Colombie : l’université de la résistancePlus de 20 communautés en résistance civile ont créé une université. On y apprend que l’utopie peut devenir réalité.
En mars dernier, une cinquantaine de paysans se sont réunis dans un village sur les rives du fleuve Caguán. Ils venaient de différents endroits du pays et représentaient plus de 20 expériences de résistance civile contre la guerre. Certains voyagèrent plus de 70 heures en bus ou en chivero, puis en barque pour arriver à l’endroit où s’est déroulée la seconde session de l’université paysanne qui, depuis, l’année dernière, se développe dans la région d’Uraba (Choco), dans la Sierra Nevada, dans le sud de BolÃvar, dans l’est d’Antioquia, dans la vallée du Cimitarra, dans le Caguán, dans l’Urabá, dans le nord du Cauca, pour ne mentionner que quelques endroits. Cette fois, pendant quatre semaines, ils ont échangé des savoirs et des expériences sur la terre et l’agriculture.
Ils ont échangé des semences, ils ont appris à reconnaître des espèces amazoniennes, à élever des animaux, à faire de la production biologique et à préserver l’environnement. Et ils se sont donné un nouveau rendez-vous. Au milieu de cette année, ils organiseront une nouvelle session de l’université, cette fois-ci pour parler de médecine traditionnelle qu’ils apprendront de la bouche des chamanes, des sages et des jaibanás [1] indigènes. Ainsi que de celle des colons, qui ont appris les secrets de la forêt à l’époque où ils survivaient dans le maquis.
L’université paysanne est l’un des projets qui suscite le plus d’enthousiasme au sein des communautés de paix. Le projet est né l’an passé à San José de Apartadó comme un projet d’échange d’expériences entre communautés qui ont dit non à la guerre. Elles partagent des problèmes identiques. Au sein de leurs communautés, l’Etat est peu présent, elles subissent fréquemment des blocus d’aliments et de médicaments, elles sont souvent déplacées et leurs membres finissent prisonniers et accusés par un camp ou par l’autre [2]. Bien qu’elles partagent tous ces problèmes, chaque communauté a ses particularités culturelles et politiques propres. Certaines sont indigènes et ont de solides formes d’organisation. D’autres sont afro-colombiennes. D’autres encore sont des colons traditionnels. D’autres résistent aux assauts des fumigations [3] et des opérations militaires dans les zones de culture de la coca. Certaines participent à la politique (comme les indigènes du Cauca) et aux élections. D’autres sont abstentionnistes (comme San José de Apartadó). Mais toutes ont quelque chose en commun : elles ne veulent pas abandonner leurs terres et sont disposées à y rester pour toujours.
C’est pour cela qu’est née l’université paysanne ou université de la résistance. Parce qu’elles savent que leur résistance sera longue et qu’elles doivent mettre en place un « système de vie  » pour plusieurs générations. Le projet s’appelle « université  » (et non pas « école  » ou « collège  ») parce qu’elles veulent reprendre le concept premier du terme. Elle est universelle, humaniste et aide à transformer la réalité. L’université paysanne est mobile, il n’y a pas de classes (sa méthodologie est théorico-pratique) et à la place de professeurs, il y a des « facilitateurs  » qui travaillent ad honorem. Elle ne diplôme pas non plus ses élèves puisque l’apprentissage ne termine jamais. Il y a quatre « matières  ». La matière « Sécurité et souveraineté alimentaire  » cherche à augmenter la capacité des communautés à être auto-suffisantes en produisant sur leurs terres tout ce qu’il faut pour s’alimenter et, surtout, pour que les actions des groupes armés ne se traduisent pas par la faim dans leurs familles. Mais aussi pour faire face à la pauvreté et à la marginalisation galopante dans leurs régions. Cette « matière  » leur a permis d’identifier les richesses de leur région et d’en profiter au maximum. S’il s’agit par exemple de trouver des protéines, il ne s’agit plus seulement de trouver des vaches. Elles ont appris à élever des animaux de montagne qui leur sont plus accessibles que le bétail.
« Lors de la dernière session de l’université, les étudiants ont appris à construire des pièges sans tuer l’animal, pour ensuite le domestiquer et le faire se reproduire. Ils l’ont par exemple essayé avec la boruga (un petit sanglier des montagnes) ; avec le guara (un rongeur grand comme un renard), avec le cabiai [4] et le tapir. Ils ont aussi appris à attraper des serpents grâce à une technique rudimentaire mais efficace afin d’extraire leur venin qui servira ensuite à produire du sérum  », explique l’un des agronomes qui mène cette expérience.
La même chose s’est passée avec les produits agricoles, avec les fleurs et avec certains types de palmes qui leur servent, par exemple, à construire les maisons et faire des tissages qui sont presque toujours plus résistants et en meilleur accord avec le climat et les conditions environnementales de leurs régions. Cela veut dire, par exemple, que les communautés en résistance espèrent ne plus devoir dépendre de l’acier et des briques achetés en ville pour construire leurs maisons. En récupérant leur savoir culturel, elles peuvent utiliser la guadua [5] (là où elle existe), la tagua [6], la palme d’iraca, selon le cas.
La médecine n’est pas en reste. Beaucoup des maladies qui attaquent les paysans ont la particularité d’être des maladies de la guerre et les médicaments sont chers et difficiles à obtenir. Dans d’autres cas c’est simplement le manque de dispensaires et, en général, le difficile accès à la santé, qui constitue une menace permanente pour leurs vies. Dès lors, l’université a été l’occasion pour eux d’échanger leurs connaissances sur les plantes, les racines, les insectes et les reptiles qui sont à la base de la médecine traditionnelle. Ils sont sà »rs, en outre, qu’avec un peu de science, les ressources de la biodiversité du pays serviront à améliorer de façon notable la qualité de vie de leurs communautés. La uña de gato [7], le matarratón [8], la concha nácar [9], el noni [10], sont des produits qui ont fini par être commercialisés par des grandes multinationales et qui, cependant, sont parfois présents dans la cour de leurs fermes. Ou encore la palme de milpes qui sert à faire des tissages, des couvertures mais aussi des toits et des murs. Tout cela s’apprend dans un cadre philosophique où le principal est de préserver l’environnement et garantir une bonne qualité de vie aux communautés en matière de vêtements, habitat et nourriture.
L’autre grand thème abordé par l’université est l’éducation. « La guerre détruit les identités  » dit Gloria Cuartas, l’une des promotrices de l’université. C’est pourquoi ils veulent s’approprier les contenus et les méthodologies des classes pour apprendre à leurs enfants une version de l’histoire en accord avec la mémoire et la tradition orale de leurs communautés ; qui reconnaisse avant tout leurs propres exploits et leurs propres héros ; mais surtout qui leur permette de connaître et d’interpréter leur propre réalité sociale. Cela comprend une géographie propre et une approche différente des langues et de la littérature pour lesquelles l’accent est mis sur la reconnaissance de la diversité culturelle du pays. « Et aussi pour apprendre à compter autrement. Le nombre de morts que compte la communauté et les chiffres donnés par l’Etat ne coïncident pratiquement jamais  » explique Cuartas.
Les deux autres aspects abordés par l’université de la résistance sont les aspects juridiques et politiques. Au niveau juridique, les communautés espèrent connaître de plus près et plus en détail l’expérience des indigènes, particulièrement de ceux du Cauca [11], qui ont réussi à construire leurs propres formes de gouvernement et de justice. « Nous voulons construire une justice différente de celles de nos assassins qui occulte et nie la victime  », explique l’un des dirigeants de San José de Apartadó.
Au niveau politique, chaque communauté a des expériences différentes mais certains « drapeaux  » les unissent. Par exemple, toutes s’opposent au traité de libre-échange [12], et particulièrement en ce qui concerne les brevets et la protection de la biodiversité. Ils pensent, comme le dit le slogan du Forum social mondial, qu’ « un autre monde est possible  » et ils tentent de le mettre en pratique.
L’université prétend ainsi démontrer que la résistance est quelque chose qui fait partie de la vie quotidienne et qui implique que ceux qui s’engagent en sa faveur, développent un style de vie et des formes ingénieuses d’organisation sociale. Une utopie qu’ils tentent de rendre réelle face aux harcèlements de la part des groupes armés et souvent, même si cela paraît incroyable, de la part des fonctionnaires de l’Etat.
[1] Sages, médecins et prêtres (ndlr).
[2] L’armée, les paramilitaires ou les guérillas (ndlr).
[3] Epandage de produits chimiques dans le cadre de ladite guerre contre les drogues (ndlr).
[4] Hydrochaeris hydrochaeris, le rongeur le plus grand du monde (ndlr).
[5] Guada angustifolia, sorte de bambou utilisé en Colombie et en Equateur. Sa maîtrise dans le domaine de la construction date de l’époque pré-colombienne. (ndlr).
[6] Phytéléphas Macrocarpa, sorte de palmier qui produit une sorte d’ « ivoire végétal  » largement utilisé tant dans l’artisanat que dans la construction (ndlr).
[7] Uncaria tomentosa, plante grimpante des forêts humides de l’Amazonie utilisée pour soulager les douleurs inflammatoires ou pour stimuler le système immunitaire (ndlr).
[8] Gliricidia sepium, légumineuse arbustive à petites feuilles pouvant servir de fourrage (ndlr).
[9] Type d’huître perlière (ndlr).
[10] Morinda citrifolia, arbrisseau à feuillage persistant largement commercialisé et utilisé pour soulager la douleur, traiter les troubles inflammatoires et stimuler le système immunitaire (ndlr).
[11] Voir Justin Podur, Colombie : résistance et autonomie indigènes dans le Cauca, RISAL, octobre 2004, www.risal.collectifs.net/article.ph...
[12] La Colombie négocie en ce moment un traité de libre-échange avec les Etats-Unis (ndlr).
Source : Prensa Rural (www.prensarural.org/), 23 mai 2005.
Traduction : Anne Verreecken, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).