Bolivie : la seconde bataille pour la nationalisation du gaz
par Alvaro Garcia Linera
Article publiť le 23 septembre 2005

La r√©bellion de mai et juin a inscrit √ l’ordre du jour le th√®me du pouvoir. Historiquement, il n’y a que deux mani√®res pour y arriver : par les √©lections ou moyennant une insurrection. Dans tous les cas, sans une forte coh√©sion des mouvements sociaux, sans porte-parole cr√©dibles et pr√©par√©s, les efforts des centaines de milliers de Boliviens rebelles resteront vains.

Les √©poques r√©volutionnaires sont des p√©riodes historiques de plusieurs ann√©es caract√©ris√©es par une intense lutte sociale et politique pour le pouvoir d’Etat entre deux blocs, l’un conservateur, qui cherche √ pr√©server le vieil ordre constitu√©, et l’autre, r√©volutionnaire, qui cherche √ instaurer un nouveau r√©gime √©conomique et politique. C’est ce qui se vit en Bolivie depuis l’an 2000 avec la formation d’un bloc social articul√© autour des chefs d’entreprise de l’agro-industrie de Santa Cruz [1] et des partis politiques conservateurs (MNR, MIR, NFR, UCS) [2], et un bloc r√©novateur qui, malgr√© sa dispersion entre mod√©r√©s et radicaux, est compos√© de secteurs indig√®nes, vecinales [3], paysans et ouvriers du pays (FEJUVE [4], CSUTCB [5], Bloque de Unidad [6], Coordination de l’Eau, COB [7], MAS [8], MIP [9]). De par la formation historique de ces blocs, ces forces expriment des antagonismes r√©gionaux (est/ouest), ethniques (indig√®nes/q’aras [10]) et de classes (travailleurs/ patrons) de la formation contradictoire de la soci√©t√©.

Les √©poques r√©volutionnaires se diff√©rencient des √©poques de stabilit√© par la participation croissante de la soci√©t√© √ des enjeux d’ordre public, par l’affaiblissement des anciennes croyances qui maintenaient la population dans la passivit√©, par l’√©mergence de nouvelles id√©es, de nouvelles consignes, oppos√©es aux id√©es dominantes, qui acqui√®rent une adh√©sion croissante de secteurs dispos√©s √ se mobiliser pour rendre ces demandes effectives. Dans le pays, pr√©cis√©ment, les consignes d’en finir avec le n√©olib√©ralisme, de nationaliser les hydrocarbures, d’organiser une assembl√©e constituante et un gouvernement indig√®ne ont r√©ussi √ disputer l’h√©g√©monie id√©ologique au bloc conservateur, se convertissant en un imaginaire mobilisateur des attentes collectives de la soci√©t√©.

Une √©poque r√©volutionnaire n’est pas une simple action de protestation, mais plusieurs vagues de protestations et mobilisations, s√©par√©es par des p√©riodes de relative stabilit√©, qui affaiblissent le r√©gime de gouvernement. Celles-ci ont commenc√© en avril 2000, puis en septembre et octobre 2000, ensuite en juin 2001, en janvier 2002 aussi, puis en f√©vrier 2003 et en octobre 2003 et r√©cemment en mai-juin 2005. En plus du caract√®re massif des mobilisations, ce qui est d√©cisif aujourd’hui est que de la simple action de r√©sistance aux actes arbitraires de l’Etat (2000), on est pass√© √ une remise en question de celui-ci (juin 2001 avec la formation du ¬« Cartel ¬ » indig√®ne de Q’ala chaca) et √ la formation d’un bloc social avec des projets antagoniques √ ceux du bloc dominant conservateur donnant lieu √ une polarisation sociale et politique entre deux projets de soci√©t√©, √©conomiques, d’Etat, d’institutions et de gouvernement (octobre 2003 - juin 2005).

Les √©poques r√©volutionnaires sont d’intenses mouvements de lutte pour le pouvoir politique, √©conomique et culturel de la soci√©t√© et leur r√©sultat peut √™tre vari√© : parfois elles peuvent d√©boucher sur des coups d’Etat conservateurs qui ont pour objet de garder le pouvoir au prix de l’emploi ouvert de la violence d’Etat ; parfois, elles se terminent en r√©voltes qui ne modifient pas le pouvoir d’Etat bien qu’elles fragmentent la soci√©t√© par des actes de r√©bellion multiples, dispers√©s et √©ph√©m√®res. Mais les √©poques r√©volutionnaires peuvent aussi culminer dans une redistribution ¬« pact√©e ¬ » du pouvoir par la voie des accommodements √©lectoraux successifs et de la corr√©lation des forces (√©lections anticip√©es, assembl√©e constituante), au moyen d’un leadership ¬« c√©sariste ¬ » qui se place au-dessus des blocs antagoniques ou bien moyennant un changement radical du pouvoir politique r√©sultant d’une r√©volution sociale.

Tant que l’antagonisme entre les deux blocs en lutte pour le pouvoir ne se r√©sout pas, on est dans une √©tape de ¬« ballottage catastrophique ¬ » entre les deux forces en conflit qui, dans le fond, sont deux proto-h√©g√©monies qui ne r√©ussissent pas encore √ an√©antir ni √ construire une h√©g√©monie, un leadership politique et intellectuel de caract√®re national. C’est pourquoi, par moment, on assiste √ des √©preuves de force qui cherchent √ briser cet √©quilibre instable (octobre 2003, mars et juin 2005).

Les soulèvements pour les hydrocarbures

La lutte pour la nationalisation des ressources naturelles fait partie de la m√©moire historique du mouvement populaire. Revendiqu√©e depuis 1920 sous la forme de la ¬« nationalisation des mines ¬ » comme mesure visant √ socialiser la richesse accumul√©e par les seigneurs de l’√©tain, la nationalisation a fait partie de l’imaginaire syndical et populaire visant √ donner une base mat√©rielle √ la construction de la nation. Apr√®s la Guerre du Chaco [11], les gouvernements militaires anti-oligarchiques nationalis√®rent l’exploitation du p√©trole (1936). Apr√®s la r√©volution de 1952 [12], ce fut le tour des grandes mines priv√©es d’√©tain, ce qui permit √ l’Etat de jouer un r√īle important dans la formation de la base industrielle moderne du pays. Ce processus fut compl√©t√© par la nationalisation de la Gulf Oil en 1969. D’une certaine mani√®re, cette premi√®re vague de nationalisation faisait partie de l’√©poque r√©volutionnaire qui mit fin au r√©gime oligarchique laissant la place au capitalisme d’Etat. Ind√©pendamment de la corruption et de la mauvaise gestion, cette √©tape de nationalisation donna au pays les meilleurs indices de croissance √©conomique au vingti√®me si√®cle, un d√©veloppement de la faible base industrielle et, paradoxalement, du soutien √©conomique des entreprises agro-industrielles et mini√®res. Dans les ann√©es 80, ce secteur se consacrera √ d√©manteler la source primaire de sa croissance.

La nouvelle √©tape de lutte pour la nationalisation des ressources naturelles, qui d√©bute en avril 2000, se r√©approprie cette m√©moire historique des luttes populaires. On peut dire que sous l’actuelle consigne de nationalisation des hydrocarbures, deux perceptions collectives sont r√©sum√©es. La premi√®re : le destin √©conomique du pays pour les prochaines ann√©es se joue dans la propri√©t√© publique du gaz, car il sera la principale source de cr√©ation de richesses de la Bolivie. Son contr√īle, l’usufruit et la propri√©t√© doivent donc rester dans les mains de la nation. La seconde perception est que dans la nationalisation est r√©sum√©e l’exigence indig√®ne et populaire d’un nouveau projet de d√©veloppement √©conomique, d’un nouveau ¬« mod√®le √©conomique ¬ » qui mettrait fin aux vingt ann√©es de n√©olib√©ralisme dans le pays dont les r√©sultats en termes de bien-√™tre, d’emploi, de modernit√©, d’ascension sociale et de justice sont dramatiquement n√©gatifs.

L’exigence de nationalisation est, de loin, une vision claire et historique du mouvement indig√®ne et populaire de la pr√©servation de l’int√©grit√© territoriale et politique de la nation. D’o√Ļ la v√©h√©mence avec laquelle elle a commenc√© √ √™tre d√©fendue et l’hostilit√© avec laquelle elle est attaqu√©e par les √©lites patronales, dont le sens de la patrie a la taille de leurs propri√©t√©s.

Au cours de cette nouvelle √©tape politique, la revendication de r√©cup√©ration du contr√īle des hydrocarbures fut formul√©e initialement comme une mani√®re de rejeter la vente du gaz par et pour le Chili en octobre 2003. Ceci provoqua le soul√®vement d’octobre et la d√©mission du pr√©sident Gonzalo Sanchez de Lozada [13]. Ensuite, en d√©cembre 2003, les indig√®nes aymaras de la CSUTCB brandirent le drapeau de la nationalisation du gaz. Depuis lors, plusieurs organisations indig√®nes et populaires comme la FEJUVE, la COB, la Coordination du gaz [14], les regantes [15] commenc√®rent √ reprendre ce drapeau comme leur principale exigence face √ l’Etat.

La réalisation du référendum sur le gaz de juillet 2004, organisé par le président Carlos Mesa comme un acte de contention et de neutralisation, représenta une déroute temporaire de la revendication de nationalisation.
Les secteurs qui la d√©fendaient cette revendication ne sont pas arriv√©s √ organiser le boycott du r√©f√©rendum [16], ce qui a rendu plus l√©gitime encore l’ ¬« augmentation ¬ » des imp√īts et des int√©r√™ts jusqu’√ 50 pour cent [17]. Cependant, l’enlisement du d√©bat au parlement et l’absence de signaux de transition vers un nouveau mod√®le √©conomique, avec un r√īle accru de l’Etat dans le commerce des hydrocarbures, a recr√©√© une situation de mal-√™tre social et a renforc√© l’exigence de nationalisation.

Le secteur qui assumera avec d√©termination la mobilisation pour la nationalisation sera la FEJUVE de El Alto [18]. Elle avait d√©j√ int√©gr√© cette demande dans son cahier de revendications lors de son Congr√®s de 2004. A peine termin√©e la mobilisation pour l’expulsion de Aguas del Illimani en janvier-f√©vrier 2005 [19], les diff√©rents comit√©s de quartiers de El Alto commenc√®rent √ d√©battre sur la pr√©paration d’une grande mobilisation pour la nationalisation des hydrocarbures.

A la diff√©rence de toutes les mobilisations ant√©rieures des mouvements sociaux dans lesquelles les revendications √©taient de caract√®re r√©gional ou d√©fensif, la lutte pour la nationalisation entreprise par la FEJUVE et appuy√©e imm√©diatement par les paysans aymaras de la F√©d√©ration des travailleurs paysans de La Paz ¬« Tupaj Katari ¬ », posa directement et exclusivement une revendication de caract√®re national et de caract√®re structurel. Cela a repr√©sent√© un saut qualitatif dans la construction d’un projet politique alternatif des mouvements sociaux. On est pass√© d’un niveau d√©fensif et local √ un niveau offensif et national. Cela fait de la mobilisation pour les hydrocarbures la mobilisation la plus importante depuis la lutte pour la d√©mocratie.

La force historique de cette exigence fut d’une telle magnitude qu’en quelques jours d’autres secteurs sociaux des autres d√©partements du pays ont repris la revendication (Comit√© C√≠vico de Potos√≠, Coordinadora del Agua, APG [20], etc.,), ce qui obligea en outre d’autres secteurs mobilis√©s aussi par le th√®me des hydrocarbures (Bloque Oriente, Colonizadores, paysans sans terres [21], CONAMAQ [22]) ou ceux qui commenc√®rent √ se mobiliser pour des demandes sectorielles (enseignants, secteur de la sant√©, coop√©rativistes, etc.) √ adopter la consigne nationale de la nationalisation. Au cours de la deuxi√®me semaine de paro √ El Alto [23], la mobilisation sociale embrassait tous les d√©partements du pays, soit plus qu’en octobre 2003.

Les r√©pertoires de l’action collective

La principale m√©thode de lutte employ√©e lors du soul√®vement pour la nationalisation des hydrocarbures a √©t√© le blocage de chemins, de rues et de routes. Consid√©r√©e comme une m√©thode de lutte √©minemment paysanne, utilis√©e largement et de mani√®re l√©gendaire par les soul√®vements indig√®nes et paysans, √ El Alto, cette m√©thode de mobilisation a connu une r√©adaptation urbaine, moyennant le creusement de foss√©s sur les routes, la formation de barricades sur les avenues et l’encerclement des centres de distribution de carburants de Sentaka. L’efficacit√© de cette m√©thode a √©t√© multiple. En premier lieu, elle a permis une extension nationale de la mobilisation : plus de 90 pour cent des routes du pays dans les neufs d√©partements furent bloqu√©es par des paysans et des indig√®nes de diff√©rentes r√©gions, immobilisant le transport de marchandises et de passagers. En second lieu, les blocages ont paralys√© le centre d’approvisionnement √©nerg√©tique de la ville de La Paz, ce qui a fait s’effondrer l’activit√© √©conomique de la ville apr√®s quelques jours d’absence d’approvisionnement en essence et en gaz. Il s’agit l√ d’une m√©thode de lutte √©conomiquement strat√©gique, similaire √ celle employ√©e par les cocaleros [24] du Chapare sur la route Cochabamba-Santa Cruz : dans le cas de la route du Chapare, on paralyse la principale route commerciale et de transport de marchandises du pays ; dans le cas de Senkata, on paralyse la source √©nerg√©tique du transport et du commerce de la ville de La Paz.

La vigueur du blocage de routes fut telle que les mouvements sociaux r√©ussirent √ litt√©ralement occuper et prendre possession de l’espace g√©ographique de l’Etat, isolant non seulement les villes, Santa Cruz en particulier, consid√©r√©e comme le centre du pouvoir politique des secteurs conservateurs, mais aussi en paralysant l’exercice de la souverainet√© √©tatique sur le territoire national, amenant crise et vide de pouvoir gouvernemental.

La seconde m√©thode de lutte employ√©e avec une efficacit√© notable fut l’occupation des puits et centres de distribution de p√©trole, d’essence et de gaz. Ainsi, pendant que Senkata √©tait encercl√©, les indig√®nes de l’est prenaient les puits p√©troliers dans le d√©partement de Santa Cruz ; les indig√®nes aymaras et quechuas occupaient les centres de pompage d’hydrocarbures sur les hauteurs de Cochabamba (Safari) et sur les hauts plateaux andins (Sica Sica), produisant une paralysie de fait et un contr√īle de ces installations p√©troli√®res.

Avec ces m√©thodes de lutte, les mouvements sont pass√©s d’une attitude d√©monstrative de m√©contentement (marches, concentrations) √ des actions de fait, ce qui a montr√© une radicalisation g√©n√©ralis√©e de l’action collective au niveau national.

Au milieu de ces actions pratiques, les marches par la route Oruro - La Paz des indig√®nes des basses terres, des colonizadores, des cocaleros, la concentration d’indig√®nes paysans du haut plateau aymara dans la ville de La Paz et la concentration massive sur la place San Francisco (La Paz), le lundi 6 juin, de pr√®s de 300.000 personnes, la concentration la plus importante de l’histoire politique du pays, ont montr√© la multiplicit√© des r√©pertoires de mobilisation des secteurs sociaux.

Dans les faits, la concentration du lundi 6 juin a √©t√© la r√©ponse au rassemblement du Comit√© Civique cruce√Īo [25] du mois de mars. L’occupation du territoire et le blocage de routes dans les neuf d√©partements ont montr√© la capacit√© de mobilisation et de d√©ploiement territorial national des mouvements sociaux face √ la mobilisation r√©gionale des civicos de Santa Cruz. Les mouvements montraient qu’ils √©taient encore les plus forts, notamment sur le plan de leur capacit√© √ faire s’effondrer l’Etat, mais moins sur le plan de leur capacit√© √ r√©soudre la question du pouvoir politique.

La lutte pour le pouvoir d’Etat

L’expansion de la demande de nationalisation des hydrocarbures fut d’une telle magnitude qu’√ la troisi√®me semaine de paro, l’Etat perdit le contr√īle des voies de communication, de l’activit√© sociale dans la ville de El Alto et de la r√©gularit√© de l’activit√© √©conomique du pays. L’Etat commen√ßa √ s’effondrer provoquant imm√©diatement une crise de gouvernement. L’unique mani√®re d’essayer de reprendre le contr√īle de l’Etat requerrait l’intervention des forces arm√©es, qui √©taient alors la seule organisation de caract√®re national et stable que poss√©daient l’Etat et le gouvernement. Ce choix aurait impliqu√© l’usage de la violence, des morts et le risque d’une division interne de l’arm√©e, dernier bastion de l’unit√© de l’Etat : Mesa pr√©f√©ra donc abandonner le gouvernement, cr√©ant un vide de pouvoir.

On sait que le pouvoir d’Etat, par principe ne peut rester ¬« vide ¬ » longtemps et doit √™tre ¬« occup√© ¬ », g√©r√© d’une mani√®re ou d’une autre. Les classes dominantes s’en sont bien souvenu. Les anciennes fractions conservatrices (MNR, ADN, MIR, NFR), pr√©paraient depuis longtemps une op√©ration de retour au gouvernement [26] face √ la faiblesse croissante du gouvernement, manifeste d√©j√ depuis janvier 2005.

Ainsi, le samedi 4 juin, un paradoxe a commenc√© √ se profiler : que le soul√®vement des secteurs vecinales, indig√®nes et paysans du pays, dans leur capacit√© √ faire s’effondrer le pouvoir - mais face √ l’absence d’une alternative propre de pouvoir- rende possible le retour au pouvoir des secteurs mis en √©chec et √©cart√©s par le soul√®vement d’octobre 2003. Une possibilit√© s’est profil√©e, un type d’ali√©nation politique dans laquelle l’effort du bloc r√©volutionnaire c√©derait la place, sans le vouloir ni le rechercher, au retour au gouvernement du bloc conservateur, √ l’image de l’ali√©nation √©conomique, dans le domaine de la production, quand le travail de l’ouvrier cr√©e le capital du chef d’entreprise qui ensuite domine l’ouvrier.

Ce paradoxe fut rendu possible pour deux motifs. Le premier, parce que si les mouvements sociaux ont r√©ussi √ paralyser le pays, en montrant leur force de mobilisation nationale, le contr√īle des institutions parlementaires √©tait toujours entre les mains des forces conservatrices, par la pr√©sence majoritaire de la coalition MNR-MIR-UCS-NFR. Il en r√©sulte que pendant que les mouvements sociaux gagnaient dans les rues en provoquant un vide de pouvoir, au parlement, les conservateurs gagnaient en se projetant de mani√®re imm√©diate et d√©sesp√©r√©e comme sortie constitutionnelle √ ce vide de pouvoir. Ce que les masses gagnaient dans la rue sur base de la mobilisation et de la l√©gitimit√© de leur revendication, au parlement les √©lites gagnaient sur la base de leur l√©galit√© et de leur majorit√© parlementaire.

En second lieu, cette possibilit√© d’une r√©forme conservatrice du gouvernement √©tait facilit√©e par la propre absence d’une alternative de pouvoir des mouvements sociaux. Les habitants, les membres de communaut√©s et les indig√®nes s’√©taient lanc√©s de mani√®re vigoureuse et sacrifi√©e dans la lutte pour la nationalisation en demandant au gouvernement constitu√© de nationaliser, mais, entre temps, le gouvernement s’est effondr√© et √ ce stade, alors que la r√©alisation de la nationalisation posait la question du pouvoir politique, les mouvements sociaux ne s’y √©taient pas pr√©par√©s et s’arr√™t√®rent sans oser faire un pas de plus. Dans un acte de lucidit√© historique, ils emp√™ch√®rent l’acc√®s au pouvoir de Vaca Diez [27], ce qui fut une victoire secondaire, mais ils ne se lanc√®rent pas dans l’occupation ou la pr√©paration de l’occupation-construction d’un nouveau pouvoir.

C’est que la consigne de la nationalisation n’est pas seulement un projet d’√©conomie √©tatis√©e, c’est aussi un projet de pouvoir r√©alisable moyennant une transformation du syst√®me politique et de la structure du pouvoir d’Etat. Et c’est la difficult√© exp√©riment√©e par le mouvement social dans cette premi√®re vague de la longue lutte pour la nationalisation. Les mouvements sociaux l’ont demand√© √ un ¬« souverain ¬ », le gouvernement, mais face au refus puis au vide de pouvoir, les mouvements n’ont pas voulu assumer cette souverainet√©, ce qui aurait requis de se voir eux-m√™mes comme des ¬« souverains ¬ », mais ceci ne s’est pas produit.

Car pour produire du pouvoir, pour lutter pour le pouvoir - et au fond c’est ce dont auront besoin les mouvements sociaux pour porter en avant leur consigne de nationalisation,- il ne suffit pas simplement de se mobiliser, d’encercler et de paralyser l’Etat. C’est une strat√©gie de r√©sistance importante pour obliger les gouvernants √ prendre en compte telle ou telle demande, mais pas pour les obliger √ prendre des d√©cisions qui vont √ l’encontre de leur existence en tant que classe. La lutte pour le pouvoir, pour sa production sociale capable de lancer les mouvements sociaux dans la lutte pour le pouvoir d’Etat est bien plus qu’une d√©claration pamphl√©taire ou un discours enflamm√©. Le pouvoir est la capacit√© de convaincre, de diriger la soci√©t√© et, avant tout, la capacit√© d’exercer une force coercitive. C’est pourquoi sa conqu√™te requiert de travailler les trois pr√© requis de tout pouvoir d’Etat. Premi√®rement, un projet, un horizon, un discours mobilisateur de la soci√©t√©. Ceci existe d√©j√ , c’est la revendication de nationalisation des hydrocarbures. Il est clair que le d√©bat politique des prochains mois tournera autour de cela.

Le second composant du pouvoir est la capacit√© de gestion territoriale, d’administration et de r√©gulation de la vie √©conomique, sociale et politique d’une r√©gion et du pays. L√ -dessus, les mouvements sociaux ont montr√© des limites dans la formation des comit√©s d’approvisionnement qui auraient pu faire que la FEJUVE contr√īle et r√©gule la distribution du carburant, et de ce fait serait parvenue non seulement √ mettre de son c√īt√© les alli√©s urbains de la ville de La Paz qui se seraient reconnus dans la revendication de El Alto, mais cela aurait √©t√© un fait de gestion politique autonome qui aurait montr√© les organisations sociales comme des institutions avec un pouvoir de gestion alternative, de r√©gulation d’un nouvel ordre et r√©gime de gouvernement. Le gouvernement est gestion et l√©gitimit√©. Et enfin, le th√®me de la force. Tout pouvoir dans le fond est le monopole de la force physique et tant que les mouvements sociaux n’assumeront pas publiquement et avec le s√©rieux n√©cessaire le th√®me de la r√©solution de cette th√©matique, la lutte pour le pouvoir sera bloqu√©e et la propre nationalisation effective des hydrocarbures impossible.

La r√©bellion de mai et juin a inscrit √ l’ordre du jour le th√®me du pouvoir. Historiquement, il n’y a que deux voies pour y arriver : par les √©lections ou moyennant une insurrection. Dans tous les cas, sans une forte coh√©sion de l’ensemble des mouvements sociaux, sans leadership unifi√© de toutes les tendances, sans porte-parole cr√©dibles et pr√©par√©s, les gigantesques et g√©n√©reux efforts des centaines de milliers de rebelles resteront vains.

Notes :

[1Santa Cruz est un département oriental du pays. Les huit autres départements sont Beni, Cochabamba, Chuquisaca, Oruro, Pando, La Paz, Potosí, Tarija (ndlr).

[2MNR= Mouvement nationaliste r√©volutionnaire ; MIR= le mal nomm√© Mouvement de la gauche r√©volutionnaire ; NFR = Nouvelle force r√©publicaine) ; UCS= l’Unit√© civique solidarit√© (ndlr).

[3Par vecinales, il faut comprendre voisins ou habitants. Cela fait r√©f√©rence aux organisations sociales des quartiers populaires comme √ El Alto (ndlr).

[4FEJUVE = Federación de Juntas Vecinales, fédération des comités de quartier de la ville de El Alto. La FEJUVE fut la principale protagoniste de ladite guerre du gaz en octobre 2003 (ndlr).

[5CSUTCB = Centrale syndicale unique de travailleurs paysans de Bolivie (ndlr).

[6Bloque de Unidad de Campesinos, Indígenas y Pueblos Originarios de Santa Cruz, organisation sociale du département de Santa cruz (ndlr).

[7COB= Centrale ouvrière bolivienne, dirigée par Jaime Solares (ndlr).

[8MAS= Mouvement au socialisme (MAS), premi√®re force politique du pays, fait partie comme le MIP de ladite ¬« nouvelle gauche indig√®ne ¬ ». Ce parti-mouvement est dirig√© par Evo Morales (ndlr).

[9MIP= Mouvement indigène pachakuti (MIP) du dirigeant paysan Felipe Quispe (ndlr).

[10Blancs, descendants des Européens (ndlr).

[11La guerre du Chaco sur WIKIPEDIA : http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_du_Chaco.

[12L’histoire de la Bolivie sur WIKIPEDIA : L’histoire de la Bolivie sur WIKIPEDIA : http://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_la_Bolivie (ndlr).

[13Consultez le dossier ¬« Guerre du gaz ¬ » sur RISAL (ndlr).

[14La Coordinadora para la Defensa y la Recuperaci√≥n del Gas, commun√©ment appel√©e la Coordinadora del Gas, est une coalition d’organisations sociales, civiques et politiques, dont le MAS et la COB, qui propose une nationalisation totale des hydrocarbures, de m√™me que la tenue d’une assembl√©e constituante pour transformer le syst√®me politique bolivien et instaurer un r√©gime de d√©mocratie participative. La Coordinadora a men√© une campagne populaire pour recueillir les signatures des citoyens qui sont en faveur de la nationalisation. Cette campagne a √©t√© d√©crite par ses instigateurs comme un ¬« r√©f√©rendum populaire et alternatif ¬ » √ celui organis√© en juillet 2004 par le gouvernement (ndlr).

[15Paysans représentant la principale force sociale dans le département de Cochabamba (ndlr).

[16Lors de la campagne r√©f√©rendaire, l’opposition unifi√©e qui avait permis d’exercer une pression telle sur la pr√©sidence de Sanchez de Lozada qu’il fut forc√© de d√©missionner, s’est retrouv√©e divis√©e en deux camps. D’un c√īt√©, les militants radicaux issus du mouvement ouvrier et les partisans de la branche de la CSUTCB associ√©e au Mallku Felipe Quispe, la Centrale ouvri√®re bolivienne et la Coordination du Gaz, ont pr√īn√© le boycott du r√©f√©rendum, demandant √ la population de s’abstenir, de voter en blanc ou d’inscrire le mot ¬« nationalisation ¬ » sur leur bulletin de vote. De l’autre, l’opposition incarn√©e par Evo Morales et le Movimiento al Socialismo (MAS), s’est d√©montr√©e de plus en plus encline √ jouer son r√īle d’opposition des urnes plut√īt que de la rue. Morales avait appel√© la population √ participer au r√©f√©rendum en votant ¬« oui ¬ » aux trois premi√®res questions et ¬« non ¬ » aux deux derni√®res..
Lire Louis-F. Gaudet, La Bolivie de l’apr√®s r√©f√©rendum : Vers un nouveau cycle de contestations ?, RISAL, septembre 2004 (nlr).

[17A la suite du r√©f√©rendum, le d√©bat sur le niveau des royalties et des imp√īts √ imposer aux entreprises transnationales pr√©sentes dans le pays a pris le dessus sur celui de la nationalisation des hydrocarbures (ndlr).

[18Lire Richard Gott, Un soul√®vement sismique chez les indiens d’Am√©rique latine, RISAL, 13 juin 2005 et Luis A.Gomez, El Alto : de la cit√©-dortoir √ la r√©volte sociale, RISAL, octobre 2003 (ndlr).

[20Asamblea del Pueblo Guaraní, assemblée du peuple guarani (ndlr).

[21Lire Sergio Ferrari, Le mouvement sans terre en Bolivie, RISAL, septembre 2004 (ndlr).

[22Consejo de Ayllus y Marcas del Qollasuyo, organisation indigène (ndlr).

[23Paro = grève, arrêt des activités, blocages de routes (ndlr).

[24Les cocaleros sont les cultivateurs/ producteurs de coca. Ils sont essentiellement situés dans la région des Yungas et dans le département du Chapare.
Lire Christian Rudel, Revendications indiennes en Am√©rique latine : le cas d’Evo Morales, RISAL, novembre 2002 ; Eric Leeuwerck, Bolivie : coca no es coca√≠na, Coca-Cola non plus !, RISAL, d√©cembre 2002 ; Erick Fajardo Pozo, L’√©radication de la coca en Bolivie et le destin de la gauche en Am√©rique latine, RISAL, avril 2004 (ndlr).

[25C’est dans les d√©partements de Santa Cruz et de Tarija, √ l’est du pays, qui se trouve la plus grosse partie des richesses en ressources naturelles de la Bolivie. Un mouvement ¬« civique ¬ » men√© par les classes √©conomiquement dominantes exige plus d’autonomie territoriale afin de contr√īler ces ressources (ndlr).

[26Quand Mesa est devenu pr√©sident de la R√©publique, suite au soul√®vement populaire - la premi√®re guerre du gaz - et √ la fuite de Gonzalo Sanchez de Lozada en octobre 2003, il a d√©cid√© de ne pas faire entrer dans son cabinet des membres des partis traditionnels (ndlr).

[27Mis sous pression tant par la gauche que par la droite, Carlos Mesa a fini par d√©missionner le 6 juin. Cette d√©mission a pos√© la question de sa succession. Du point de vue institutionnel, la Constitution pr√©voit en effet que les pr√©sidents du S√©nat et de la Chambre des d√©put√©s succ√®dent au vice-pr√©sident en cas de d√©mission. Or, le pr√©sident du S√©nat n’√©tait autre que Hormando Vaca Diez, membre du MIR et √©lu de la r√©gion de Santa Cruz. Pour l’ensemble des mouvements sociaux, Vaca Diez √ la pr√©sidence, c’est une provocation : c’est un valet de l’oligarchie cruce√Īa, dont la nomination marquerait, qui plus est, le retour au premier plan des partis traditionnels que la premi√®re guerre du gaz avait permis de marginaliser politiquement. Donc, √ la revendication majeure d’une nationalisation des hydrocarbures se combine alors l’exigence de la d√©mission de Vaca Diez, mais aussi de Mario Cossio, le pr√©sident de la Chambre des d√©put√©s. Suite √ d’autres mobilisations, l’oligarchie comme l’ambassade des √‰tats-Unis ont semble-t-il pr√©f√©r√© reculer plut√īt que de risquer de perdre tout contr√īle de la situation. Ce pourquoi, c’est finalement le pr√©sident de la Cour supr√™me, Eduardo Rodriguez, qui sera choisi pour prendre la place de Mesa, jusqu’aux √©lections du 4 d√©cembre prochain (ndlr).

Source : El Juguete Rabioso (http://eljugueterabioso.free.fr), Bolivie, 2005.

Traduction : Fr√©d√©ric L√©v√™que & Isabelle Dos Reis, pour Le Jouet enrag√©, √©dition francophone de El Juguete Rabioso (http://eljugueterabioso.free.fr/), Bolivie, et RISAL (www.risal.collectifs.net).

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