

« Nous travaillons sur de très vieux ordinateurs Mac, qu’il faut frapper pour qu’ils marchent. Ce n’est pas une métaphore, je le dis au sens propre... Si on ne tape pas dessus, le moniteur ne fonctionne pas. Et notre serveur ne supporte pas plus de dix machines en réseau, alors si on dépasse ce chiffre, il faut en débrancher un...  ».

Selon une enquête réalisée par le gouvernement provincial lui-même àla fin de l’année dernière, El diario de la Región réalisait le deuxième meilleur chiffre de ventes des journaux locaux. « Nous atteignons de toutes petites localités que n’atteignent pas les autres journaux, pour lesquelles nous n’avons même pas de camionnette de livraison. Alors, on envoie les journaux par le car, et avec de la chance, ils arrivent vers midi.  » Ce journal du matin atteint parfois les 3 000 exemplaires quotidiens, et avec 5 000, la situation des travailleurs serait stabilisée. Ils ne gagnent pour le moment pas plus de 450 pesos par mois, et doivent parfois se contenter de 100 ou 150 pesos [1 peso argentin vaut àpeu près 0,25 €]. Ils doivent également augmenter leurs recettes publicitaires et constituer un fonds de réserve.

« Le nouveau gouvernement de la province a annoncé que l’un de ses axes serait le soutien aux coopératives. Mais jusqu’àprésent, nous sommes traités comme n’importe quel autre média, selon la logique capitaliste. Nous avons besoin d’un minimum de soutien, ne serait-ce que l’Etat respecte les normes publicitaires : nous avons les quotas les plus bas des quatre journaux provinciaux, et le tarif est le même qu’àl’époque de la Convertibilité [1 peso valait alors 1 dollar]  », signale Salomón.

La divulgation de sujets liés au thème des droits de l’Homme est l’un des apports originaux du journal. C’est lui, avec sa couverture, qui a obligé àce qu’on se réfère officiellement àce qui s’est passé àMargarita Belén comme ce que cela fut : un « massacre  ».

« La censure était si forte que deux officiers judiciaires impliqués dans le massacre, Carlos Flores Leyes et Roberto Mazzoni, n’étaient jamais mentionnés par les médias locaux. C’est nous qui avons fait qu’ils le soient. Avant, on ne pouvait pas les nommer. En tant que coopérative, nous n’avons plus de censure.  »

C’est le diaro qui a rendu publics :

- Le fait que le Procureur de la Nation d’alors, Nicolás Becerra, a freiné les procédures de destitution et de comparution des officier impliqués.
- Le fait que le chef des services de renseignement de Santiago del Estero [province limitrophe de celle du Chaco], Antonio Muza Azar, a formé [des officiers] àla torture dans le Chaco.
- La liste complète des militaires détenus, avec la photo de chacun d’entre eux, alors qu’ils furent transférés avec le visage recouvert pour que personne ne les voie.
- Le témoignage de témoins clés, comme les employés municipaux qui ont enterré les corps des personnes assassinées.

Ainsi, ces journalistes ont réussi àimposer certains sujets sur la place publique, àprésenter un style de composition différent, dont l’utilisation du gris, ce qui n’était pas habituel dans les publications du Chaco. En respectant forme et fond, ils ont réussi ce qui a pu paraître àcertains moments impossible : que le journal ne s’arrête pas de sortir un seul jour.

Source : La Vaca (http://www.lavaca.org), 16 mars 2005.

Traduction : Pierre Doury (pierre.doury@laposte.net).

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