Entretien avec de Dom Tomas Balduino, Commission pastorale de la terre
Br√©sil : la gauche face √ la crise du Parti des travailleurs
par Igor Ojeda
Article publiť le 1er août 2005

L’√‰v√™que Dom Tomas Balduino, dirigeant de la Commission pastorale de la terre (Commissao Pastoral da Terra) [1], d√©fend l’id√©e que la gauche doit √ nouveau s’approcher de sa base en renouant avec son ¬« fil lib√©rateur ¬ ». Et le meilleur chemin pour arriver √ cela, c’est de mobiliser les masses. La Commission pastorale de la terre joue un r√īle important dans la mobilisation des paysans pauvres et des sans-terre au Br√©sil. L’entretien a √©t√© publi√© dans l’hebdomadaire Correio da Cidadania.

Correio da Cidadania : √Štes-vous d’accord avec l’analyse selon laquelle la gauche br√©silienne est en crise [2]  ?

Dom Tomás Balduíno Dom Tomas Balduino (TB) : La crise de la gauche a d√©j√ commenc√© il y a un bon moment et elle se manifeste plus clairement dans l’impasse o√Ļ se trouve actuellement le gouvernement. Le Parti des travailleurs (PT) s’est distanci√© des ¬« bases¬ », je dis bien des bases de gauche en g√©n√©ral. Et il a fait le choix du pouvoir, de l’alliance avec les ennemis du peuple qui sont li√©s au Capital. Et le Parti se trouve encore sans perspective d’action concr√®te pour d√©passer cette crise.

CC : Qu’est-ce qui a selon vous conduit √ cette crise ?

TB : Depuis la perte de la r√©f√©rence socialiste, avec la chute du mur de Berlin et la mont√©e de l’h√©g√©monie de la pens√©e unique, beaucoup de forces de gauche ont commenc√© √ se refroidir. Et ici m√™me, dans notre pays, la gauche est devenue plus admirative du succ√®s du combat contre l’inflation que consciente du fait qu’elle √©tait en train de se perdre en mordant √ l’app√Ęt d’un processus √©conomique au co√ »t tr√®s √©lev√© pour le secteur social. Et √ßa s’est propag√©.

Un gouffre s’est creus√© entre les gens de gauche et leurs bases populaires et le secteur social en g√©n√©ral. C’est l’un des facteurs qui a conduit √ la crise d’aujourd’hui. Il faut √©galement consid√©rer la conjoncture internationale qui est venue fortifier le Capital, coopter les forces d’opposition ou encore r√©aliser des alliances aniquilant l’adversaire. Il existe beaucoup d’exemples de ce ph√©nom√®ne dans l’histoire.

CC : Par rapport aux d√©nonciations [de corruption], croyez-vous que les personnes incrimin√©es recherchaient un b√©n√©fice personnel ou bien qu’elles suivaient le principe selon lequel la fin justifie les moyens ?

TB : Je crois que ces personnes ont men√© jusqu’√ l’extr√™me la pratique, d√©j√ bien impr√©gn√©e dans notre R√©publique, de la politique pour l’argent. Nous ne connaissons pas d’autre type de d√©mocratie que celle de l’argent. Ceux qui gagnent, gagnent parce qu’ils ont de l’argent. Ou bien ils le volent, ou bien ils l’empruntent [rires] ou encore ils l’obtiennent d’une autre mani√®re inavouable. C’est une pratique constante. Cela ne va d’ailleurs pas changer tant qu’il n’y aura pas une v√©ritable r√©forme politique. Bien qu’il soit dangereux que ce soit les ma√ģtres de la politique eux-m√™mes qui fassent la r√©forme politique. Ceux-l√ m√™mes qui ont r√©ussi, en en payant le prix, √ gravir les √©chelons du pouvoir. Ils ne vont donc pas le l√Ęcher ce pouvoir, si ce sont eux-m√™mes qui font la r√©forme. Il y a donc une contradiction ici.

Le PT, ou du moins ses pontes au pouvoir, ces d√©mons qui √©taient au pouvoir, ont renonc√© √ la tradition √©thique du parti en entrant en plein dans ce sch√©ma [de corruption], qui n’a certes pas √©t√© invent√© par eux. Peut-√™tre l’ont-ils fait de mani√®re ing√©nue, et non avec des calculs astucieux comme le font les autres partis qui sont encore plus culott√©s au pouvoir. Le PT √©tait un n√©ophyte. Et c’est lui qui a pris pour tout le monde, il est all√©, assoiff√©, boire l’eau de cette fontaine et il a r√©colt√© ce qu’on peut voir aujourd’hui. Le PT est accus√© aujourd’hui par des hypocrites qui ont commis les m√™mes p√©ch√©s.

CC : Pensez-vous que cette crise soit en train d’√©clabousser toute la gauche ?

TB : D’une certaine mani√®re oui, elle atteint en tout cas toute la gauche qui est au pouvoir. Mais il faut faire une distinction entre la base militante et le sommet. Et cette base, quoique perplexe, ou sans capacit√© de faire une lecture correcte de la situation, n’est pas impliqu√©e dans cette crise.

CC : Mais pensez-vous que pour l’opinion publique tout cela soit bien clair ?

TB : Pour l’opinion publique, non. Mais l’opinion publique qui est faite par les m√©dias est la pire qui soit. Elle est compl√®tement tributaire des moyens de communication de l’√©lite qui joue son propre jeu. Autrement dit, cette √©lite ne se pr√©occupe pas de la nation, mais de la succession [√ Lula en 2006]. Elle est pr√©occup√©e par le pouvoir, et pour l’instant, elle garde Lula car il est encore utile √ ses int√©r√™ts √©conomiques.

CC : Comment la gauche doit-elle agir pour sortir de cette crise et se renforcer pour le futur ?

TB : Il est encore temps de rassembler les restes du PT, ce qui est rest√© fid√®le √ la tradition des 30 ans de route. Je crois qu’il est encore temps.

CC : Comment faire cela ?

TB : Cela doit √©videmment √™tre fait √ travers beaucoup de discussions et de campagnes. Des campagnes pour une nouvelle direction. Mais j’accorde √©galement beaucoup d’importance √ d’autres voies, telles que les rencontres de r√©flexion sur la situation, qui se multiplient. Les gens s’y rendent volontiers.

A d’autres occasions, ils n’ont pas r√©pondu de cette mani√®re aux convocations. Il y a maintenant dessignaux tr√®s positifs. Je crois qu’il y a un grand potentiel dans la population br√©silienne, en comparaison avec des pays comme la Bolivie, l’Equateur ou le Venezuela. Nous avons ici des organisations populaires qui, sur divers points, sont meilleures que celles des pays cit√©s. Il y a celles des femmes, des recycleurs de rue, des indig√®nes et des sans terre, des victimes des barrages. Des gens de lutte, de lutte quotidienne et constante. Je crois que nous avons besoin de mobiliser √ nouveau et de mani√®re nouvelle ces gens, comme ce fut le cas dans les Diretas Ja [Des √©lections directes, tout de suite ! en 1984-1985 ], lors de la campagne Fora Collor [Dehors, Collor ! en 1992]. Ce potentiel fait peur aux pouvoirs publics, et m√™me √ l’empire. Nous avons besoin de cette √©nergie mobilisable pour pouvoir faire un pas en avant.

Nous avons d√©j√ r√©ussi l’exploit de mettre Lula √ la pr√©sidence, mais nous n’avons pas r√©ussi l’exploit principal qui est de changer son projet. Ce projet, nous ne le changerons ni √ travers ces petites crises, ni m√™me par des changements de ministres. Ce qui va le faire changer, ce qui va faire peur au gouvernement, c’est le peuple dans la rue.

CC : Pensez-vous qu’une unit√© de la gauche soit possible dans la perspective d’une mobilisation de masse ?

TB : C’est une perspective. C’est un d√©sir, un r√™ve. Avant qu’une chose n’arrive, il vous faut la r√™ver. Ce qui est mauvais, c’est quand vous n’entrevoyez rien, que tout est obscur. Je crois qu’il y a cette lumi√®re dans notre horizon et que nous avons le potentiel pour cette mobilisation parce que nous en avons d√©j√ eu des exemples dans l’histoire. Ce qu’il faut, c’est trouver un symbole concret capable de mobiliser le peuple. Ici, il y a d√©j√ eu une victoire gagn√©e par les sp√©cialistes du marketing politique. Et aujourd’hui, nous avons plus de raisons encore de mobiliser les masses.

CC : Quelle est la le√ßon que la gauche doit tirer de cette crise ?

TB : Il y en a beaucoup. En premier lieu, c’est une le√ßon de respect √ l’√©gard du chemin historique du peuple, qui n’a pas √©t√© respect√© m√™me par les personnes qui s’identifiaient avec ses projets et ses espoirs et qui a fini par le trahir . Cette histoire est sacr√©e pour nous, et c’est une histoire qui est li√©e √ tant d’autres de luttes et de lib√©ration, telles que celles de Canudos [3], de Palmares [4], des Ligues Paysannes [5], etc.

Je pense que c’est une le√ßon de reprise de ce ¬« fil lib√©rateur ¬ » que nous sommes en train de vivre, mais une reprise par des moyens concrets, r√©actualis√©s pour la r√©alit√© d’aujourd’hui. En second lieu, il faut faire attention √ la clameur du peuple. La souffrance qui existe dans notre pays et la d√©t√©rioration de notre soci√©t√© sont des motifs suffisants pour une guerre civile. Les gens sont tellement indign√©s qu’ils partent au quart de tour. Il faut faire tr√®s attention √ la r√©alit√©. Mais l’endroit le pire pour entrevoir le Br√©sil, c’est Brasilia. Le pouvoir. Les trois pouvoirs [l’ex√©cutif, le l√©gislatif et le judiciaire si√®gent dans cette capitale, cr√©√©e au ¬« milieu de rien¬ »]. Pour qui entre l√ -bas, le pays dispara√ģt. Apparaissent alors le pouvoir, l’omnipotence, la force. Et l’impassibilit√©, l’insensibilit√©. Je pense que nous avons besoin de regarder au-del√ de tout ce que la presse dit pour entrevoir la situation concr√®te du peuple.

CC : Comment les mouvements sociaux doivent-ils se positionner en relation au gouvernement dans la conjoncture actuelle ?

TB : Je pense qu’ils devraient lui faire peur. Lui procurer un choc. Cette relation de pr√©servation de l’image de Lula finit par favoriser l’ambigu√Įt√© et l’hypocrisie. Les mouvements doivent oser, sans pour autant dire √ la droite qu’ils aiment Fernando Henrique Cardoso [ex-pr√©sident du Br√©sil de 1994-2002]]ou Serra [actuel maire de S√£o Paulo, et candidat au deuxi√®me tour des pr√©sidentielles face √ Lula en 2002], montrer qu’il n’est plus possible de supporter cette farce qu’est le gouvernement actuel. Qu’il a d√©j√ d√©pass√© les bornes, qu’il est intol√©rable, et qu’il fait preuve d’un profond manque de respect. Lula est devenu le plus grand adversaire de l’√©volution, du progr√®s de la confiance populaire.

Notes :

[1La CPT est une pastorale cr√©√©e en 1975 pendant la dictature militaire, par l’aile progressiste de l’Eglise catholique, inspir√©e de la th√©ologie de la lib√©ration, Elle a √©t√© (et
est encore) un acteur politique fondamental pour le renforcement des organisation paysannes, la défense de la réforme agraire et la dénonciation des crimes pratiqués contre les travailleurs ruraux (ndlr).

[2Depuis les r√©v√©lations publiques, il y a plusieurs semaines, de cas de corruption au sein du Parti des travailleurs (PT), celui-ci et le gouvernement Lula, son leader historique, affrontent une tr√®s grave crise politique, qui affaiblit r√©ellement ses chances d’√™tre r√©√©lu l’an prochain. Plusieurs dirigeants du PT se sont vus oblig√©s de d√©missioner (ndlr).

[3A la fin du XIXe si√®cle au Br√©sil, un pr√©dicateur, Ant√īnio Conselheiro, r√©unit √ Canudos plusieurs milliers de pauvres : il fonde une communaut√© contestant l’ordre religieux et politique national. Les autorit√©s de la toute jeune R√©publique envoient quatre exp√©ditions militaires pour venir √ bout de cette subversion : c’est la "guerre de Canudos" (1896-1897).

[4R√©f√©rence √ la lutte men√©e par des esclaves ayant √©chapp√© √ leurs ma√ģtres et qui men√®rent des luttes. La plus connue est celle du quilombo - territoire occup√© par des esclaves qui se sont enfuis - de Palmares, dans la seconde moiti√© du XVIe si√®cle. Leur dirigeant du nom de Zumbi est une figure embl√©matique de ce type de combat.

[5Les Ligues paysannes s’inscrivent dans un mouvement de luttes des petits paysans (fermiers, petits propri√©taires, etc.) qui remonte aux ann√©es 1944-1945. Les Ligues paysannes prirent un essor au milieu des ann√©es 1950. Le Mouvement des paysans sans terre (MST) s’ins√®re dans cette longue histoire.

Source : Correio da Cidadania (http://www.correiocidadania.com.br/), juillet 2005.

Traduction : revue A l’Encontre (www.alencontre.org). Correction : RISAL (www.risal.collectifs.net).

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