Cuba : journalisme et malhonnêteté
par José Steinsleger
Article publi le 8 avril 2005

Dans une missive intitulée Letter to Castro [1], un groupe d’écrivains et de journalistes « indépendants  » ont réclamé  Fidel Castro «  la libération immédiate et inconditionnelle de tous les journalistes cubains qui sont emprisonnés  ». Les signataires invoquent l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, qui traite du droit  informer et  être informé.

Diligentée par le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), la missive coïncide avec un communiqué similaire du Département d’Etat, le sabbat annuel qui  Genève [2] discute du « cas cubain  », ainsi qu’avec une protestation issue de La Havane des familles des « journalistes  » emprisonnés déclarant : « Que le gouvernement cubain dénie arbitrairement ce droit constitue un affront  la dignité de l’homme  » .

Dans ses statuts, le CPJ affirme être « une organisation apolitique,  but non lucratif, fondée en 1981 pour lutter contre les abus  l’encontre de la presse et favoriser la liberté de cette dernière dans le monde entier  ». Le terme «  apolitique  » fait toujours bien. En ce qui concerne l’expression «  but non lucratif  », cela reste  démontrer. Le CPJ admet qu’il reçoit des fonds de deux organisations mondiales bien connues : la Fondation Ford et la Société interaméricaine de presse (SIP) [3].

Le CPJ a accordé le prix Liberté de la presse 2001  un journaliste argentin pour les accusations de corruption qu’il a formulées contre le gouvernement de Carlos Menem [4]. Cependant, les communiqués du Comité sont diffusés  travers une « Commission en faveur des droits de l’Homme  Cuba  », laquelle a le soutien d’écrivains comme Marcos Aguinis, ex-assesseur culturel de Menem, partisan déclaré d’Ariel Sharon et de la guerre contre l’Irak.

En Colombie, le CPJ travaille avec la « Fondation pour la liberté de la presse  », organisation qui, pour évaluer les « situations  risque  », coordonne ses activités avec le ministère de l’Intérieur, la Police et le DAS (Sécurité) ; la Fondation Konrad Adenauer (démocrate chrétienne), la SIP et Reporters sans Frontières, courroie de transmission de la Fondation nationale cubano-américaine [5], qui a son siège  Miami.

Au Venezuela, où le CPJ a passé sous silence la censure de toutes les stations commerciales de télévision et le harcèlement de leurs propres journalistes pendant le coup d’Etat d’avril 2002 [6], il reçoit l’appui de la chaîne de télévision Globovision, dirigée par le gangster médiatique Gustavo Cisneros et des journaux El Nacional et El Universal de Caracas.

Le manque de moralité de certains intellectuels et journalistes « indépendants  » confine  l’hypocrisie et  la bêtise. Le droit  « penser autrement  »... En harmonie avec la « communauté internationale  » qui a occupé Haïti, et a enseveli cette nation antillaise sous un martyrologe qui n’émeut déj plus personne ?

Supposons que demain les Etats-Unis envahissent Cuba. Les signataires en question prendraient-ils le fusil pour collaborer avec la « transition démocratique  » ou bien invoqueraient-ils l’article numéro untel des Nations Unies ? Et si l’envahisseur instaurait sur toute l’île des centres de torture comme en Irak, le régime fantoche mis en place recevrait-t-il du CPJ une quelconque lettre  la prose mesurée pour les « affronts contre la dignité humaine  » ?

Le jour où l’on entreprendra des recherches objectives comme « schizophrénie, intellectuels et révolution cubaine au début du XXIe siècle  », on en conclura probablement qu’ notre époque, la haine contre Fidel Castro déchaînait des réactions tellement bizarres que les écrivains du genre « pas avec-ni avec  » se sentaient appelés  jouer le rôle de Jeanne d’Arc déguisée en Greta Garbo ou celui de Spartacus en Kirk Douglas atteint de gâtisme.

Si la question des 23 « journalistes  » les angoisse tant, pourquoi ne s’en prennent-t-ils pas aux signataires du document « Stoppons une nouvelle manoeuvre contre Cuba  » [7], en date du 14 mars dernier ? Serait-ce parce que la condamnation de Cuba se vend mieux que le débat honnête avec 1 300 signatures qui ont un impact sur des millions de personnes dans le monde ?

Ce document « Stoppons une nouvelle manoeuvre contre Cuba  » fut signé aussi par des écrivains qui se sont montrés très critiques envers la révolution cubaine. Mais  l’heure de la vérité, leur conscience et leur véritable indépendance intellectuelle les ont conduits  serrer les rangs contre l’ignominie et la toute puissance de l’empire.

William A. Orne Jr., membre du CPJ, écrivait dans son introduction au livre « Attaques contre la presse en 1997  » : « Dans chaque cas signalé d’abus contre la liberté de la presse, le comité doit d’abord déterminer si les gens impliqués sont des journalistes et si l’attaque ou le harcèlement a un rapport direct avec leur profession. Il s’agit nécessairement d’un procès subjectif. Qui est vraiment journaliste ?  »

Cuba pourrait gracier les mercenaires qui touchaient de l’argent et pointaient au Bureau des intérêts des Etats-Unis  La Havane, ce qui est un fait négligeable pour le CPJ. C’est facile. De toutes façons, le lendemain, le « régime de Castro  » sera accusé de fabriquer des armes biologiques avec le papillon monarque [8] qui vole dans les forêts du Michoacan [état du Mexique, ndlr], et comme dirait Juan Carlos Onetti « de l’indiscutable immondice du monde  » dans laquelle on nous a mis.

Notes :

[2Réunion annuelle de la Commission des droits de l’Homme del’ONU où les Etats-Unis et leurs “alliés” tentent chaque fois de faire condamner Cuba pour violation des droits humains. (ndlr)

[3Voir : “Le vrai visage de la Société interaméricaine de presse (SIP)”, par Pascual Serrano, RISAL, 30 octobre 2003 : www.risal.collectifs.net/article.ph...

[4Carlos Menem, président de l’Argentine de 1989  1999. Son gouvernement est associé  la corruption et  l’imposition de politiques néolibérales agressives. (ndlr)

[5Voir : “Reporters sans frontières (RSF) et la droite radicale cubaine de Floride : une alliance au grand jour”, par Salim Lamrani, RISAL, 2 février 2004 : www.risal.collectifs.net/article.ph...

[6Voir notre dossier : “Coup d’‰tat au Venezuela” : www.risal.collectifs.net/mot.php3 ?i...

[8Célèbre papillon migrateur noir et orange qui parcourt des milliers de kilometres. (ndlr)

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx), 23 mars 2005.

Traduction : Simone Bosveuil.

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