Ha√Įti : ¬« pour le retrait des troupes √©trang√®res ¬ »
par Jo√£o A. Peschanski , Bruno Fiuza
Article publiť le 7 mai 2005

Il y a un mois, une d√©l√©gation internationale de repr√©sentants d’ONG, de mouvements sociaux et de diverses organisations s’est rendue en Ha√Įti √ l’initiative de mouvements locaux dans le cadre de la Mission d’investigation et de solidarit√© avec le peuple ha√Įtien. Pour en rendre compte, nous publions un article de l’hebdomadaire br√©silien Brasil de Fato ainsi qu’une interview d’un des leaders de cette mission, Adolfo Perez Esquivel, Prix Nobel de la Paix en 1980, et publi√©e par le m√™me journal.

Une délégation défend le retrait des troupes
article en portugais

Le probl√®me en Ha√Įti n’est pas militaire, et il n’y a aucune raison de maintenir l’intervention des troupes √©trang√®res, √©tablies dans le pays depuis le d√©but de l’ann√©e derni√®re. Telle est l’√©valuation faite par la Mission d’investigation et de solidarit√© avec le peuple ha√Įtien, men√©e par le pacifiste Adolfo P√©rez Esquivel (voir l’interview ci-dessous) et Nora Corti√Īas, de l’organisation argentine les M√®res de la place de Mai (ligne fondatrice). La mission, compos√©e de 20 repr√©sentants de mouvements sociaux d’Afrique, d’Am√©rique du Nord, d’Am√©rique latine et des Cara√Įbes, s’est rendue en Ha√Įti entre le 2 et le 8 avril, o√Ļ elle a rencontr√© des repr√©sentants du gouvernement, de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Ha√Įti (Minustha) et des organisations sociales ha√Įtiennes.

Dans sa note officielle, la d√©l√©gation internationale consid√®re que le probl√®me du pays carib√©en est d’ordre √©conomique et social, et doit d’√™tre r√©solu dans cette perspective. ¬« Dans ce contexte de crise, la pr√©sence des troupes amplifie la tension, dans une situation qui est d√©j√ assez difficile. En outre, elles portent atteinte √ la souverainet√© d’Ha√Įti ¬ », affirme Sandra Quintela, de l’Institut de politiques alternatives pour le C√īne Sud (Pacs), l’une des repr√©sentantes br√©siliennes au sein de la mission.

Selon Sandra, le retrait des troupes doit √™tre progressif et suivre un calendrier √©labor√© par les mouvements sociaux ha√Įtiens. Les organisations participant √ la mission vont demander des audiences aupr√®s de leurs gouvernements afin qu’ils exercent une pression pour le retrait des troupes d’Ha√Įti. Dans le cas du Br√©sil, cette demande est d’autant plus fondamentale que le commandement des troupes de la Minustha est sous sa responsabilit√©. Sandra affirme que les repr√©sentants br√©siliens de la mission souhaitent demander des audiences aupr√®s du pr√©sident Luiz Inacio ¬« Lula ¬ » da Silva d’ici fin avril, ainsi qu’aupr√®s de membres des minist√®res de la D√©fense et des Relations ext√©rieures.

Des élections stratégiques

D’apr√®s Sandra, les √©lections pr√©vues en octobre (municipales) et novembre (l√©gislatives et pr√©sidentielles) prochains sont extr√™mement importantes pour la stabilisation du pays. C’est pour cela qu’il est n√©cessaire de diminuer la situation de violence en Ha√Įti, qui souffre de la forte militarisation. Parall√®lement, il faut garantir l’autonomie et la souverainet√© du pays.
Les √©lections sont actuellement coordonn√©es par l’Organisation des Etats am√©ricains (OEA), ce que Sandra consid√®re comme un risque : ¬« L’organisme international ne poss√®de pas d’exp√©rience dans la pr√©paration d’√©lections et peut tout mettre en p√©ril. ¬ » La mission d√©fend l’id√©e que d’autres institutions, comme l’Union interam√©ricaine des organismes √©lectoraux (Uniore), l’Institut interam√©ricain des droits humains et le Centre d’aide et de promotion √©lectorale (CAPEL), doivent aider la population √ organiser ses √©lections.

Avec l’aval du Premier ministre ha√Įtien G√©rard Latortue, l’OEA - responsable de presque l’int√©gralit√© du financement des √©lections, estim√© √ 44 millions de dollars - a cr√©√©, courant 2004, des missions sp√©ciales pour g√©rer les √©lections en Ha√Įti. Des techniciens √©trangers vont choisir les bureaux de vote et surveiller le processus √©lectoral, sans qu’il y ait des m√©canismes de contr√īle par la soci√©t√© ha√Įtienne.

Non-respect des droits

Dans sa note, la mission r√©pertorie d’autres points n√©cessaires √ la stabilisation d’Ha√Įti. En particulier le soutien aux organisations ha√Įtiennes qui, selon Sandra, ¬« se battent, r√©sistent, et font montre de dignit√©, ce dont peu sont capables dans des moments difficiles. ¬ » La mission souligne √©galement l’importance de garantir un Etat de droit dans le pays, qui serait menac√© compte tenu des constantes atteintes aux droits humains de la population. En mai, la mission a l’intention de publier un rapport sur le non-respect des droits des Ha√Įtiens, en s’attachant notamment aux violations commises par des membres de la Minustah.

La d√©l√©gation internationale propose que les fonds destin√©s √ des projets de d√©veloppement en Ha√Įti ne soient pas rembours√©s par la population ha√Įtienne, et soient destin√©s √ la r√©alisation de la r√©forme agraire dans le pays. La majorit√© de la population ha√Įtienne est compos√©e de paysans. Les membres de la mission d√©fendent des politiques qui garantissent la souverainet√© du pays, et non pas des investissements en zones franches, comme c’est le cas actuellement, en exploitant des travailleurs sans aucun b√©n√©fice pour le pays. Afin de garantir que ces aspects, parmi d’autres, soient pris en consid√©ration par les organismes internationaux et par le gouvernement ha√Įtien, la mission s’engage √ suivre de pr√®s l’√©volution de la situation en Ha√Įti et √ renforcer les contacts avec les organisations sociales du pays.


Ha√Įti : Le portrait extr√™me de l’Am√©rique latine
Entretien avec Adolfo Pérez Esquivel.
Propos recueillis par Bruno Fiuza

article en portugais

Ha√Įti est un pays d√©sol√©- le plus pauvre de tout l’h√©misph√®re occidental. Depuis le 29 f√©vrier 2004, il subit l’intervention militaire √©trang√®re dont les troupes sont sous la responsabilit√© d’un g√©n√©ral br√©silien, Augusto Heleno Pereira Ribeiro. Une intervention de plus dans la longue s√©rie des occupations militaires dont le pays a d√©j√ √©t√© victime.

La difficile - et triste - situation ha√Įtienne n’est pas une exception. Elle illustre la politique extr√™me men√©e par les grandes puissances dans les pays d’Am√©rique latine. Dans un entretien exclusif pour Brasil de Fato, le pacifiste argentin Adolfo P√©rez Esquivel, Prix Nobel de la Paix en 1980, montre que la mis√®re et la domination militaire sont des cons√©quences du n√©olib√©ralisme, mod√®le que les Etats-Unis veulent imposer √ tout le continent. Esquivel a √©t√© √ la t√™te de la Mission internationale d’investigation et de solidarit√© avec le peuple ha√Įtien, qui s’est rendu en Ha√Įti au d√©but du mois, et pr√©pare un rapport sur les atteintes aux droits humains dans le pays.

Selon l’activiste, l’espoir d’Ha√Įti d√©pend de deux ph√©nom√®nes : l’intensification de la solidarit√© entre les peuples et la r√©sistance des mouvements sociaux de tout le continent √ la politique de domination des grandes puissances. ¬« Nous avons besoin d’avoir notre calendrier clairement d√©fini ¬ », affirme-t-il.

Brasil de Fato - Pourquoi y a-t-il des troupes √©trang√®res en Ha√Įti ?

Adolfo P√©rez Esquivel - C’est une question que nous nous posons sans cesse. Les troupes en Ha√Įti sont diff√©rentes de celles qui occupent d’autres pays. Le g√©n√©ral Heleno a une autre sensibilit√© militaire, diff√©rente de celles que nous connaissons. Il dit clairement que ce n’est pas la force qui va r√©soudre le probl√®me d’Ha√Įti, mais que la solution d√©pend de programmes sociaux, dans lesquels les soldats pourraient apporter une aide. Cependant, les Etats-Unis et l’Union europ√©enne n’envoient pas les ressources n√©cessaires √ la mise en place de ces programmes. Il faut construire des infrastructures de bases, am√©liorer les conditions dans les h√īpitaux, dans les √©coles, en mati√®re d’assainissement. Aujourd’hui, la pr√©sence des troupes n’a aucun sens, et, m√™me si de tels programmes sociaux √©taient mis en place, cette pr√©sence devrait √™tre limit√©e et r√©orient√©e. La recomposition de la police ha√Įtienne, par la formation et en la dotant d’√©quipements, pour qu’elle remplisse de mani√®re effective et correcte la fonction polici√®re est l’un des aspects fondamentaux. Aujourd’hui, l’effectif policier est de seulement 4 mille hommes, ce qui est insuffisant pour contr√īler le pays. Cette force polici√®re, qui doit √™tre constitu√©e, a besoin d’√©thique, de responsabilit√©s et d’√™tre accompagn√©e par la population.

Les troupes √©trang√®res font un travail d’observation. Ne donnent- elles pas l’impression d’√™tre immobiles face au malheur de la population ?

Ce n’est pas aux troupes de reconstruire le pays. Dans ce sens, l’aide internationale devrait √™tre constitu√©e d’√©quipes civiles de solidarit√©, dont le financement a √©t√© promis par les grandes puissances. L’Union europ√©enne dit qu’elle attend la fin des √©lections, pr√©vues pour octobre et novembre, pour envoyer de l’aide, c’est-√ -dire pas avant l’ann√©e prochaine. Il n’y aucun sens √ laisser les troupes stationn√©es en Ha√Įti. La population se lasse de voir ces troupes dans son pays, sans comprendre ce qu’elles font. En outre, l’Etat ha√Įtien est pratiquement sans force. Ce fut clair lors de notre conversation avec le pr√©sident Boniface Alexandre, ainsi qu’avec le Premier ministre, G√©rard Latortue. L’Etat est plus formel que r√©el. Lorsque le pr√©sident nous a re√ßus, dans le palais du gouvernement, il y avait des blonds aux yeux bleus, des soldats am√©ricains, des marines, qui assistaient √ la r√©union. Pourquoi ?

Pourquoi laisser les troupes stationn√©es en Ha√Įti ? Quels sont les int√©r√™ts derri√®re cela, si l’on consid√®re comme na√Įves les d√©clarations selon lesquelles elles se trouveraient dans le pays par solidarit√© ?

Il y a des int√©r√™ts tr√®s clairs pour le Canada, la France, et principalement les Etats-Unis. Il y a des int√©r√™ts √©conomiques et strat√©giques, la proximit√© avec Cuba notamment. Il y a √©galement un aspect qui n’est pas tellement d√©battu : avec l’enl√®vement de Jean-Bertrand Aristide, pr√©sident ha√Įtien renvers√© en 2004, les Etats-Unis ont voulu faire avorter le mouvement populaire qui √©tait en expansion justement contre Aristide. Ils ont renvers√© le pr√©sident et impos√© un syst√®me avec lequel ils contr√īlent les mouvements sociaux ha√Įtiens. Le probl√®me est que ce syst√®me n’arrive pas √ solutionner la grave situation sociale du pays. Il y a diverses atteintes aux droits humains, m√™me de la part des soldats, accus√©s de viols. Il s’agit de cas ponctuels, objets d’enqu√™tes et r√©prim√©s quand ils ont lieu, mais qui augmentent la tension dans le pays. Ha√Įti est un lieu o√Ļ l’espoir, la capacit√© de vivre dignement sont en train d’√™tre vol√©s. Dans ces conditions, la population essaye de survivre, en changeant les choses.

Et si le changement ne vient pas de l’Etat et des puissances √©trang√®res, d’o√Ļ peut-il surgir ?

Il existe des groupes, en Ha√Įti m√™me, qui luttent pour construire un nouveau projet social, mais ils ne constituent pas encore une force alternative au chaos social et √ la domination √©trang√®re. Cela demande du temps... C’est un processus qui avance avec d’autres, avec la r√©forme des institutions, comme le pouvoir judiciaire. L’impunit√© juridique est immense et la corruption, √©norme.

La situation catastrophique d’Ha√Įti est-elle une exception dans la conjoncture latino-am√©ricaine ?

C’est le reflet, √ l’extr√™me, de politiques qui affectent tout le continent, et le monde entier. C’est le r√©sultat du n√©olib√©ralisme, du pillage qui a lieu dans tous les pays pauvres. Les peuples du monde entier doivent regarder la situation ha√Įtienne et voir la mat√©rialisation du n√©olib√©ralisme. Ils doivent regarder Ha√Įti, et voir comment ils peuvent se battre pour ne pas √™tre entra√ģn√©s dans la m√™me situation. La solidarit√© avec le peuple ha√Įtien doit √™tre renforc√©e, sur la base d’une relation de peuple √ peuple, pour que l’autonomie, la souverainet√© et la durabilit√© se construisent. Il faut ins√©rer la lutte du peuple ha√Įtien dans un cadre de lutte continentale. Le peuple ha√Įtien souffre des m√™mes maux que d’autres peuples. En janvier, la Banque mondiale et le Fonds mon√©taire international ont exig√© du gouvernement ha√Įtien qu’il paye une partie des int√©r√™ts de sa dette ext√©rieure, soit environ 52 millions de dollars. C’est un crime, car cela g√©n√®re encore plus de pauvret√©. La dette ha√Įtienne doit √™tre pardonn√©e.

Comment propager la paix, consid√©r√©e comme un mod√®le alternatif, dans le continent ?

Actuellement, les peuples cessent d’√™tre des spectateurs pour devenir des protagonistes du changement social. En Ha√Įti, il existe de nombreuses organisations fortes, comme les organisations paysannes et f√©ministes. Il faut qu’elles aient des liens avec des organisations de tout le continent, un peu comme ce qui se passe au Forum social mondial. Maintenant, il faut que nous ayons la force de d√©velopper notre propre politique, alternative √ celle des grandes puissances. Elles, elles savent tr√®s clairement ce qu’elles veulent pour le monde. Il faut que nous ayons notre calendrier clairement d√©fini. Il y a cependant beaucoup de pression de la part des grandes puissances pour que l’Am√©rique latine ne surgisse pas comme une forme alternative de mod√®le politique. La r√©pression des mouvements populaires en Ha√Įti en est l’exemple.

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Qui est Adolfo Pérez Esquivel
Prix Nobel de la Paix en 1980 en raison de sa lutte contre la dictature militaire argentine, Adolfo P√©rez Esquivel est un d√©fenseur historique des droits humains en Am√©rique latine. Il pr√©side la Fondation latino-Am√©ricaine pour la paix et la justice ainsi que la Ligue internationale pour les droits humains et la libert√© des peuples. Dans ses activit√©s, il faut souligner la d√©fense des protestations non violentes ainsi que l’identification avec les luttes populaires, qui registrent dans son livre Cheminer avec un Peuple (1995).

Source : Brasil de Fato (www.brasildefato.com.br), avril 2005.

Traduction : Marie Lalle, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net).

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