La gauche péruvienne face au soulèvement de Andahuaylas
par Raúl Zibechi
Article publi le 2 janvier 2005

Dans les années 1990, la gauche péruvienne - qui est arrivée  représenter plus de 30% de l’électorat et comptait l’un des plus importants mouvements sociaux du continent - fut littéralement effacée de la carte politique et sociale du pays. Coincée entre les feux croisés du Sentier lumineux [guérilla se réclamant du maoïsme, ndlr] - qui a assassiné des centaines de cadres et de militants populaires - et le terrorisme d’Etat du régime d’Alberto Fujimori [1990 - 2000], la gauche sociale et politique a vécu un processus d’usure et de dispersion qui l’a réduite  sa plus simple expression.

Hugo Blanco, le légendaire dirigeant paysan et guérillero des années 1960 et Javier Diez Canseco, ex-secrétaire général du feu Partido Unificado Marateguista (PUM), sont les rares survivants du naufrage qui maintiennent vivante une éthique d’engagement. Blanco continue d’être actif en appuyant, avec ses 70 ans et sa santé fragile, les mouvements les plus dynamiques et les moins institutionnalisés, en participant activement aux forums sociaux de son pays. Diez Canseco dirige actuellement le Partido Democratico Descentralista, et occupe un siège au parlement. Tous deux partagent une vision critique du mouvement « ethnocacerista  », se refusent  joindre leur voix aux ch“urs - de droite comme de gauche - qui accusent les insurgés de « fascistes  » et rendent responsable de la situation critique que traverse le pays le régime d’Alejandro Toledo [actuel président du Pérou, ndlr], qu’ils accusent de corruption, d’être néolibéral et autoritaire.

Hugo Blanco : L’obsession pour la prise du pouvoir a fait beaucoup de mal.

Les événements de Andahuaylas, dont le protagoniste a été le mouvement etnocacerista, ont été qualifiés par la plupart des analystes de gauche comme étant de tendance « fasciste  », en faisant allusion  l’idéologie de son porte-parole et aux supposées connexions avec le fujimorisme. Vous êtes d’accord avec cette analyse ?

Le mouvement a surgi contre Fujimori et fut appuyé par tous ceux qui étaient contre le dictateur. Il me semble que c’est une stupidité de dire qu’il a des connexions avec Fujimori. Sur son idéologie, on peut parler d’extrémisme mais pas de fascisme. Le Sentier lumineux était plus extrémiste mais ce n’est venu  l’idée de personne de dire qu’il était fasciste. Le fascisme est une idéologie représentative des intérêts du grand capital. Humala (le porte-parole du mouvement etnocacerista) est contre ce grand capital.

Comme expliquez-vous le fait que des secteurs importants des populations andines expriment des sympathies ouvertes avec les etnocaceristas ?

Dans son journal, Humala parle contre les ennemis du peuple de manière simple, il parle des choses qui intéressent le peuple et reflète bien le sentiment de ce peuple, quand il dit par exemple qu’il faut fusiller les corrompus. Je ne suis pas d’accord avec cela, mais c’est une chose que je ne sois pas d’accord, c’en est une autre, la rage impuissante des gens contre la corruption. Cette rage s’est exprimée quand la population de Llave tua  coups de pieds le maire ou quand celle de Azangaro (tous les deux dans le sud du pays), indignée face  la corruption des autorités judiciaires et policières payées par les voleurs, br »la vif un voleur.

A ce qu’il semble, les réalités économiques et sociales dominantes dans le pays permettent de penser qu’il y a des conditions pour que se développent de larges luttes sociales. Mais les organisations populaires n’ont pas été les protagonistes des événements les plus significatifs de ces dernières années. On a plutôt assisté  des « débordements  » depuis la base. Croyez-vous que le mouvement populaire est  la hauteur des défis ?

Cela dépend de ce que tu appelles des organisations populaires. Moi, j’appelle organisations authentiquement populaires, celles qui ont été les protagonistes de ces « débordements  », c’est en elles que je dépose mes espoirs. Cela ne veut pas dire que je méprise les autres, je crois qu’elles sont nécessaires et j’espère qu’elles font partie du processus, mais l’avant-garde est dans les « débordements  ».

Y a-t-il des conditions politico-culturelles au Pérou aujourd’hui pour l’émergence de quelque chose de similaire  ce que fut le Sentier lumineux ? Comment évaluez-vous aujourd’hui, vingt ans après, les résultats du Sentier lumineux des années 80 ?

Malheureusement, si un mouvement rebelle, anti-système, qui appuie, tente d’unifier et impulse ces « débordements  » qui ont un profond sentiment anti-systémique (contre la corruption, en défense de l’écologie, pour une authentique démocratie) ne surgit pas, oui, la résurgence du Sentier est possible.

Le résultat du Sentier lumineux a été plus de 70.000 morts, fondamentalement indigènes et une dictature [celle d’Alberto Fujimori, ndlr] qui a écrasé le mouvement populaire. Nous avons pu expulser Fujimori, surtout le mouvement paysan, quand le Sentier fut vaincu.

Vous êtes d’accord avec la proposition du Sous-commandant Marcos de « ne pas prendre le pouvoir  » ?

Lui, il dit qu’ « il ne s’agit pas de prendre le pouvoir mais de le construire  ». Je suis d’accord avec cette appréciation que moi, j’exposerais d’une autre manière. Premièrement, le peuple, pas un parti en son nom, doit construire du pouvoir. Je crois qu’au Pérou nous sommes en train de faire cela depuis la base, peu  peu de manière dispersée. Je suis pour que cette dispersion soit dépassée, mais ce sera le fait du propre mouvement, pas d’une avant-garde qui donne la ligne  suivre. Le processus de construction du pouvoir est de manière permanente attaqué par l’ennemi. Cette agression lui apprend  se défendre. Plus avancera la construction du pouvoir, plus forte sera cette agression et meilleur sera l’apprentissage du peuple pour se défendre. Je crois que le processus impliquera inévitablement de dures confrontations, l’ennemi ne sera pas conciliant. Le pouvoir populaire devra le déplacer par la force pour développer sa propre démocratie véritable. Mais ceci, ce sera le pas final. Ce qui est mauvais dans la gauche, au moins au Pérou, c’est qu’elle a toujours pensé  la prise du pouvoir sans avoir construit le pouvoir populaire, et par conséquent quelques-uns ont pris les armes en déclarant que « sauf le pouvoir, tout n’est qu’illusion  ». Avec cet objectif, tout était justifié, y compris des massacres contre des paysans qualifiés de « mouchards  ». D’autres se sont accommodés de gouvernements « progressistes  » comme Velasco Alvarado ou Toledo. Enfin, il y a ceux qui « prennent le pouvoir  » en s’emparant de manière antidémocratique des directions des syndicats.

Je crois que cette obsession pour la prise du pouvoir a fait beaucoup de mal, c’est pourquoi j’ai vu avec beaucoup de sympathie la déclaration de Marcos. Malheureusement, il n’a pas été compris et les « preneurs du pouvoir  » continuent  abonder.

Enfin, comment voyez-vous la gauche continentale ? Croyez-vous qu’elle a tiré des conclusions des défaites des années 1970-80 ? De quelles conclusions s’agirait-il ?

Il ne fait aucun doute que nous nous trouvons dans une très bonne période. J’ai 70 ans et je n’ai jamais vu une Amérique du Sud aussi avancée. Nos peuples ont fort avancé de différentes manières.

Je crois que la gauche, pour le moins au Pérou, a pêché par sectarisme, dogmatisme et verticalisme. En plus, une partie a opté pour la lutte armée qui ne reflétait pas le sentiment des gens et par conséquent un reflux s’est produit. Une autre partie s’est laissée absorber par le système. Il me semble que nous devons corriger ces erreurs. Je crois qu’il faut accorder plus d’attention aux « débordements  », mais de manière modeste, non en allant « donner une ligne ( suivre) ».

Javier Diez Canseco : le Pérou vit une crise systémique

Comment est-ce que vous qualifieriez les événements de Andahuaylas ?

La prise du Commissariat de Andalhuaylas,  l’aube du premier janvier, par Antauro Humala et des éléments de son mouvement - « etnocacerista  » - n’est pas une action armée menée par des militaires. La prise s’est produite sans armes, par surprise et, c’est dans la les locaux de la Police, qu’ils se sont emparés des armes. Il n’y a pas de morts dans l’opération. Les quatre policiers morts sont venus après, au cours d’un affrontement dans un autre lieu de la ville. Un « ethnocacerista  » est mort aussi après  cause d’un franc-tireur de l’armée. Un étudiant de Andalhuaylas aussi pour la même raison apparemment.

Qu’est-ce que le mouvement etnocacersita  ?

Autauro Humala est un major de l’armée  la retraite. Son mouvement appelle ses gens « réservistes  », nom donné  ceux qui ont servi dans les forces armées et qui sont dans la réserve ; mais tous ne sont pas des ex-militaires.

L’idéologie ethnocacerista est une conception qui combine une identité ethnique ou raciste, une conception militariste et putschiste, profondément autoritaire (menaces d’exécutions,  tort et  travers), ainsi qu’un ultra nationalisme qui frise la xénophobie.

L’action, selon ma conception, fut militariste et aventurière, sans possibilité aucune de succès et avec pour objectif de se placer dans l’arène électorale.

Ce qui est préoccupant, c€˜est que le « mouvement  » bénéficie de l’appui d’officiers -généraux  la retraite comme l’ex-général Bobbio et a défendu un coup d’état militaire pour faire chuter Toledo.

Mon point de vue, c’est que ce qui s’est passé fait partie d’une crise systémique générale et que Humala fut habile en s’appuyant sur deux revendications nationales que beaucoup, nous soutenons : un autre gouvernement est nécessaire (le pays est accablé, épuisé, écoeuré de la corruption, l’inaptitude et le servilisme économique de Toledo) et il y une nécessité d’un changement de régime politique (ce qui va de paire avec l’écoeurement face au Congrès) et d’une assemblée constituante élue par le peuple.

Selon toutes les données, les rebelles ont un appui et des sympathies dans la population. Dans ce sens et au vu des événements de Puno de cette année, la situation sociale dans de larges zones du pays est la base des événements de Andahuaylas ?

Sans aucun doute, les revendications mentionnées ont un large soutien et l’opposition des partis traditionnels n’a rien fait pour les satisfaire. Ils n’ont pas fait de vraie opposition et s’affilient  la continuité néolibérale. Mais l’action violente, militariste et aventurière n’a pas cet appui. Comme ils ont déj été arrêtés, le secteur de la population andahuaylina qui les appuyait est en train de se calmer. Bien que d’autres aient apporté leur soutien, avec des petits mouvements dans divers points du pays, je crois que l’idéologie etnocacerista et son autoritarisme ne doivent pas provoquer ni ne provoquent de soutien. Mais la protestation, la réaction face au gouvernement est très large.

Existe-t-il une connexion quelconque entre le mouvement et Montesinos, comme l’affirme une partie de la gauche péruvienne ?

Ce n’est pas impossible. Les incohérences, en plus, sont notoires. Le frère de Antauro, Ollanta (nom de son hebdomadaire), a été jusqu’il y a peu agrégé militaire de Toledo en Europe puis  Séoul, avec des revenus mensuels de plusieurs milliers de dollars (on dit plus de 8.000). Cela ne paraît pas cohérent.

On connecte certaines « formes » prises par le mouvement avec des mobilisations qui ont eu lieu dans l’histoire du Pérou, et qui ont été définies comme millénariste. Sur cet aspect, y a-t-il quelque chose de commun avec le Sentier lumineux ?

Il n’y a pas de connexion avec aucun millénarisme bien qu’ils prétendent se revendiquer de la culture Inca (incanato) dans une conception autoritaire, verticale et très propre du militarisme.

Sommes-nous face  un nouveau « cycle de violence  » comme celui qui commença au début des années 80 ?

Il est difficile de prédire cela.

Plus généralement, comment voyez-vous la situation politique du pays, qui semble marcher vers un second gouvernement de Alan Garcia ?

Le pays affronte une crise systémique qui dépasse le gouvernement de Toledo et nécessite des solutions davantage de fond. Il fait face  une crise de son système de représentation et politique et souffre d’une iniquité impressionnante, avec les riches chaque fois plus riches et les pauvres toujours aussi pauvres. Je ne crois pas que nous allions vers un nouveau gouvernement de Alan García, je le trouve bloqué parce que très lié au grand capital qu’il cherche  séduire, pour obtenir les grâces des grandes entreprises. C’est difficile de l’imaginer
commme représentant une alternative.

Source : ALAI, Agencia Latinoamericana de Información (http://alainet.org/), janvier 2005.

Traduction : Frédéric Lévêque et Isabelle Dos Reis, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net/).

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