Nicaragua : La marche sans retour des victimes du Nemagon
par Carlos Amorín
Article publiť le 3 mai 2005

Cinq mille personnes affect√©es par le pesticide Nemagon campent depuis presque deux mois √ Managua devant le b√Ętiment de l’Assembl√©e nationale, o√Ļ ils sont arriv√©s apr√®s une marche √ pied. Quarante de ceux qui sont partis de Chinandega [1] sont morts. Depuis qu’ils ont commenc√© √ les compter, elles sont 903 les victimes du produit chimique. Les responsables sont de vieilles connaissances : Dow Chemical, Standard Fruit, Shell.

Dow Chemical fut pionni√®re dans la fabrication du Nemagon, dont l’ingr√©dient actif est le dibromochloropropane (DBCP), qui s’est montr√© tr√®s efficace dans l’√©limination des n√©matodes [2]. Mais en 1958 d√©j√ , la propre entreprise avait d√©tect√© que le produit causait atrophies testiculaires, st√©rilit√© et maux s√©v√®res aux poumons et aux reins d’animaux de laboratoire. Une circulaire confidentielle re√ßue √ l’√©poque par les g√©rants de l’entreprise le prouve. Malgr√© cela, et malgr√© le fait que le d√©partement de l’Agriculture des Etats-Unis ait montr√© son d√©saccord avec les mesures minimes de pr√©caution propos√©es par la Dow et d’autres compagnies, finalement sa vente fut autoris√©e, tout comme sa distribution et son utilisation dans le monde entier.

Les hommes insecte

Presque 20 ans apr√®s, en 1975, et pouss√©e par les innombrables plaintes de contamination de travailleurs ruraux et de ses propres ouvriers aux Etats-Unis, Dow Chemical avertit l’un de ses plus gros clients, la Standard Fruit Company, sur l’effet que pourrait √™tre en train de causer sur les travailleurs des plantations de bananes l’application indiscrimin√©e, et lui a annonc√© qu’elle ne pourrait pas continuer √ lui vendre du Nemagon. La r√©action de la Standard fut imm√©diate : elle mena√ßa la Dow de la tra√ģner devant les tribunaux √©tasuniens pour non respect de contrat. Dow accepta de continuer √ lui vendre le produit chimique uniquement quand la Standard s’engagea √ assumer toute future plainte l√©gale. Ce qu’il y avait de bien avec le Negamon, c’√©tait son bas prix. Pour la Standard, cela sembla une bonne affaire, √ Dow aussi. Ils se mirent d’accord, ils sign√®rent un accord de protection mutuelle, et pendant quatre ans plusieurs milliers d’√™tres humains dans les bananeraies du monde sont tomb√©s malades lentement, trait√©s comme des mouches, puisque la production et l’application du DBCP ne s’arr√™t√®rent pas. Jamais on n’a alert√© les travailleurs sur le danger auquel ils √©taient expos√©s, ni on ne leur a fourni un √©quipement de protection.

Dans les ann√©es qui suivirent, des millions de litres de Nemagon furent appliqu√©s entre autres au Nicaragua, Honduras, Costa Rica, Panama, Equateur, Etats-Unis, Isra√« l, Guatemala, Dominique, Santa Lucia, San Vicente, Burkina Faso, C√īte d’Ivoire, Espagne, Philippines.

En 1975, l’Agence de protection de l’environnement des Etats-Unis (EPA, sigles en anglais) d√©termina que le DBCP √©tait un possible agent canc√©rig√®ne. En 1977, sur 114 employ√©s qui fabriquaient le produit chimique dans une usine de la Occidental Chemical, 35 √©taient st√©riles. En 1979, le Nemagon fut interdit aux Etats-Unis pour presque tous les usages, et on en arr√™ta temporairement la distribution.

Cette m√™me ann√©e, la Standard l’appliquait toujours dans ses plantations de par le monde. Quand le produit fut interdit au Costa Rica, la Standard d√©pla√ßa son stock au Honduras. Il y aurait des preuves selon lesquelles en 1981 Shell le vendit en Afrique, et qu’en 1986 la Standard l’utilisait encore dans ses plantations aux Philippines. Selon le t√©moignage du D√©fenseur du peuple [3] de Panama, Italo Antinori, en 2000, on l’utilisait encore dans ce pays.

Il ne s’agit donc pas d’une erreur, d’un accident ou d’un impr√©vu, mais bien d’un v√©ritable crime, un g√©nocide planifi√©, un crime contre l’humanit√© dont les cons√©quences ne s’arr√™tent pas aux travailleurs directement affect√©s, mais qui se prolongent chez leurs descendants jusqu’√ on ne sait quand, sans compter que le DBCP est tr√®s persistant et reste dans l’environnement pendant longtemps.

Les gens réels

Les t√©moignages sont √©mouvants : ¬« Flor de Maria Mendoza et Jos√© Medardo Romero Medina forment un couple qui a travaill√© dans les plantations de bananes dans les ann√©es soixante. Ils ont eu quatre enfants. Deux sont morts √ la naissance. Un autre va bien (pour le moment), et la petite Ana Maria, de 11 ans, est ce que tragiquement ils appellent une poup√©e de chiffon (Oni√Īa de trapo). Elle pr√©sente des d√©ficiences psychiques, elle ne peut pas parler, ni marcher, ni prendre des choses, et ses os sont fragiles. Elle doit prendre des m√©dicaments pour calmer l’inflammation du foie et de la rate, ainsi que les fi√®vres, pneumonies et diarrh√©es. Elle est assise dans un fauteuil roulant, regardant au loin, sans bouger, comme si elle n’avait rien. ¬ »

Les cas de cancer ne se comptent plus, on calcule que cinq mille d’hommes sont devenus st√©riles, avec des affections de la peau, du syst√®me immunologique, des allergies, des femmes qui ne procr√©ent pas ou qui ont des enfants malform√©s, des personnes qui petit √ petit deviennent sourdes ou aveugles, entre autres maladies. Personne ne sait exactement combien de victimes mortelles a fait le Negamon, mais probablement faut-il parler de milliers dans le monde entier. Pire encore, les personnes affect√©es par le DBCP, les dizaines de milliers de personnes contamin√©es savent qu’elles en mourront. Dans ce cas pr√©cis, avoir √©t√© expos√© au Nemagon a √©quivalu √ une condamnation √ mort pr√©matur√©e.

Jamais il n’y a eu de jugement, et un groupe r√©duit de travailleurs a re√ßu des propositions extrajudiciaires d’indemnisations pour des sommes qu’ils qualifient de ridicules, jusqu’√ 100 dollars, alors qu’aux Etats-Unis les agriculteurs et ouvriers touch√©s par le DBCP re√ßoivent en moyenne cent mille dollars d’indemnisation.

Quelques cinq mille personnes faisant partie du groupe de personnes touch√©es organis√©es le plus nombreux du Nicaragua (Asotrexban), ont march√© jusqu’√ Managua - dans ce que l’on appelle la ‚€˜marche sans retour’ - et depuis presque deux mois, ils campent devant l’Assembl√©e nationale. Depuis le jour o√Ļ ils sont partis de Chinandega √ aujourd’hui, 40 personnes sont mortes, et depuis qu’ils ont commenc√© √ compter leurs morts, le nombre de d√©c√®s imputables au Nemagon monte √ 903. Jusqu’√ pr√©sent ils n’ont √©t√© re√ßus par aucun d√©put√©, et n’ont pu rencontrer que le procureur des droits humains de ce pays, Omar Cabezas, qui a ensuite expos√© le cas devant la Commission des droits humains de l’ONU, r√©cemment r√©unie √ Gen√®ve.

Les acampados (campeurs) exigent le respect des accords du Raiz√≥n, sign√©s il y a un an avec le pr√©sident [du Nicaragua, ndlr] Enrique Bola√Īos. Il y √©tait d√©fini essentiellement la ¬« ratification et la certification de l’engagement pris par le gouvernement en novembre 2002, de conseiller l√©galement aux Etats-Unis les personnes affect√©es, au travers de l’ambassade √ Washington, et que le pr√©sident ne promouvrait pas de modifications √ une loi (la num√©ro 364) qui garantit le droit d’indemnisation aux personnes affect√©es, et l’attention sanitaire √ toutes les personnes contamin√©es ¬ ».

Les chroniques journalistiques qui relatent la r√©alit√© de ce campement (voir www.rel-uita.org/) refl√®tent la qualit√© et l’√©normit√© de cette trag√©die humaine qui se d√©roule √ ciel ouvert, expos√©e √ toutes les cam√©ras et tous les yeux qui veulent la voir, mais qui n’appara√ģt quasiment pas dans les m√©dias. Comme dit Victor Espinales, pr√©sident de l’association des personnes affect√©es, ¬« nous sommes en train de mourir sous les yeux du monde. Que pouvons-nous faire d’autre pour qu’on nous entende ? ¬ »

Notes :

[1Voir l’exposition de photos en ligne ¬« Les Oubli√©s de Chinandenga ¬ » de J√©r√īme Sessini : www.invisu.fr/show.php ?nrep_id=30.

[2Organismes microscopiques qui attaquent les racines des végétaux

[3La Defensoria del Pueblo est un organisme public de défense des droits humains. (ndlr)

Source : REL-UITA (www.rel-uita.org/) / La Insignia (www.lainsignia.org), avril 2005.

Traduction : Isabelle Dos Reis, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).

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