Ciudad Nemagon, histoire d’une trag√©die
Nicaragua : la loi des compagnies banani√®res
par Jesus Ramirez Cuevas
Article publiť le 7 septembre 2005

A Ciudad Nemagon vivent des centaines de personnes malades √ cause d’un puissant pesticide du m√™me nom, qui tue non seulement les n√©matodes de la banane mais aussi les personnes. Ce produit a √©t√© utilis√© abondamment par des entreprises banani√®res √©tats-uniennes au Nicaragua et dans d’autres pays, m√™me apr√®s avoir √©t√© interdit aux Etats-Unis quand ses effets canc√©rig√®nes ont √©t√© prouv√©s. Les puissantes transnationales qui l’ont fabriqu√© et utilis√© font pression pour que, dans le cadre de l’accord de libre-√©change entre les Etats-Unis et l’Am√©rique Centrale [1] (TLCCA, sigles en espagnol), les plaintes de plus de vingt mille paysans malades soient oubli√©es.

En 1984, le Nicaragua a port√© devant le Tribunal international de justice de La Haye une affaire dans laquelle il d√©non√ßait les agressions constantes qu’il subissait de la part des Etats-Unis. Pour les sandinistes, qui √©taient entr√©s triomphalement dans Managua depuis √ peine cinq ans [2], la victoire de la r√©volution n’a pas √©t√© la fin de la guerre mais le d√©but de nouvelles agressions financ√©es et dirig√©es depuis Washington. Pour les Nicaraguayens, ces ann√©es-l√ ont √©t√© des ann√©es difficiles qui ont co√ »t√© la vie √ plus de quarante mille personnes.

Devant les nombreuses preuves pr√©sent√©es, le Tribunal international a condamn√© les Etats-Unis en 1987 pour la destruction de vies et de biens du gouvernement et du peuple nicaraguayen. Le jugement ordonnait le paiement d’une indemnisation √©valu√©e √ 17 milliards de dollars. Washington rejeta le jugement et ne reconnut plus la juridiction du Tribunal. Washington obligea ensuite le Nicaragua √ retirer sa plainte et mit son veto sur deux r√©solutions √ l’initiative du pays centram√©ricain qui appelaient les pays membres √ respecter la l√©galit√© internationale.
Pour les Nicaraguayens malades, la justice n’est jamais venue.

Mais ces 17 milliards r√©sonnent de nouveau dans les tribunaux du Nicaragua. Cette fois-ci, ils ne concernent pas deux pays mais six compagnies transnationales et quelques vingt mille paysans qui exigent le paiement de cette somme comme indemnisation pour avoir √©t√© expos√©s √ des pesticides toxiques. Un des premiers effets de l’approbation du Trait√© de libre-√©change d’Am√©rique centrale serait de freiner les requ√™tes des paysans ou de les neutraliser avec les nouvelles lois commerciales. Ces lois ont √©t√© soigneusement revues par la Chambre de commerce des Etats-Unis dont fait partie une des compagnies accus√©es, la Dow Chemical Company.

Pendant que les d√©put√©s nicaraguayens d√©lib√®rent sur le trait√©, quelques 600 personnes, dont des nourrissons et des personnes √Ęg√©es, originaires pour la plupart du d√©partement de Chinandega [3], campent depuis cinq mois face au b√Ętiment de l’Assembl√©e nationale. Le campement a d√©j√ √©t√© baptis√© Ciudad Nemagon, parce que s’y trouvent des centaines de personnes affect√©es par le puissant pesticide du m√™me nom, qui tue non seulement les n√©matodes de la banane mais aussi les personnes. Ce produit a √©t√© utilis√© abondamment par des entreprises banani√®res √©tats-uniennes au Nicaragua et dans d’autres pays d’Am√©rique Centrale, des Cara√Įbes et d’Asie, m√™me apr√®s avoir √©t√© interdit aux Etats-Unis en 1979, quand ses effets canc√©rig√®nes ont √©t√© d√©montr√©s.

Paysans et transnationales

¬« Il y a d√©j√ eu beaucoup de morts ici, dit Paulo Martinez. Autant qu’en Irak. Mais personne ne dit rien sur ceux qui meurent ici. ¬ » Paulo a 77 ans. Il est originaire de Chinandega et il est arriv√© √ Managua le 2 mars apr√®s 12 jours d’une marche appel√©e la ¬« marche sans retour ¬ ». Cela fait cinq mois qu’il dort dans un hamac, dans une champa (sorte de cabane) faite de plastiques noirs et de carton qu’il partage avec cinq compa√Īeros. Assis, pendant qu’il finit sa soupe, il raconte qu’il a commenc√© √ travailler √ la plantation banani√®re Maria Elsa √ 49 ans. Au cours des six ans qu’il a pass√© l√ -bas, il a du √™tre transf√©r√© cinq fois en urgence √ l’h√īpital de Chinandega pour avoir √©t√© expos√© aux produits chimiques. L’intoxication √©tait trait√©e par un lavage d’estomac et du s√©rum. Depuis lors, Paulo n’a plus d’app√©tit. Il ne peut garder les aliments et il avoue qu’il n’a pas √©t√© facile de s’habituer √ alimenter un estomac malade qui ne supporte m√™me plus un morceau de viande.

Paulo a consacr√© sa vie enti√®re au travail agricole. Son p√®re a aussi √©t√© paysan, de m√™me que son grand-p√®re. Ils semaient du ma√Įs, du haricot, de la patate et du yucca. S’il restait quelque chose, ils le vendaient au march√©. C’est dans les ann√©es 60 que les compagnies banani√®res sont arriv√©es et que les choses sont devenues plus difficiles. La demande croissante de bananes sur le march√© international a stimul√© la production, et a favoris√© l’extension sans contr√īle des plantations des transnationales, provoquant le d√©placement des anciens propri√©taires et d√©s√©quilibrant les modes de production et la vie des paysans. Les entreprises ont creus√© des puits d’eau plus profonds et ont d√©tourn√© le cours des rivi√®res. ¬« Certains villages se retrouvaient sans eau, ajoute Paulo. Il n’y avait pas de travail ni d’argent pour acheter √ manger. Il ne restait qu’√ vendre la terre. ¬ » Les compagnies ont offert du travail au nombre croissant de paysans d√©plac√©s et ch√īmeurs. Beaucoup d’entre eux ont fini par travailler les m√™mes terres qui avaient appartenu √ leur famille.

Br√®ve histoire d’un pays et d’un pesticide

Le climat chaud de Chinandega est excellent pour des cultures comme le coton, la banane ou la canne √ sucre. D√®s le XIXe si√®cle, les compagnies de chemin de fer ont remarqu√© la capacit√© productive de ce d√©partement situ√© au nord-ouest du pays. En 1863, trois ans apr√®s qu’un flibustier am√©ricain du nom de William Walker soit fusill√© apr√®s avoir pr√©tendu cr√©er une ¬« r√©publique ind√©pendante ¬ », le pays accorda le premier contrat pour la construction d’un chemin de fer. En 1866, la Nicaraguan Railway Company fut fond√©e. D√®s lors, les voies ferr√©es ont commenc√© √ s’√©tendre √ travers tout le territoire. La premi√®re section √ √™tre construite reliait le port de Corinto √ Chinandega, qui vit arriver pour la premi√®re fois en 1880 une locomotive √ vapeur. En six ans, le chemin de fer relia Chinandega aux villes de Leon, Managua, Masaya et Granada. Les paysans furent int√©gr√©s, plus de force que de plein gr√©, √ la dynamique du march√© international. Cela allait marquer la premi√®re √©poque de l’essor de la banane et le d√©clin des plantations de coton. Ensuite, pendant la deuxi√®me moiti√© du vingti√®me si√®cle, deux conditions ont favoris√© un second et plus important boom de l’industrie banani√®re : la construction de nouvelles routes et le d√©veloppement de la ¬« r√©volution verte ¬ » [4], par laquelle les grands laboratoires chimiques et les entreprises agricoles promettaient de nouveaux et meilleurs pesticides qui d√©truiraient les fl√©aux, augmenteraient la production et en finiraient avec la faim.

Un de ces produits est le Nemagon, nom commercial du dibromochloropropane (DCBP), qui a √©t√© cr√©√© dans les laboratoires de la Dow Chemical et de la Shell pour combattre les n√©matodes [5] qui attaquent la plante de la banane. Ces vers microscopiques d√©colorent le fruit, le rendant moins attirant, ce qui pose un grave probl√®me au march√© international, si obs√©d√© par les apparences. Le pesticide, utilis√© massivement √ partir des ann√©es 70, aide aussi la plante √ pousser plus vite et √ donner de plus grands r√©gimes de production, mais c’est un produit chimique toxique √ d√©composition lente qui peut rester dans le sous-sol pendant des centaines d’ann√©es, provoquant des dommages sur les √™tres vivants et sur l’environnement.

Un rapport interne de 1958 de la Dow a montr√© que le DBCP provoquait la st√©rilit√© et d’autres affections graves sur des rats de laboratoire. Mais c’est en 1975 que l’Agence de protection de l’environnement des Etats-Unis a d√©termin√© que le Nemagon avait des propri√©t√©s canc√©rig√®nes. A cette √©poque, on en avait r√©pandu et on en r√©pandait des centaines de millions de litres dans les plantations de bananes dans le monde entier. Deux ans plus tard, certaines √©tudes ont d√©montr√© qu’un tiers des travailleurs qui fabriquaient le DBCP dans les laboratoires de l’Occidental Chemical Corporation √©taient devenus st√©riles.

L’utilisation du Nemagon a √©t√© interdite aux Etats-Unis en 1979, mais l’histoire fut tout autre dans ce qu’on appelait les R√©publiques banani√®res. La Standard Fruit, qui avait d√©j√ achet√© du Nemagon pour plusieurs ann√©es mena√ßa la Dow d’une plainte en dommage te int√©r√™ts de plusieurs millions si elle ne continuait pas √ lui fournir le pesticide. Les affaires sont ainsi. Les compagnies banani√®res ont consid√©r√© que le produit n’√©tait interdit qu’aux Etats-Unis, et pas dans d’autres pays, o√Ļ on pouvait continuer √ l’utiliser en totale impunit√©. Au Nicaragua, l’utilisation du Nemagon s’est poursuivie jusqu’√ ce que les transnationales abandonnent le pays en 1982, et jusqu’en 1985 dans quelques plantations nationalis√©es par l’Etat r√©volutionnaire.

Les séquelles

Le mouvement des travailleurs bananiers a commenc√© au d√©but des ann√©es 90, quand ont eu lieu les premiers d√©c√®s li√©s au produit chimique et quand le nombre de personnes affect√©es s’est multipli√©. A cette √©poque, les h√īpitaux de Chinandega ont commenc√© √ recevoir beaucoup de cas de femmes qui perdaient leur enfant pendant la grossesse ou qui avaient des enfants atteints de malformations physiques. En 1997, une √©tude de l’Universit√© autonome du Nicaragua (UNAN), r√©alis√©e aupr√®s de 154 m√®res √ l’h√īpital de Chinandega, a montr√© que 153 pr√©sentaient un taux √©lev√© de produits chimiques. On trouvait les traces principalement dans le lait maternel, le sang et le cordon ombilical. Deux ans plus tard, une autre √©tude de l’UNAN montra qu’un puits sur huit dont on avait pr√©lev√© un √©chantillon √©tait contamin√©. Dans les zones rurales de Chinandega, quatre pour cent seulement des foyers sont raccord√©s √ un r√©seau de distribution d’eau, les autres s’approvisionnent dans des puits, des rivi√®res ou √ des sources, o√Ļ on jetait la plupart des emballages qui contenaient le pesticide.

Saturnino Martinez, 62 ans, a travaill√© sept ans √ la plantation Paraiso. Ni son √©pouse ni ses sept enfants n’ont eu de contact direct avec les compagnies banani√®res, mais tous souffrent de quelque chose. ¬« Quand ce poison √©tait r√©pandu, il atteignait tout le monde, dit Saturnino. On vivait l√ et on buvait l’eau, on se lavait, on lavait notre linge avec cette eau. ¬ » Son √©pouse souffre des reins. Ses enfants souffrent de migraines et son dernier fils est n√© avec la chair √ vif [6], √ cause du poison. ¬« A partir de ses seize mois, il a commenc√© √ avoir de la peau. Sa pauvre m√®re, elle √©tait l√ avec ses langes tout plein de sang. Aujourd’hui, il a 22 ans, il reste des traces sur sa peau et les cheveux n’ont pas encore pouss√©s sur sa t√™te ¬ ».

Le monde √ l’envers

Saturnino r√©sume ainsi l’histoire du mouvement : ¬« Nous avons march√© jusqu’√ Managua √ quatre occasions. La premi√®re fois, c’√©tait en 1999 et la derni√®re, cette ann√©e, mais les gens s’organisaient depuis plus longtemps. Au d√©but personne ne tenait compte de nous. Nous avons pr√©sent√© plusieurs propositions mais le gouvernement les a ignor√©es. De sorte que nous avons d√ » faire pression avec des gr√®ves de la faim et d’autres actions jusqu’√ ce qu’en janvier 2001 l’Assembl√©e nationale approuve la loi 364. ¬ » Ladite loi, appel√©e Ley Especial para la Tramitaci√≥n de Juicios Promovidos por las Personas Afectadas por el Uso de Pesticidas Fabricados a Base de DBCP, est aujourd’hui le seul espoir que les paysans ont d’√™tre indemnis√©s, √©tant donn√© qu’elle leur permet de compter sur l’appui √©conomique et l√©gal de l’Etat pour lancer des proc√©dures contre les compagnies banani√®res.

Gr√Ęce √ cette loi, les premi√®res plaintes contre la Shell Oil Company, Dow Chemical Company, Occidental Chemical Corporation, Standard Fruit Company, Dole Food Company et Chiquita Brands International ont √©t√© d√©pos√©es en mars 2001. Un an plus tard, un tribunal nicaraguayen s’est prononc√© en faveur de quelques 600 paysans, ordonnant que les transnationales paient 490 millions de dollars, mais aucune de ces compagnies n’a reconnu ce jugement et les proc√©dures se trouvent au point mort. Ce pourrait √™tre aussi le sort du nouveau jugement √©mis par la juge Socorro Toru√Īo de Chinandega, au d√©but de ce mois, qui a ordonn√© le paiement de 97 millions de dollars en faveur de 150 travailleurs apr√®s qu’aient √©t√© prouv√©s leurs graves dommages physiques et moraux.

La quantit√© d’argent en jeu est √©norme. On estime que le montant total des indemnisations s’√©l√®ve √ 17 milliards de dollars. Cette somme a attir√© beaucoup d’opportunistes qui veulent une part du g√Ęteau, parmi lesquels des cabinets juridiques et quelques leaders politiques qui disent repr√©senter les int√©r√™ts des ¬« malades l√©gitimes ¬ », tout en s’accusant mutuellement d’accepter dans leurs files des gens ¬« qui n’ont pas pel√© une banane de leur vie ¬ ». Cet argument a servi aux transnationales pour d√©noncer une inflation frauduleuse du nombre de malades. Ainsi, on pr√©tend d√©l√©gitimer leur lutte et faire tra√ģner les proc√©dures. Quelques m√©dias se sont fait l’√©cho de ces accusations et les Nicaraguayens qui se m√©fient des paysans ne manquent pas.

A ce sujet, Saturnino Martinez remarque : ¬« Il y a des gens qui croient que nous sommes des fain√©ants, comme si √ßa nous plaisait d’√™tre ici depuis presque cinq mois, √ cuire √ cause de la chaleur, √ avoir faim. Ici, il y en a un qui meurt presque chaque semaine et les journaux ne disent toujours rien. ¬ » Et il ajoute : ¬« C’est nous qui devrons faire appel. Figurez-vous que les entreprises ont argument√© que nos maladies √©taient communes. Non ! Le rhume et la toux sont communs, √ßa a toujours exist√©. Mais une maladie qui dure depuis 1997 jusqu’√ aujourd’hui, ne peut pas √™tre commune. Avant, il y avait des gens qui mouraient d’insuffisance r√©nale ou du cancer, mais c’√©tait un cas sur mille. Aujourd’hui, plus de 2.000 compa√Īeros bananiers et autant de ca√Īeros [travailleurs du secteur de la canne √ sucre] sont morts. ¬ »

Tragédie en famille

J’ai rendu visite trois fois √ Digna Em√©rita Jiron et √ son mari Jos√© de jesus Rayo. Digna a travaill√© pendant huit ans √ la plantation Mercedes √ emballer les bananes. Elle avait 17 ans quand elle a commenc√© √ travailler et √ 25 ans elle montrait d√©j√ quelques-unes des g√™nes typiques, comme de la fi√®vre et des migraines. Sa soeur est morte d’un cancer et son fr√®re est retourn√© √ Chinandega fin juin parce que son ventre avait grossi de fa√ßon disproportionn√©e en √ peine quelques jours.

Digna se souvient que jusqu’√ il y a deux ans elle √©tait mince. Pour le prouver elle cherche dans un sac qu’elle garde sous son hamac et sort une photo. ¬« J’√©tais comme √ßa. Maintenant, j’ai d√©j√ perdu mes dents. J’ai √©t√© op√©r√©e trois fois. Ils m’ont √īt√© la matrice et une tumeur que j’avais sous les ovaires. Ensuite ils m’ont sorti les ovaires et, √ la derni√®re op√©ration, le pansement s’est d√©chir√© et ma hernie du nombril est ressortie. ¬ » Digna continue de raconter : ¬« Je souffre depuis des ann√©es ; on croit que l’on va s’habituer mais, par apr√®s, les douleurs deviennent plus fortes. Parfois, avec le m√©dicament, on se l√®ve √ moiti√©, mais on ne nous donne pas les m√©dicaments appropri√©s, seulement du Diclofenax ou des comprim√©s pour la fi√®vre. ¬ »

Son mari Jos√©, 56 ans, est chef de groupe et a la charge de quelque 58 personnes. Depuis cinq mois qu’il campe face √ l’Assembl√©e nationale, deux de ses compagnons sont morts et deux autres ont √©t√© renvoy√©s √ Chinandega dans un √©tat grave. Jos√© avait obtenu le grade de premier lieutenant dans l’Arm√©e populaire sandiniste et, comme lui, beaucoup des personnes affect√©es et presque tous les leaders ont √©t√© des combattants du Front sandiniste. Leur exp√©rience politique transpara√ģt clairement dans leur capacit√© √ organiser, ce qui leur a permis de mieux s’en sortir avec les difficult√©s l√©gales et √©conomiques des proc√©dures ainsi que les divisions internes et l’apathie des gens. Mais leur pass√© sandiniste leur a aussi co√ »t√© cher. L’ancien militantisme politique des malades est tomb√© √ pic pour les autorit√©s qui pendant des ann√©es ont ignor√© leurs r√©clamations avec l’argument qu’ils √©taient au service du Front sandiniste de lib√©ration nationale (FSLN) [7]. De son c√īt√©, chaque fois que le Front s’est approch√© d’eux, c’√©tait pour tirer profit de leur organisation. Il y a quelques mois, le FSLN a amen√© un camion plein d’ananas √ l’Assembl√©e nationale. Ce geste humanitaire cachait d’autres intentions qui ont √©t√© expos√©es sans fard : si les paysans appuyaient le Front dans la prise de camions et la fermeture de rues, le parti s’engageait √ les approvisionner en produits venant de mairies sandinistes.

Comme le dit Jos√©, ¬« les gens avec lesquels nous avons lutt√© coude √ coude pendant la r√©volution sont ceux l√ m√™me contre lesquels nous nous battons aujourd’hui. C’est pour √ßa que nous cherchons √ nous √©carter de toute banni√®re politique, parce que nous savons que nous ne nous battons pas pour un si√®ge √ l’Assembl√©e, mais pour qu’on nous garantisse une prise en charge m√©dicale et une mort digne. ¬ »

Des enfants, des femmes et des transnationales

Sandra Elisa est la plus jeune des filles de Digna et Jos√© . Elle a 11 ans et a une h√©patite. Des enfants comme elle, il y en a pr√®s de 70 qui vivent √ Ciudad Nemagon, jouant √ deux m√®tres de l’avenue, entre les ordures du campement lui-m√™me et le regard apathique des passants et des automobilistes. Ils grandissent ici, supportant la faim comme leurs parents, se mouillant comme eux quand il pleut et souffrant de la chaleur due aux toits en plastique noir des cabanes. Ils cohabitent tous l√ , ceux qui sont sains et ceux qui ont h√©rit√© des maladies de leurs parents, comme la fille de Nimia Regla, qui est n√©e avec une malformation de la jambe gauche. Nimia a emball√© des bananes √ la Candelaria pendant deux ans, maintenant elle pr√©sente des √©corchures sur la peau et elle a le dos et la poitrine couverts de taches. Son mari est mort d’un cancer il y a plusieurs mois. Elle est une veuve de plus, s’ajoutant aux centaines d’autres qui ont perdu leur √©poux pour des raisons li√©es au Nemagon. Une m√®re de plus qui doit se procurer des traitements m√©dicaux co√ »teux pour s’occuper de sa propre sant√© et de celle de ses enfants. Et une de plus dans les milliers de femmes engag√©es par les compagnies banani√®res pour travailler dans de tr√®s mauvaises conditions pour un salaire de mis√®re.

¬« Nous sommes de la ferraille, dit-elle. Avec mes 53 ans, avec ma petite fille malade et tant de souffrances il est impossible d’obtenir un travail. Si vous voulez travailler, la premi√®re chose qu’on vous demande, c’est de faire des examens. Si vous vous r√©v√©lez √™tre atteinte par les produits chimiques, ils ne vous engagent plus. Si vous allez voir une autre entreprise, on vous demande votre examen de sant√©. On refuse toute personne qui va chercher du travail et qui a une cr√©atine √©lev√©e ou du Nemagon dans le sang. Si nous ne mourons pas de maladie, nous allons mourir de faim. ¬ »

Les enfants et les femmes sont un sujet d√©licat pour l’opinion publique. Quand une transnationale touche n’importe lequel de ces groupes, consid√©r√©s comme vuln√©rables, il est presque certain que la couverture m√©diatique engendrera un mouvement d’opinion d√©favorable √ cette entreprise. C’est pour cela que les compagnies d√©pensent des millions pour blanchir leur image avec des campagnes publicitaires destin√©es √ pr√©senter un visage de l’entreprise attirant, conscient √©cologiquement, engag√© socialement et responsable en mati√®re de conditions de travail. Et pendant qu’on fait avaler ce mensonge au public, elles donnent des millions de dollars √ des avocats qui savent uniquement faire durer √©ternellement les proc√©dures, et au lieu d’indemniser les dommages caus√©s aux personnes et √ l’environnement, les compagnies utilisent leur pouvoir pour rendre sans effet la seule loi qui prot√®ge les paysans nicaraguayens.

La Dow Chemical exerce, depuis la Chambre de commerce des Etats-Unis, une √©norme pression pour l’√©limination de la loi 364. Gr√Ęce √ son pouvoir, la Dow a introduit un avenant au quatri√®me amendement du TLCCA qui permet aux investisseurs de lancer des proc√©dures de compensation contre les Etats contractants s’ils consid√®rent qu’une loi du pays ou une sentence √©mise par des juges locaux viole le principe de ¬« traitement juste et √©quitable ¬ ». Comme l’a remarqu√© r√©cemment Gustavo Antonio Lopez dans le journal nicaraguayen La Prensa, ¬« bien que le texte du trait√© ne se r√©f√®re pas sp√©cifiquement √ la loi 364, une fois ratifi√© par l’Assembl√©e quelques normes de r√©gulation de l’investissement √©tranger permettraient la neutralisation de cette loi. ¬ »

Ce traitement ¬« juste et √©quitable ¬ » que demandent les entreprises transnationales pourrait √™tre une plaisanterie si les plaignants n’√©taient pas des paysans pauvres. La capacit√© de l’Etat nicaraguayen √ exercer une pression dans les n√©gociations du TLCCA est presque nulle. Que pourrait offrir le deuxi√®me pays le plus pauvre d’Am√©rique latine si ce n’est une main d’oeuvre pas ch√®re et des facilit√©s pour l’investissement ? Pendant ce temps, la Dole Food a offert cette ann√©e d’investir de nouveau au Nicaragua si le gouvernement retirait les plaintes √ son encontre pour l’utilisation de pesticides. Ce genre d’offres et arrangements extrajudiciaires fait enrager les personnes affect√©es qui observent la fa√ßon dont on essaie de faire table rase de leurs vies.

A la recherche de la misère humaine

Une fois de plus les paysans se retrouvent dans l’oeil du cyclone, ins√©r√©s de force dans la logique du capitalisme et de la globalisation, du cot√© des moins privil√©gi√©s.
Leur seul p√©ch√© est d’√™tre n√©s pauvres sur des terres qui √©taient aptes √ la production massive de bananes. Dans une soci√©t√© comme celle du Nicaragua, fortement polaris√©e, plong√©e dans la pauvret√© et d√©sabus√©e par des ann√©es de corruption et d’opportunisme politique, les changements r√©clam√©s par la base semblent aujourd’hui plus √©loign√©s que jamais.

Il est sept heures du soir √ Ciudad Nemagon et le soleil commence √ se coucher. Un gar√ßon qui semble √©tranger s’approche du campement et prend des photos. Nimia m’appelle et me dit que les personnes les plus touch√©es sont √ Chinandega, celles qui ne peuvent pas venir parce qu’elles marchent √ grand-peine. Quelques journalistes et curieux veulent emporter dans leur pays un souvenir tordu de la mis√®re humaine qui habite au Nicaragua. Ils ne s’approchent que pour voir si le Nemagon a v√©ritablement transform√© les paysans en monstres. Mais Nimia me dit, ¬« √ ces gens qui viennent avec l’appareil photo en mains et partent directement √ Chinandega, je dis de ne pas aller si loin, que la mis√®re humaine ils peuvent la trouver aussi √ Managua, √ l’Assembl√©e nationale, ou aux Etats-Unis, o√Ļ les responsables de notre trag√©die se prom√®nent tranquillement dans la rue. ¬ » En effet, l√ -bas, ceux qui ont empoisonn√© impun√©ment des milliers de travailleurs et ont pollu√© l’environnement profitent de leur libert√©. C’est l√ -bas que se trouvent les responsables des fausses couches et des enfants n√©s avec des difformit√©s. C’est l√ que se trouvent ceux qui ont condamn√© des milliers de paysans √ une mort lente. ¬« Alors vous, dites-moi, demande Nimia, s’il est vraiment n√©cessaire d’aller √ Chinandega pour conna√ģtre la mis√®re humaine ? ¬ »

Notes :

[1En mai 2004, les gouvernements du Costa Rica, du Salvador, du Guatemala et du Honduras signaient un accord de libre-√©change avec les Etats-Unis, auquel s’est joint la R√©publique dominicaine en ao√ »t 2004. Pour entrer en vigueur, l’accord devait √™tre ratifi√© par les parlements nationaux. Ce qui est maintenant chose faite apr√®s la ratification de justesse de l’accord √ la Chambre des repr√©sentants √©tats-unienne le 28 juillet dernier.
Consultez le dossier ¬« Am√©rique centrale : sous la coupe du libre-√©change¬ » sur RISAL (ndlr).

[2Consultez le dossier ¬« La R√©volution sandiniste, 25 ans apr√®s¬ » sur RISAL (ndlr).

[3A voir : le reportage photo ¬« Les oubli√©s de Chinandega ¬ » de J√©r√īme Sessini sur In Visu (ndlr).

[4Lire La révolution verte sur WIKIPEDIA (ndlr).

[5Lire Les n√©matodes sur le site de l’Institut national de recherche agronomique (ndlr).

[6Il est né avec la formation de la peau non achevée (ndlr).

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx), suppl√©ment Masiosare, Mexique, 21 ao√ »t 2005.

Traduction : Cathie Duval, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

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