Pérou : crise politique permanente et nouvelles protestations sociales
par Ramón Pajuelo Teves
Article publi le 25 mai 2005

Au cours de la dernière décennie, les mouvements sociaux ont réoccupé une place importante dans l’agenda thématique des sciences sociales, tant en Amérique latine qu’ailleurs. Les raisons de cette redécouverte, évidemment, ne sont pas uniquement académiques. Elles répondent surtout  la nécessité de rendre visible leur importance politique. Dans un scénario défini par les transformations post guerre froide du pouvoir global et du capitalisme néolibéral, l’émergence de nouveaux mouvements sociaux (et de nouvelles formes de protestation qui y sont associées) semble montrer rien de moins que l’actualité et le renouvellement des luttes anticapitalistes.

A la base de ce nouveau cycle de luttes contre le capitalisme, il semble y avoir un vaste processus de mobilisation sociale qui se déploie  l’échelle planétaire. L’une de ses expressions, et sans doute la plus célèbre, est justement celui que l’on appelle le mouvement anti-globalisation. Ce processus semble mettre en évidence ce qui est occulté par le discours triomphant de la globalisation néolibérale : l’accentuation des inégalités sociales, le changement et l’intensification des formes d’exploitation et de domination, les repositionnements des blocs de pouvoir régional et local, la crise du néolibéralisme, et la reproduction de nouvelles formes d’exclusion et de discrimination.

Dans ce contexte, en Amérique latine, un riche débat sur la place de la région dans le nouveau scénario global se développe actuellement. Cette discussion aborde des thèmes tels que la « colonialité  » (« colonialidad  ») du pouvoir, l’eurocentrisme, les savoirs alternatifs, les modernités périphériques, les défis de la diversité culturelle, entre autres. [1] Le thème des mouvements sociaux a également été repris. [2] Justement, l’un des exemples les plus notoires de ce retour sur les mouvements sociaux est le choix du CLACSO [Conseil latino-américain de sciences sociales - www.clacso.org.ar/] de faire tourner ses activités en grande mesure - surtout ces dernières années - autour du suivi de leurs luttes et du débat sur leurs perspectives. [3]

L’importance politique du regard porté  nouveau sur les mouvements sociaux n’a pas annulé la recherche de nouveaux chemins cognitifs. C’est justement sous cet aspect que l’on peut mentionner les principales avancées et fragilités du retour des mouvements sociaux comme objet prioritaire de la connaissance sociale. Cependant, et comme souvent, l’urgence de la nouveauté est contre-productive par rapport  la nécessité de rigueur conceptuelle. A force « d’ouvrir  » le concept de mouvement social pour nommer ainsi toute forme de mobilisation sociale ou - ce qui est aussi grave -  toute manifestation de résistance dans n’importe quel domaine de la réalité, nous en sommes arrivés  une imprécision qui conduit  des équivoques théoriques et politiquement inacceptables. [4]

Ce texte souhaite illustrer cette situation, non par une discussion conceptuelle, mais par l’examen de la situation actuelle de la mobilisation sociale au Pérou. Nous cherchons  montrer que la période de transition démocratique a impliqué l’émergence de nouvelles et multiples formes de protestation, qui expriment des conflits couvés pendant le fujimorisme [5] néolibéral de la dernière décennie, qui s’articulent avec des processus antérieurs d’exclusion, de domination et de protestation. Cependant, il s’agit d’une mobilisation qui est loin de constituer un mouvement social, dans la mesure où persistent encore la désarticulation et la fragmentation des intérêts sociaux et du tissu social, principalement au sein des secteurs populaires. Malgré une certaine récupération des possibilités de politisation d’intérêts, exprimée dans certaines organisations et luttes récentes, prédomine encore la crise de représentation politique, ainsi que l’absence d’un horizon programmatique alternatif. La norme reste la fragilité politique des luttes sociales, la difficulté dans leur articulation, et l’absence d’acteurs politiques pleinement organisés. L’exemple péruvien - nonobstant sa particularité - peut permettre un regard prudent en termes académiques, et plus utile en termes politiques, sur la situation des mouvements sociaux dans le reste de l’Amérique latine.

Les (impossibles) promesses de la transition démocratique

Au Pérou, depuis la fin de l’an 2000, avec la chute du régime fujimoriste et l’ouverture de la période de transition démocratique, les possibilités semblaient s’ouvrir pour le développement d’un vaste processus de démocratisation sociale et politique. A cela a correspondu le début de la réforme de l’Etat, dont font partie les processus de régionalisation et décentralisation qui se mettent en place actuellement. De même, la création d’une Commission de la vérité, chargée d’éclaircir les violations des droits humains commises pendant le conflit armé qui avait commencé en 1980. Tout comme la décision de procéder  la réforme des Forces armées, qui durant toutes les années 90 ont constitué le soutien du gouvernement autoritaire d’Alberto Fujimori et de son réseau de corruption (la plus large et la plus scandaleuse mafia politique de toute l’histoire péruvienne). Ainsi le fonctionnement d’un espace de dialogue entre les diverses forces politiques et sociales, appelé Accord national, fut favorisé et l’usage a été introduit dans la législation de mécanismes de concertation et de participation aux divers niveaux de gouvernement. Non seulement il semblait possible, mais surtout nécessaire, de laisser derrière les décennies de violence et d’autoritarisme néolibéral, en forgeant des bases solides pour un pays réellement éloigné de la vieille société de seigneurs héritée de la longue histoire coloniale et républicaine. Société dont les tentacules s’étendent  travers le centralisme, le racisme, l’absence d’une citoyenneté pleine pour l’ensemble des Péruviens et l’extrême inégalité (née de tout ce qui précède) qui organisent la vie quotidienne, ainsi que le pouvoir matériel et symbolique étatique et non étatique.

L’ aggiornamento néolibéral de la société

Sur le terrain nourri par l’impact de la violence, ainsi que par la sévère crise économique déclenchée depuis la moitié des années 70, durant toutes les années 90, il a été possible d’imposer, depuis l’Etat, un nouveau cycle modernisateur au visage néolibéral et autoritaire. La forme politique de cette modernisation fut le fujimorisme, dont la base fut l’alliance de pouvoir entre la technobureaucratie étatique, les élites patronales et les Forces armées, sous la forme idéologique du néolibéralisme. [6]

Mais le fujimorisme, comme toute dictature, ne fut pas seulement un projet pour l’administration de l’Etat. Il a requis aussi la mise en “uvre de mécanismes effectifs de contrôle sur l’ensemble de la société. Ceci a eu deux aspects : d’un côté, on a impulsé un processus de « développement  » et de « modernisation  » nourri par l’ouverture au libre marché et  l’exécution de programmes visant  couvrir les expectatives sociales (par l’exécution de travaux d’infrastructure, comme des routes, des ponts, des écoles, et des programmes sociaux de soulagement de la pauvreté via des organismes créés  cet effet). Mais en réalité, sous le mirage fujimoriste, la pauvreté s’est étendue au point de transformer le pays en l’un des plus pauvres et des plus inégalitaires de l’Amérique latine. En second lieu, de manière systématique, ont été exécutées des actions destinées  fragmenter le tissu social existant, utilisant pour ce faire le prétexte de la lutte contre la subversion. L’existence de commandos militaires et paramilitaires d’anéantissement - comme le célèbre Groupe Colina - ne fut que la pointe visible de l’iceberg d’une politique systématiquement mise en “uvre, tout au long de la décennie, pour briser toute forme de tissu social organisé, particulièrement au sein des secteurs populaires. Ceci a inclus des formes de répression ouverte massive ou sélective, des opérations de contrôle préventif, une militarisation quotidienne et diverses formes de contrôle psychosocial des masses. En ce qui concerne les partis politiques, leur crise de représentativité et d’insertion sociale fut approfondie en grande partie par l’impact de la néolibéralisation sociale et étatique. La plupart ont disparu, et ceux qui ont survécu ont été vaincus dans les urnes par divers mouvements indépendants  qui a profité le discrédit des partis et de la politique elle-même. Le rejet des partis et de la politique, appelée « vieille politicaillerie  », a été nourri systématiquement depuis l’Etat pendant la « décennie de l’anti-politique  » (Degregori, 2001) qu’a signifié le fujimorisme. Les structures organisationnelles et les principes idéologiques des partis ont été remplacés par une conception hautement pragmatique de la participation politique, en marge de toute institution et motivée surtout par la recherche de bénéfices personnels et de groupes. De cette manière, un processus de fragmentation et de désarticulation sociale sans précédents s’est consolidé dans l’histoire péruvienne. Fragmentation et désarticulation qui ont liquéfié les intérêts sociaux populaires, affectant la possibilité de représentation politique effective.

C’est pour cette raison que, si l’on veut parler du cas péruvien, il est non seulement nécessaire de parler d’une crise de représentation politique, mais plutôt d’une crise de « représentabilité  ». [7] Tout ceci est en lien avec le succès du néolibéralisme et avec le fujimorisme. A la différence de ce qui s’est passé dans d’autres pays andins, comme l’Equateur et la Bolivie, l’imposition des politiques néolibérales n’a généré aucune forme de résistance sociale organisée au Pérou. Le facteur qui a aplani le chemin du projet néolibéral a été la désarticulation du tissu social et des intérêts des secteurs populaires, comme effet de l’action combinée de la crise économique, de la violence politique et de l’application des politiques néolibérales. Pendant le fujimorisme, le revers du processus  succès de néolibéralisation de la société et de l’Etat a été la destruction des organisations et des mouvements sociaux, ainsi que la diminution du degré de « représentabilité  » politique des couches populaires. Le résultat a été un véritable aggiornamento néolibéral de la société. [8]

La timide renaissance des protestations sociales pendant la fin du fujimorisme

Depuis l’application du « fujishock  » néolibéral d’ao »t 1999 [9], les protestations et les mobilisations ont disparu comme par magie de la scène péruvienne. Durant tout le premier gouvernement de Fujimori (1990-1995), les exceptions  cette situation ont été très rares. Cependant, on a commencé  noter un léger changement depuis la moitié de la décennie. Le premier indicateur de ce changement fut la réaction provoquée par la promulgation de ladite « loi d’amnistie  » en juin 1995. L’indignation devant cette mesure - qui disculpait les militaires auteurs de violations de droits humains pendant la guerre interne - a été extrêmement large. [10] Deux ans plus tard, en 1997, les étudiants universitaires sont revenus en scène, par la réalisation de multiples marches et manifestations en opposition au régime, qu’ils ont commencé  taxer publiquement de dictature. Une couche générationnelle de jeunes qui n’avaient pas élu Fujimori dans les urnes, et qui pratiquement n’avait pas connu d’autre gouvernement, fit son émergence dans la vie politique par la formation d’une multiplicité d’organisations (notamment des associations, des collectifs et des groupes étudiants).

Le second facteur qui commença  changer le climat de passivité sociale fut le mécontentement de la population résidant dans les régions. Face  l’accentuation du centralisme limeño [de Lima, la capitale, ndlr] de la part du gouvernement, un sentiment de rejet commença  se manifester. Il s’est exprimé par la formation de divers fronts régionaux.

Durant les dernières années du régime, ces fronts régionaux ont constitué la principale opposition aux plans de réélection de Fujimori. Par l’appel  des grèves régionales,  des marches et des mobilisations de protestation, ils sont parvenus  générer un climat croissant de rejet du fujimorisme. Le plus notoire fut le Front civique de Loreto, qui est parvenu  se transformer en un articulateur effectif du mécontentement politique de sa région grâce  l’existence d’un sentiment répandu opposé  la signature du traité de paix avec l’Equateur [11]. Plus tard, ce front civique est parvenu  articuler une plate-forme anti-néolibérale et anti-dictatoriale, mais sans abandonner le nationalisme éculé opposé  la paix avec l’Equateur.

Parmi les autres fronts régionaux, deux se sont détachés surtout : le Front élargi d’Arequipa (Frente Amplio de Arequipa) et le Front régional de Cusco. Tous deux sont parvenus  développer d’importantes protestations et ont même eu une certaine présence politique au niveau national. A leur meilleur moment, ils sont même parvenus  former une Coordination nationale de fronts régionaux, mais les limites de celle-ci furent aussi celles des fronts eux-mêmes : le divisionnisme et le manque de durabilité, au-del des protestations. Malgré leur manque d’articulation et d’organisation, les luttes menées par les étudiants, les fronts régionaux et d’autres secteurs furent importantes pour alimenter le vaste sentiment de rejet civique de la dictature. Celui-ci se fit connaître au moment où l’on apprit les plans de réélection de Fujimori. Le personnage qui a canalisé le mécontentement croissant contre le régime fut le candidat de l’opposition, Alejandro Toledo [actuel président de la République, ndlr], qui grâce  sa modeste origine sociale et son discours électoral basé sur les promesses de travail, de bien-être et de reconnaissance des régions, parvint  obtenir l’appui de larges secteurs de la population. Mais Fujimori imposa sa réélection au moyen d’une fraude scandaleuse pendant le processus électoral. Le 28 juillet, jour de son investiture en tant que président pour la troisième fois consécutive, eut lieu la Marche des Cuatro Suyos, convoquée par Alejandro Toledo. Ce fut la manifestation la plus importante de la période, et la démonstration la plus claire de l’usure absolue du régime. Ce qui suivit ensuite fut une succession accélérée d’événements qui en seulement quatre mois conduisirent au renversement spectaculaire du régime. Ceci advint surtout grâce  l’intensification des contradictions existantes  l’intérieur du fujimorisme. Le fait qui précipita les choses fut la révélation, en septembre 2000, d’une vidéo qui montrait le conseiller Vladimiro Montesinos - authentique Raspoutine de la dictature fujimoriste - en train d’acheter en dollars sonnants et trébuchants les faveurs politiques d’un parlementaire d’opposition pour s’assurer ainsi le contrôle politique du parlement. Deux mois durant, Fujimori essaya de feindre une distance par rapport  son puissant conseiller, mais les révélations autour du profond caractère corrompu de son gouvernement, son absolue illégitimité dans tout le pays, et les croissantes pressions internationales le poussèrent  convoquer de nouvelles élections, en annonçant qu’il ne se représenterait pas. Cependant, il préféra fuir au Japon, et feindre une démission par un fax envoyé le 20 novembre 2000.

L’apparition des nouvelles protestations sociales durant la transition démocratique

Au début de la transition démocratique, la situation prédominante était celle d’une extrême fragilité sociale et politique. En termes sociaux, la faiblesse du tissu organisationnel et la désarticulation de revendications et d’intérêts prévalaient. Les conflits sociaux - efficacement contenus pendant le fujimorisme - paraissaient opaques, isolés et même inexistants. En termes politiques,la permanence de la crise de représentation des partis, qui semblaient renfermés sur eux-mêmes, sans grand enracinement avec la société que (théoriquement) ils devaient représenter, était évidente. De plus, les acteurs politiques maintenaient leur faiblesse organique et idéologique. [12] L’élection présidentielle et parlementaire de 2001 montra l’absence des partis politiques et la prolongation de l’informalité et du pragmatisme prédominants pendant le fujimorisme. [13]

Pendant les huit mois du bref gouvernement de transition de Valentín Paniagua (de novembre 2000  juillet 2001), le climat de mobilisation sociale des dernières années du fujimorisme se dilua presque complètement. Il y eut un virage dès les premiers mois de gouvernement d’Alejandro Toledo. Petit  petit, de long en large sur le territoire national, les protestations et les plaintes, de la part de secteurs très divers augmentèrent : des ex-fonctionnaires de l’Etat renvoyés pendant le fujimorisme, des retraités, des usagers des services publics, des agriculteurs, des micro-entrepreneurs, des transporteurs, des communautés paysannes et même des femmes au foyer. Le contexte de transition démocratique offrit un scénario propice pour « l’apparition  » de nombreuses revendications et conflits couvés au cours de la mise en “uvre du néolibéralisme, mais efficacement contenus par le fujimorisme. Prévoyant que la mobilisation sociale pouvait augmenter, le gouvernement opta pour la voie du durcissement face aux protestations. Sous prétexte de préserver  tout prix la « paix sociale  » pour maintenir la transition et la stabilité économique pour les investissements, on arriva  l’extrême de criminaliser pénalement les protestations sociales. De cette manière, il était clair que « la main de fer  » annoncée par le ministre de l’Intérieur, Fernando Rospigliosi, en septembre 2001, équivalait  une authentique fujimorisation de la gestion de l’ordre public.

La véritable explosion sociale arriva avec ce que l’on appelle « l’arequipazo  » de juin 2002. Bien qu’il y eut aussi au cours des mois précédents quelques protestations violentes [14], ce fut l’opposition de la population d’Arequipa  la poursuite des privatisations qui constitua une véritable inflexion de la mobilisation sociale. La pomme de discorde fut la privatisation de l’Entreprise de production électrique d’Arequipa (EGASA), et de l’Entreprise de production électrique du Sud (EGESUR). Le 14 juin, divers groupes locaux organisés ignorèrent l’autorité du président de la République, en appelant la population  protester pour éviter ces privatisations. Les jours suivants, les rues d’Arequipa furent le théâtre de larges mobilisations, ainsi que de graves affrontements avec les forces de l’ordre, faisant un mort et plus d’une centaine de blessés.

Le gouvernement décréta l’état d’urgence pour 30 jours dans la région, chargeant les Forces armées du contrôle de l’ordre public. Mais ceci ne fit pas faiblir les protestations, qui s’étendirent  l’ensemble de la région. Devant cette situation, le gouvernement n’eut d’autre option que de faire marche arrière, et de suspendre la vente des entreprises.

La protestation réussie d’Arequipa fut le premier coup de cloche d’un large refus de la poursuite des politiques néolibérales dans le pays. Ainsi, elle semblait mettre  découvert l’insoluble tension existante entre la démocratie et le néolibéralisme, questionnant de cette manière la possibilité d’allier transition démocratique avec continuité économique.

En mai 2003, un an après les événements d’Arequipa, le gouvernement dut affronter une crise plus grave déclenchée par les protestations sociales. L’année avait commencé dans un climat conflictuel qui s’est exprimé par un grand nombre de manifestations et de revendications en divers lieux du pays. Une des protestations les plus fortes fut la paralysie par les milliers de cocaleros d’Ayacucho du Valle de los Rios Apurimac y Ene (VRAE), qui ont soutenu une grève en défense de leur droit  cultiver la feuille de coca et contre les politiques d’éradication de la part de l’Etat. Ils réalisèrent notamment une marche jusqu’ la capitale de l’état, Huamanga, qui a donné lieu  des affrontements avec les forces de l’ordre, faisant plusieurs blessés.

Pendant le mois de mai, le climat conflictuel parvint  son sommet. Une escalade de grèves et de protestations mit en échec le gouvernement, générant une crise politique, dont un des ingrédients fut la déclaration de l’état d’urgence et la descente dans les rues des militaires. Les protestations commencèrent le 6 par la grève des transporteurs de marchandises et de passagers, qui paralysa une grande partie des routes, notamment celles du sud du pays. Le 12 mai, les enseignants affiliés au Syndicat unitaire des travailleurs de l’éducation péruvienne (SUTEP) initièrent une grève nationale  durée indéfinie, réclamant l’augmentation de leurs salaires. Cette action eut un énorme impact, s’agissant de l’un des syndicats les plus puissants (il regroupe plus de 300.000 enseignants), et paralysant les services d’éducation de base dans tout le pays. Il s’agit de plus d’une action qui semblait annoncer une récupération du mouvement populaire : après plusieurs années de crise et d’incapacité d’articulation des intérêts des enseignants, le SUTEP parvenait  faire une grève nationale. Un processus de récupération syndicale accéléré depuis la fin du fujimorisme se trouvait certainement  la base de cette protestation. Mais l’autre nouveauté résida dans la division évidente au sein du syndicat. Un secteur minoritaire extrémiste, appelé Comité national de réorientation et reconstitution du SUTEP, dirigé par Robert Huaynalaya, fit son propre appel  la grève  quelques jours d’écart, mettant en question publiquement la légitimité de Nilver López, secrétaire général du syndicat. En outre, un autre petit secteur annonça son désir de démocratisation du SUTEP, critiquant autant la direction officielle que la fraction extrémiste. La situation du SUTEP illustre très bien celle des syndicats et des organisations sociales subsistant dans le pays après le fujimorisme. Ils réapparaissent sur la scène publique, mais avec une énorme fragilité organique, aggravée par des problèmes de légitimité et de sérieuses divisions internes, ce qui les empêche d’avoir un rôle public plus effectif. [15]

En soutien  la grève des enseignants, le 13 mai, le Front patriotique de Loreto réalisa une manifestation dans cette région. Elle fut suivie par le début de la grève des travailleurs du pouvoir judiciaire le 21 mai, et par la réalisation d’une marche convoquée par la Centrale générale des travailleurs du Pérou (CGTP) - l’organisation syndicale péruvienne la plus importante -, le 21 mai. Mais la goutte qui fit déborder le vase fut le début d’une grève agraire, qui, convoquée par la Junta Nacional de Usuarios de Riego le 26 mai, parvint  une large mobilisation, bien que localisée surtout le long de l’axe côtier.

Le gouvernement, mis en échec par les protestations sociales, décida de recourir le 27 mai  la déclaration de l’état d’urgence, dans le but de freiner les protestations et d’empêcher celles qui étaient annoncées (principalement la grève des travailleurs de la santé, convoquée pour ce même jour). Les Forces armées assumèrent le contrôle de l’ordre intérieur dans douze des vingt-six régions du pays, fait qui constitua une sorte d’épitaphe de la transition démocratique. Cependant, contre la prévision du gouvernement, il se trouva que la mesure extrême de déclarer l’état d’urgence et de militariser le contrôle de l’ordre publiceut l’effet inverse. Les protestations violentes ne se firent pas attendre, en désobéissance franche de l’état d’urgence. Le 29 mai, la répression démesurée des militaires Puno - qui fit un mort et plus de 60 blessés - généra l’indignation du pays et une large remise en question du gouvernement. Le 3 juin, la CGTP appela  une journée nationale de protestation contre l’état d’urgence, qui fut moyennement suivie. [16] L’état d’urgence se prolongea trois semaines, jusqu’au 26 juin.

La protestation sociale pendant l’année 2004

Pendant le reste de l’année et les premiers mois de 2004, la situation d’instabilité sociale s’est poursuivie, tandis que le pays observait avec surprise que la crise politique devenait permanente. Les deux ingrédients qui aggravèrent la crise furent la très basse popularité du président Toledo, et les multiples dénonciations dans la presse de cas de corruption existant au sein du gouvernement. A plusieurs moments, les dénonciations dans la presse se transformèrent en véritables scandales qui firent baisser encore davantage la popularité de celui-ci. La situation connut son point le plus critique quand on découvrit, en janvier 2004, que le conseiller présidentiel, César Almeyda, avait eu des conversations avec un membre de la mafia fujimoriste - rien de moins que le « caissier  » de celle-ci, le général Oscar Villanueva - dans le but de négocier sa situation légale. Almeyda lui-même signala que Fernando Olivera - chef du Frente Independiente Moralizador, parti allié au gouvernement - était au courant de ces négociations. Les délits de ce conseiller, qui avait été chef du Conseil national du renseignement (Consejo Nacional de Inteligencia), rappelèrent les pratiques mafieuses qui existaient pendant le fujimorisme : tout comme le conseiller de Fujimori, Vladimiro Montesinos, mais  une échelle bien moindre, le conseiller Almeyda était parvenu  tisser un réseau de corruption depuis son poste élevé au sein de l’Etat.

Les mois suivants, les révélations autour du cas Almeyda continuèrent, faisant augmenter le discrédit de l’administration et le mécontentement de larges secteurs du pays. Ainsi, les dénonciations contre divers personnages liés au gouvernement et  des membres de la famille du président n’ont pas cessé. Ce pourquoi, la critique situation de crédibilité et de légitimité du président a provoqué des rumeurs sur la possibilité de sa démission, qui fut même demandée par quelques leaders politiques de l’opposition.

Au début de l’année, la possibilité d’une nouvelle action de protestation de la Confédération nationale des producteurs agraires des régions (cuencas) cocaleras [productrices de feuilles de coca, ndlr] du Pérou (CONPACCP),  Lima, prit de l’ampleur, et ils annoncèrent la réalisation dans la capitale de leur deuxième congrès national. Celui-ci s’est tenu de toutes manières, largement couvert par la presse, mais s’y sont approfondies encore davantage les divergences entre les directions des différentes régions (cuencas), créant ainsi une division de la Confédération. Malgré cela, les cocaleros qui ont continué d’appartenir  cette organisation réalisèrent une marche qui arriva  Lima le 21 avril, y restant plusieurs semaines sans obtenir de grands résultats et dans une situation de solitude et d’isolement croissants.

Le 26 avril, il y eut un événement qui montra la gravité de la crise politique et les profondes carences du processus d’institutionnalisation démocratique. Ce jour-l , la population de la localité de Llave [17] assassina brutalement son maire, qui n’était en poste que depuis un an, et qu’elle accusait de commettre des actes de corruption. Le pays découvrit avec horreur, par les scènes de lynchage du maire diffusées par la télévision, que des milliers de paysans et d’habitants aymaras étaient mobilisés depuis trois semaines, exigeant d’être entendus par les autorités. Derrière les événements, il y avait les erreurs de gestion de Cirilo Robles, le maire assassiné, mais aussi le conflit pour le contrôle du pouvoir local et les ressources municipales entre celui-ci et le maire adjoint, Alberto Sandoval, ainsi que la complexe et conflictuelle relation entre le pouvoir étatique, représenté par la municipalité provinciale, et la population rurale, composée de paysans indigènes aymaras.

L’un des éléments qui attisèrent le conflit entre la municipalité et les paysans semble avoir été le changement des règles du jeu établies depuis la création de la province en 1991 (qui incluaient le transfert de ressources municipales aux villages ruraux, que le nouveau maire avait réduites). L’opposition était parvenue  canaliser le mécontentement de la population, surtout après une séance du conseil municipal ouvert qui s’était mal passée et termina en affrontement en pleine place de Llave le 2 avril. Depuis lors, et jusqu’ la fin des événements, les paysans prirent la ville, exigeant la démission du maire, sans obtenir d’attention particulière de la part des autorités nationales.

Ce ne fut qu’avec la mort du maire que le reste du pays s’intéressa  Llave, et ce fut alors seulement que diverses autorités régionales et nationales tentèrent de calmer les esprits des paysans et des habitants qui étaient toujours mobilisés. Cependant, les négociations furent un échec retentissant. La population ignora les dispositions du Jurado Nacional de Elecciones pour le remplacement du maire et réalisa, tout au long des mois qui suivirent, divers blocages, exigeant la reconnaissance d’un maire nommé par eux-mêmes. [18]

Les événements de Llave reflètent,  petite échelle, la gravité de la crise de représentation politique du pays, ainsi que les difficultés du processus de décentralisation mis en place comme faisant partie de la transition démocratique (qui inclut la création des nouvelles régions et la mise en place de divers mécanismes de concertation et participation citoyenne, qui n’ont pas fonctionné  Llave). Comme il est suggéré dans une étude récente (Degregori, 2004), les instances de l’Etat sont tout simplement inopérantes face  la gravité de la crise sociale et politique existant dans la région. La toile de fond des événements est encore la situation de pauvreté, d’abandon et de manque de reconnaissance perçue par la population face  un Etat qui non seulement est vu comme lointain, mais aussi comme étranger. L’énorme abîme existant entre la réalité quotidienne de Llave - teintée d’inégalité et d’exclusion, même s’il s’agit d’une zone de dynamisme économique dans la région de Puno - illustre les carences persistantes des formes de construction de démocratie et de citoyenneté régnant encore dans le pays.

Après Llave, deux autres événements ont troublé la conjoncture politique nationale. Le premier d’entre eux eut lieu  Ayacucho, où le 1er juillet s’est déclenchée une violente émeute populaire, avec l’incendie de divers bâtiments, qui fit des dizaines de blessés. A l’origine des faits, l’appel, le 21 juin,  une grève nationale des enseignants par le Comité national de réorientation et reconstitution du SUTEP (le secteur extrémiste « classiste  » de ce syndicat auquel nous avons fait référence précédemment). Le prétexte de cette initiative - qui recherchait en réalité la notoriété politique publique de ce secteur - fut la tentative gouvernementale supposée de privatisation des services éducatifs. La grève ne fut suivie que dans les quelques endroits où le Comité a de l’influence, comme c’est le cas  Ayacucho. L , les enseignants grévistes prirent les installations de la municipalité provinciale de Huamanga, la capitale départementale, afin de faire pression sur le gouvernement pour qu’il entende leurs revendications. Dans la nuit du 1er juillet, la police commit l’erreur de les déloger par la force, provoquant un affrontement qui fit plusieurs blessés. Dans la matinée, le centre de la ville se transforma en un authentique champ de bataille entre divers secteurs de la population mobilisée et la police, qui s’est montrée incapable d’arrêter les actes de vandalisme et de violence. La cible de la colère populaire fut le gouvernement régional, dont le siège fut pillé et incendié,  l’instar d’autres édifices et commerces.

Le gouvernement réagit en annonçant qu’il s’agissait d’une protestation impulsée par le Sentier lumineux, et qu’il ne permettrait pas le retour du terrorisme dans le pays. Face  cela, durant les jours qui suivirent, divers secteurs de la population - parmi eux les jeunes universitaires et les habitants de divers quartiers de la ville - se mobilisèrent contre le gouvernement, exigeant le respect des ayacuchanos et refusant d’être taxés de « terroristes  ».

Le second événement qui agita la conjoncture politique après Llave fut la protestation de la population de Cajamarca - région de la Sierra Norte du pays - contre l’exploitation minière menée par l’entreprise Yanacocha, la plus importante entreprise d’exploitation d’or au Pérou. Le 2 septembre, près de trois mille paysans de différentes communautés prirent le cerro (colline) Quilish, source des principales rivières de la région, et en outre considéré comme un « apu  », ou cerro sacré. Leur objectif était d’arrêter les activités d’exploitation minière réalisées par l’entreprise en question. Le grave affrontement, qui eut lieu avec les 300 policiers qui surveillaient les installations de l’entreprise minière, fit 27 blessés parmi les paysans et les policiers.

La furie des paysans fut visible au cours de la destruction des installations et des véhicules : quelques 30 camionnettes de l’entreprise furent mises en pièces. Dans les jours qui suivirent, les médias firent une large couverture de l’escalade des événements, qui transformèrent le conflit initial entre les paysans des communautés voisines du cerro Quilish et l’entreprise Yanacocha en un conflit beaucoup plus large, qui a fait s’affronter l’ensemble de la population de Cajamarca au gouvernement. La dernière grève régionale, du 15 septembre, fut d’une telle importance qu’elle obligea le gouvernement  suspendre définitivement la licence d’exploitation du cerro Quilish.

Le cas de Cajamarca illustre l’échec du modèle néolibéral  satisfaire les besoins basiques de la population. Le contraste est notoire entre les profits des entreprises minières nationales et transnationales (qui depuis le début de la dernière décennie s’installent dans diverses zones du pays, obtenant une grande rentabilité économique) et la pauvreté persistante des populations locales, rurales pour leur majorité. [19] L’explication de cette situation se trouve dans la persistance du gouvernement  maintenir le modèle néolibéral comme cadre pour l’exploitation minière, sans prendre en compte les besoins de la population ni les droits des communautés paysannes, reconnues y compris par la législation internationale. [20]

En guise de courte conclusion

Dans un article publié il y a un an dans la revue OSAL [21], après avoir examiné le re-surgissement des protestations sociales au Pérou, la conclusion était que “ce que nous avons est un “mouvement social” qui s’épuise dans la revendication pour résoudre des problèmes immédiats, qui montre une longue et très diverse série d’aspects qui doivent être résolus, mais sans alimenter de planifications politiques capables de formuler une alternative face aux pressions existantes. En d’autres termes, les €˜mouvements sociaux’ se développent éloignés de et étrangers  la politique  » (Toche, 2003).

Depuis lors se sont déroulés divers événements qui nous font penser que la situation est beaucoup plus grave et complexe.

Il est très difficile de parler de l’existence d’un mouvement social, ou de plusieurs mouvements sociaux au Pérou (même entre guillemets). A moins que l’on décide d’utiliser ce concept pour nommer tout type de mobilisation ou de protestation sociale. Et dans ce cas, ce que l’on serait en train de faire serait d’augmenter l’énorme imprécision conceptuelle qui accompagne la redécouverte des mouvements sociaux. [22]

Avec un arrière-plan où persistent la désarticulation sociale et l’absence de perspectives et d’intérêts sociaux au Pérou se sont développées de nouvelles formes de mobilisation et de protestation, qui expriment une certaine récupération et reconstruction des possibilités de représentation politique et de mobilisation sociale. Cependant, il s’agit de formes de protestations qui continuent  être pour la plupart précaires, et qui ne parviennent pas  générer des formes d’organisation stables. Au contraire, elles semblent marquées par la fragilité, l’isolement, et le divisionnisme. L’expérience péruvienne des dernières années non seulement illustre la grave contradiction existant entre le désir d’affirmation démocratique et la continuité du néolibéralisme, dans la mesure où celui-ci reproduit les inégalités et les exclusions, ainsi que les sources de conflictualité sociale et de violence. Elle permet aussi de regarder avec plus de précaution le développement de nouvelles formes de protestation et de mobilisation sociale,  un moment où l’ensemble de l’Amérique latine, face  l’évidente faillite néolibérale, semble chercher de nouvelles sorties et alternatives (Quijano, 2004).

L’effondrement du régime fujimoriste  la fin de l’an 2000 a ouvert la voie  une période de transition démocratique qui s’est développée sous le signe de la continuité de la crise économique et la crise de représentation politique. Ces facteurs ont eu une forte incidence sur les conditions et les possibilités de la reconstruction démocratique, mais ils ne sont pas suffisants pour expliquer toutes les difficultés de celle-ci. A ceci il faut ajouter l’incapacité et l’inaptitude politique du régime  administrer la transition, plus encore dans la mesure où celle-ci a amené avec elle la réapparition de multiples protestations sociales. Quatre années après, la transition démocratique semble avoir atteint sa limite, ou échoué (Pedraglio y Toche, 2004), de sorte que la reconstruction de toute « institutionnalité  » démocratique dans le pays pourrait être beaucoup plus difficile, longue et conflictuelle. L’abîme permanent entre le profit macroéconomique généré sous couvert de l’expansion néolibérale, et la situation d’exclusion de larges secteurs sociaux, alimente en grande mesure cette situation.

Bibliographie :

lvarez, Sonia ; Dagnino, Evelina y Escobar, Arturo 1998 Cultures of politics/Politics of
Cultures. Revisioning Latin American Social Movements
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Caretas 1995 (Lima) Nº 1368, 22 de junio, “Cuando hace mal olvidar”.
Degregori, Carlos Iván 2004 Ilave : desafío de la gobernabilidad, la democracia participativa y la descentralización (Lima : Grupo Propuesta Ciudadana) Cuadernos Descentralistas Nº 13.
Degregori, Carlos Iván 2001 La década de la antipolítica. Auge y huida de Alberto Fujimori y Vladimiro Montesinos (Lima : IEP).
Fontaine, Guillaume 2003 El precio del petróleo. Conflictos socio-ambientales y gobernabilidad en la región amazónica (Quito : FLACSO-IFEA).
Lander, Edgardo (comp.) 2000 La colonialidad del saber : eurocentrismo y ciencias sociales. Perspectivas latinoamericanas (Buenos Aires : CLACSO).
Meléndez, Carlos 2003 šltimo mapa político. Análisis de los resultados de las elecciones regionales de noviembre del 2002 (Lima : IEP) Documento de trabajo Nº 130.
Pajuelo, Ramón y Sandoval, Pablo (comp.) 2004 Globalización y diversidad cultural : una mirada desde América Latina (Lima : IEP).
Pedraglio, Santiago y Toche, Eduardo 2004 “La política nuestra de cada día”, en Quehacer (Lima : DESCO) Nº 146, enero-febrero.
Quijano, Aníbal 2004 “El laberinto de América Latina : ¿hay otras salidas ?”, en Revista Venezolana de Economía y Ciencias Sociales (Caracas : Universidad Central de Venezuela) Vol 10, N° 1, enero-abril.
Tanaka, Martín 2004 “La propuesta de la CVR sobre reformas institucionales : ¿Cómo enfrentar el problema de la exclusión social ?”, en Cuestión de estado (Lima : IDS) Nº 33/34, marzo.
Toche, Eduardo 2003 “Perú : una democracia sin rumbo”, en OSAL (Buenos Aires : CLACSO) Nº 11, mayo-agosto.
Touraine, Alain 1989 América Latina : política y sociedad (Madrid : Espasa Calpe).

Notes :

[1Il s’agit d’un moment riche de la pensée latino-américaine, qui se développe -  l’instar que dans d’autres conjonctures historiques de modernisation, comme les dernières décennies du XIXe siècle, ou les décennies immédiatement postérieures aux deux guerres du XXe siècle - dans le contexte d’intensification des interconnexions globales. Voir  ce sujet Pajuelo y Sanfoval (2004) et Lander (2000)

[2Parmi les nouveaux mouvements sociaux surgis en Amérique latine dans le contexte de la globalisation, il faut souligner l’influence des mouvements indigènes en Equateur et en Bolivie, le mouvement zapatiste du Chiapas, le mouvement des sans-terre au Brésil, et le mouvement piquetero en Argentine.

[3Une preuve de ceci, ce sont les divers numéro de la revue OSAL, et le numéro spécial consacré au thème. A ce sujet, il faut souligner que l’action déployée par le CLACSO par ses multiples activités constitue l’une des politiques de génération et diffusion de connaissance les plus influentes dans la région. Cependant, son influence pratiquement n’a pas été l’objet de réflexion particulière.

[4Je suis pleinement d’accord avec Fontaine (2003) qui signale qu’un exemple de ceci est l’abordage culturel des mouvements sociaux réalisé par Alvarez, Dagnino et Escobar (1998).

[5Alberto Fujimori, président du Pérou de 1990  2000 (ndlr).

[6En termes économiques, le fujimorisme a commencé avec l’imposition de la politique néolibérale de la part du gouvernement d’Alberto Fujimori, par le biais du shock (ou « paquetazo  ») décrété deux semaines après avoir pris le pouvoir, en ao »t 1990. En termes politiques, le début du fujimorisme fut le coup d’état du 5 avril 1992 , au moyen duquel le Pouvoir législatif fut bloqué, et une alliance fut scellée entre la bureaucratie fujimoriste, les chefs d’entreprises et les militaires.

[7Récemment, Martin Tanaka (2004) a fait mention de cette absence de « représentabilité  » dans la politique péruvienne. Sa thèse est que cette situation proviendrait de l’existence d’un large secteur social - principalement rural et indigène - qui s’est retrouvé désarticulé des processus de modernisation de la seconde moitié du XXe siècle. Il s’agirait d’un secteur qui vit, pour cette raison, dans une situation permanente de « marginalité  » (et pas tant dans « l’exclusion sociale  »), et qui donc ne parvient pas  être représenté politiquement, restant en une sorte d’état pré-hobbésien. Cette thèse, hautement discutable, reproduit le vieux schéma évolutionniste et eurocentriste de la théorie de la modernisation (selon lequel peuvent exister des secteurs €˜marginaux’ non touchés par le processus de modernisation, équivalent uniquement au développement capitaliste et  l’occidentalisation). En outre, en réduisant la réalité politique des supposés secteurs « marginaux  »  un état (également supposé) de pré-modernité politique, cette lecture occulte les choses plutôt que d’aider  les expliquer.

[8L’expression de cela ne fut pas seulement la disparition des protestations sociales, mais aussi l’expansion d’un large sentiment commun néolibéral. Jusqu’ présent, ce sentiment commun - une sorte de consensus néolibéral basique non questionnable - est prédominant dans les médias et dans les débats économiques.

[9Ainsi fut nommé le premier paquet néolibéral imposé par Fujimori - contre toutes ses promesses électorales, deux semaines après avoir pris la tête du gouvernement. Comme preuve de la brutalité de la mesure, on peut mentionner que le prix des produits de base a augmenté entre 300 et 800%.

[10Selon un sondage publié dans la revue Caretas (1995), 87% de la population s’opposait  la disculpation des responsables de cas comme La Cantuta et Barrios Altos.

[11Voir Pablo Paredes, Misérable conflit entre le Pérou et l’Equateur, Le Monde diplomatique, mars 1995, www.monde-diplomatique.fr/1995/03/P... (ndlr).

[12A la seule exception de l’APRA, Alliance populaire révolutionnaire américaine, le parti apriste péruvien.

[13La même chose est arrivée avec les élections régionales et municipales de 2002. Parmi les partis politiques, seul l’APRA est parvenu  un score important, mais le poids des mouvements indépendants locaux et régionaux fut prédominant (voir Meléndez, 2003)

[14Surtout celle de Puno, en revendication de la construction de la route transocéanique, et celle d’Iquitos, en revendication de subventions économiques pour les régions de l’Amazonie. Celle-ci fut la plus importante, et le gouvernement se vit obligé d’envoyer des commissions de haut niveau et d’établir quelques subventions économiques régionales.

[15Un autre exemple de ceci sont les syndicats agricoles. Avant le fujimorisme, il n’existait que deux syndicats nationaux : la Confédération paysanne du Pérou (CCP), et la Confédération nationale agraire (CNA). Aujourd’hui, il en existe plus de vingt, ce qui rend impossible un appel unifié, même si le gouvernement Toledo a approfondi l’abandon du secteur agricole, initié par le fujimorisme, par le l’Etat.

[16Ceci a été le modèle des diverses actions de luttes convoquées par cette centrale syndicale durant les dernières années. C’est pourquoi l’intérêt de ce syndicat  canaliser le vaste mécontentement contre le gouvernement n’a pas été pleinement réalisé. La preuve la plus récente de ceci fut l’appel  une grève nationale le 18 juillet de cette année (2004).

[17District et capitale de la province du Collao, située au sud du département de Puno, tout près de la frontière avec la Bolivie et habitée principalement par une population aymara.

[18Jusqu’ présent (troisième semaine de septembre), la Municipalité de Llave se trouve toujours dans la confusion. Aux élections complémentaires qui doivent se réaliser le 17 octobre, se sont présentés 11 candidats. Les paysans, articulés de manière informelle dans un Front de défense aymara, ont annoncé que doit être élu leur candidat de la « liste unique  », ignorant les autres candidats indépendants et de partis politiques (qui ont même été empêchés d’entrer dans certaines communautés). La situation politique de Ilave est, comme le voit, franchement incertaine.

[19A Cajamarca, au cours de la dernière décennie, l’augmentation de l’exploitation de l’or s’est reflétée par la multiplication par deux de son apport au PIB national, qui est passé de 1,7% en 1995  3% en 2002, mais les bénéfices sur le plan macroéconomique n’ont pas signifié de plus grands niveaux de développement pour la majorité de la population. Au contraire, l’indice de développement humain de Cajamarca a diminué dans la même période, au point de placer cette région comme la deuxième la plus pauvre au niveau national.

[20Ceci a conduit  la formation, en 1999, de la Coordination nationale des communautés affectées par l’exploitation minière (CONACAMI), organisation qui regroupe des centaines de communautés, et qui constitue l’une des organisations les plus importantes apparues dernièrement dans le pays.

[21Observatorio social de América Latina (OSAL), http://osal.clacso.org/.

[22Selon la formulation classique de Touraine (1989), qu’il vaudrait la peine de ne pas oublier, toute forme de protestation ne constitue pas pour autant un mouvement social. Pour être un moment de lutte pour le pouvoir dans la société, un mouvement social requiert une expression organisationnelle et idéologique clairement établie, et suffisamment forte pour le débat du mode d’organisation sociale qui prévaut dans la société.

Source : Observatorio Social de América Latina (http://osal.clacso.org/), n°14, 2004.

Traduction : Isabelle Dos Reis et Frédéric Lévêque, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).

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