L’administration Lula en crise : la corruption √ l’assaut des institutions br√©siliennes
par Sylvie Dugas
Article publiť le 27 septembre 2005

Une importante crise politique fait rage au Br√©sil, √ la suite de la divulgation d’une s√©rie de scandales de corruption au sein du Parti des travailleurs (PT), le parti du pr√©sident Luiz Ignacio Lula da Silva. Cette crise a provoqu√© le 9 juillet dernier la d√©mission du pr√©sident du PT (au pouvoir) Jos√© Genoino et son remplacement par le ministre de l’√‰ducation, Tarso Genro. √€ la fin ao√ »t, ce dernier annonce cependant son retrait de la campagne √ la pr√©sidence du PT, all√©guant √™tre incapable d’accomplir la t√Ęche que lui avait confi√©e Lula, soit remettre de l’ordre dans le parti au pouvoir. La t√Ęche s’est av√©r√©e plus difficile que pr√©vue puisque l’ancien chef du cabinet pr√©sidentiel, Jos√© Dirceu, est rest√© ma√ģtre de l’appareil du parti de Lula, malgr√© sa d√©mission en juin. Dirceu est consid√©r√© comme le cerveau de l’op√©ration d’achat de votes de d√©put√©s √ l’origine des scandales en cha√ģne et menac√© de l’annulation de son mandat de d√©put√© [1].

Cette crise viendra-t-elle √ bout de l’actuel gouvernement, qui s’√©tait fait √©lire en pr√©tendant √™tre plus int√®gre que ses adversaires ? Les √©carts de conduite du PT sont-ils comparables √ ceux de gouvernements pr√©c√©dents, notamment celui de Collor de Melo ? Comme ce dernier, Lula m√©rite-t-il d’√™tre destitu√© s’il a lui aussi tromp√© la confiance des √©lecteurs br√©siliens ? Nous tenterons de r√©pondre √ ces diverses questions dans le pr√©sent essai.

Les faits reproch√©s √ l’administration Lula

Tout a commenc√© le 14 mai dernier par le scandale des Postes. Ce scandale est mis au jour par la diffusion d’une vid√©o montrant un directeur du service des Postes br√©siliennes, Mauricio Marinho, qui re√ßoit un pot-de-vin de plus de mille dollars. Il dit agir sous couvert du pr√©sident maintenant licenci√© du Parti travailliste br√©silien (PTB), Roberto Jefferson, alli√© du gouvernement. Dans une interview accord√©e au quotidien Folha de Sao Paulo le 6 juin, M. Jefferson accuse le tr√©sorier du PT, Delubio Soares, d’avoir pay√© des dessous-de-table mensuels de 12 000 dollars √ des d√©put√©s de deux partis de droite (Parti lib√©ral - PL ; et - Parti progressiste - PP) en √©change de leur soutien au Parlement. √€ la suite de la mise sur pied d’une commission parlementaire d’enqu√™te sur les postes, M. Jefferson r√©it√®re ses accusations √ la Chambre des d√©put√©s et recommande √ Jos√© Dirceu, ministre charg√© du cabinet pr√©sidentiel, de quitter le gouvernement pour ne pas faire ¬« d’un homme bon (Lula), un accus√© ¬ ». [2] M. Dirceu d√©missionne le 16 juin et, quelques jours plus tard, il est remplac√© par Dilma Roussef, premier pas d’un remaniement minist√©riel subs√©quent.

L’hebdomadaire Veja r√©v√®le ensuite que les entreprises du publicitaire Marcos Valerio, accus√© par M. Jefferson d’√™tre au centre du syst√®me de versements mensuels de pots-de-vin √ des d√©put√©s par le PT, ont retir√© d’une banque plus de 8 millions de dollars en esp√®ces en deux ans. Le 2 juillet, la publication d’un document d√©montre l’existence de liens financiers entre le PT et le publicitaire Valerio, qui sera plac√© en d√©tention pr√©ventive. La nature de ce document : une demande de pr√™t bancaire en faveur du PT d’un million de dollars, cosign√©e par le pr√©sident du parti Jos√© Genoino, le tr√©sorier Delubio Soares et M. Valerio comme caution, en f√©vrier 2003, un mois apr√®s l’arriv√©e de Lula √ la pr√©sidence. Cette r√©v√©lation fait tomber les t√™tes au PT : le 4 juillet, le secr√©taire g√©n√©ral du PT, Silvio Pereira, d√©missionne de son poste, suivi le lendemain par le tr√©sorier du parti, Delubio Soares. Le 8 juillet, l’hedomadaire Epoca r√©v√®le l’existence d’un second emprunt bancaire de 1,25 million de dollars au PT cosign√© par Genoino, Soares et Valerio comme caution. Un conseiller parlementaire du fr√®re de Jos√© Genoino est arr√™t√© en possession de l’√©quivalent de 184 000 dollars en esp√®ces √ l’a√©roport Congonhas de Sao Paulo. Le pr√©sident du PT est finalement arr√™t√© le 9 juillet et remplac√© par Tarso Genro [3].

Accus√© d’avoir achet√© √ l’aide de mensualit√©s le soutien de d√©put√©s en faveur du gouvernement, le PT reconna√ģt avoir mont√© une caisse noire √©quivalent √ pr√®s de 30 millions $ CAN [4], mais assure que celle-ci √©tait uniquement destin√©e au paiement des campagnes √©lectorales. Cette th√®se est indirectement soutenue par le pr√©sident br√©silien Luiz Inacio Lula da Silva qui souligne qu’au Br√©sil, les pratiques du PT sont identiques √ celles adopt√©es syst√©matiquement par tous les partis. Toutefois, √ la mi-ao√ »t, la crise se rapproche du palais pr√©sidentiel avec les d√©clarations de Duda Mendon√ßa, le publicitaire charg√© de la campagne pr√©sidentielle de Lula et celle du PT en 2002. Mendon√ßa r√©v√®le que le PT a pay√© ses services dans un compte ouvert aux Bahamas, paradis fiscal notoire. La revue Epoca publie √©galement la d√©claration d’un des principaux alli√©s du gouvernement, Valdemar Costa Neto, pr√©sident du PL (droite) le parti du vice-pr√©sident Jos√© Alencar, √©lu sur le ticket pr√©sidentiel de Lula aux √©lections de 2002. Selon Costa Neto, l’accord sur ce ticket avait √©t√© n√©goci√© moyennant un versement de 10 millions de reais (plus de 5 millions $ CAN [5]) du PT vers le PL. D’apr√®s lui, Lula savait tout et aurait donn√© son accord final [6]. Par ailleurs, le fils du pr√©sident br√©silien, Fabio Luis da Silva, est aussi mis en cause : depuis l’√©lection de son p√®re, il est devenu propri√©taire de deux entreprises florissantes, dont le capital a √©t√© fourni par l’entreprise de t√©l√©communication Telemar. [7] Enfin, six partis politiques (PT, Parti social d√©mocrate br√©silien - PSDB ; Parti du Front Lib√©ral - PFL ; Parti Populaire Socialiste - PPS, Partido Verde - PV ; et PVT) demandent le retrait de Manoel Severino, pr√©sident de la Chambre, pour avoir re√ßu de l’argent du propri√©taire du restaurant Fiorella, situ√© dans l’√©difice du Parlement.

Trois commissions d’enqu√™te (sur les postes, l’achat de votes de parlementaires et la corruption dans les entreprises d’√‰tat) ainsi qu’une commission d’√©thique du PT ont √©t√© mises sur pied pour faire la lumi√®re sur les agissements des principaux officiers du parti au pouvoir. Jusqu’√ pr√©sent, 12 personnalit√©s politiques ont remis leur d√©mission dont Jos√© Dirceu, Jos√© Genuino et Paulo Rocha, leader du PT au Parlement. Pour la premi√®re fois, un sondage effectu√© √ la suite de ces r√©v√©lations montre que le pr√©sident Lula serait largement battu au second tour de l’√©lection pr√©sidentielle de 2006 par le candidat social-d√©mocrate Jos√© Serra, son adversaire du second tour en 2002, actuel maire de Sao Paulo.

Cependant, l’√©conomie br√©silienne, qui affiche une inflation ma√ģtris√©e et des exc√©dents commerciaux historiques, est parvenue √ demeurer stable malgr√© l’ampleur de la crise politique. Selon les experts, celle-ci est la plus grave depuis le retour de la d√©mocratie au Br√©sil en 1985. Cette affaire met en √©vidence la faible marge de manoeuvre du pr√©sident Lula, ¬« contraint √ suivre la politique de rigueur pr√īn√©e par l’√©quipe d’Antonio Palocci mais d√©sapprouv√©e par l’essentiel de sa base √©lectorale et m√™me par une portion importante du patronat. En maintenant des taux d’int√©r√™t √ un niveau prohibitif (19,75 %) et une politique du real fort, le gouvernement √©rode la productivit√© du Br√©sil, qui ne devrait conna√ģtre cette ann√©e qu’une croissance d’un peu plus de 3 %, une des plus faibles d’Am√©rique latine [8]. ¬ »

La culture politique √ l’origine de la crise br√©silienne ?

Depuis la p√©riode coloniale, les moeurs politiques au Br√©sil sont corrompues. Selon David Fleisher [9], du D√©partement de sciences politiques de l’Universit√© de Brasilia, la corruption politique prend deux formes, soit la manipulation des d√©cisions politiques pour favoriser des int√©r√™ts priv√©s, soit l’appropriation ou le d√©tournement de fonds publics par les √©lus ou leurs repr√©sentants. Ces pratiques existaient d√©j√ avant le coup d’√‰tat de 1964 √ une √©chelle toutefois r√©duite, vu la faible taille des fonds publics. Rappelons que le candidat pr√©sidentiel Janio Quadros avait ax√© sa campagne √©lectorale de 1961 sur le th√®me de la lutte √ la corruption. On lui attribuait le surnom de a vassoura ou le balai. Il fut √©lu par une grande majorit√©, t√©moin que l’opinion publique √©tait consciente du probl√®me qui avait caract√©ris√© toute la p√©riode de Juscelino Kubitschek (1956-1961) [10].

M√™me si les militaires avaient pr√©tendu prendre le pouvoir pour nettoyer le pays de la corruption ambiante, le ph√©nom√®ne s’est aggrav√© pendant les 21 ans qu’a dur√© leur r√®gne, proportionnellement √ la place pr√©pond√©rante qu’a pris l’appareil d’√‰tat durant cette p√©riode. Avant de c√©der la place au pouvoir civil, les militaires avaient justifi√© leur sortie par l’√©rosion institutionnelle des forces arm√©es, qui √©tait justement due √ l’accroissement de la corruption. Durant les derniers mois du r√©gime militaire (1983-1984), la presse - dont la censure avait √©t√© progressivement lev√©e depuis l’ouverture politique de 1974 - a r√©v√©l√© un cas de corruption ayant un lien direct avec la campagne pour la succession pr√©sidentielle. Le chef du Service national d’information et le g√©n√©ral Oct√°vio Medeiros, candidat √ la succession de la pr√©sidence de Jo√£o Figueiredo, avaient √©t√© impliqu√©s dans un scandale reli√© au Fonds de retraite des militaires. Malgr√© une totale inexp√©rience en la mati√®re, les gestionnaires du Fonds s’√©taient vus octroyer un contrat de coupe de bois dans la zone du projet hydro-√©lectrique Tucuru√≠ cens√©e √™tre inond√©e [11].

Avec le retour des gouvernements civils, d’autres pr√©sidents br√©siliens ont aussi fait l’objet d’investigations dans la foul√©e des innovations de la Constitution de 1988. Celle-ci recommandait la mise sur pied de Commissions parlementaires d’enqu√™te pour surveiller les agissements des hommes politiques de l’ar√®ne f√©d√©rale. Cette ann√©e-l√ , un Comit√© parlementaire d’enqu√™te se penche sur des all√©gations de corruption politique du gouvernement de Jos√© Sarney da Costa et √©met un rapport sugg√©rant d’entamer des proc√©dures de destitution. Cependant, le pr√©sident de la Chambre des d√©put√©s √ cette √©poque, Innoc√™ncio de Oliveira, prend unilat√©ralement la d√©cision de ne pas transmettre le cas au Parlement et d’archiver le dossier. Le pr√©sident Fernando Collor de Melo, √©lu au second tour des √©lections de 1989, a moins de chance. Devant des all√©gations de corruption massive, faites y compris par son propre fr√®re, le Parlement met sur pied une Commission parlementaire d’enqu√™te pour faire la lumi√®re sur les agissements de l’entourage du pr√©sident. Apr√®s avoir √©t√© jug√© par le S√©nat, Collor de Melo est suspendu pour 180 jours en septembre 1992 puis destitu√©. Il devenait le premier pr√©sident en poste d’Am√©rique latine √ √™tre destitu√©, suivi peu apr√®s par Carlos Andr√®s Perez au Venezuela en 1993.

En maints aspects, le type de corruption politique instaur√© par Collor de Melo annonce celui de Lula, qui avait d’ailleurs √©t√© battu durant la campagne √©lectorale de 1989 [12]. Gr√Ęce √ l’aide pr√©cieuse de Paulo Cesar Farias, son tr√©sorier de campagne, Collor de Melo avait √ cette √©poque obtenu des fonds de compagnies sucri√®res de l’√‰tat d’Alagoas (20 millions $US) en √©change d’une exemption de taxes sur le sucre s’il √©tait √©lu. √€ l’aide des ressources financi√®res collect√©es par la suite aupr√®s d’autres entreprises du sud du pays, Collor de Melo avait r√©colt√© 3 % plus de votes que son plus proche adversaire, Luiz Ignacio Lula da Silva. Dans une seconde ronde r√©alis√©e aupr√®s des entrepreneurs br√©siliens durant la p√©riode de transition, Collor de Melo avait r√©clam√© des sommes suppl√©mentaires en √©change de contrats octroy√©s par le gouvernement. Indign√©s, plusieurs chefs d’entreprise avaient alors refus√©, avec pour cons√©quence d’√™tre plac√© sur une liste noire d’entreprises n’√©tant pas autoris√©es √ b√©n√©ficier des contrats du gouvernement. La classe d’affaires d√©chante √ la suite du gel de tous les actifs financiers d√©cr√©t√© le jour de l’inauguration du nouveau gouvernement Collor, en vertu d’un programme de stabilisation √©conomique anti-inflationniste.

Ce qui caract√©rise le style de corruption de Collor, c’est, d’une part, la centralisation des op√©rations √ travers l’entreprise couverture de Paulo Cesar Farias √ Sao Paulo, qui poss√©dait des ramifications √ Brasilia et dans d’autres capitales, et, d’autre part, l’augmentation importante (40 % des fonds par rapport √ 15 % avant 1990) des fonds soutir√©s au secteur priv√©. On d√©plore aussi l’enrichissement illicite du pr√©sident r√©sultant de cette corruption. Au Br√©sil, il est maintenant devenu commun pour les entreprises d’avoir deux livres de compte : la deuxi√®me caisse (caixa dois) est habituellement utilis√©e pour camoufler les profits excessifs aux yeux de l’imp√īt, mais est aussi r√©serv√©e pour les d√©boursements ill√©gaux, √ l’occasion de campagnes √©lectorales notamment.

√€ la suite de ce scandale percutant, d’autres pr√©sidents furent aussi mis en cause. Le gouvernement du successeur de Collor de Melo, l’ex-s√©nateur Itamar Franco, fit notamment l’objet en 1993 - un an apr√®s son entr√©e en fonction √ titre de pr√©sident - d’une enqu√™te impliquant le Comit√© parlementaire conjoint des budgets et un cartel de grandes compagnies br√©siliennes, en rapport avec les d√©cisions prises par le pouvoir ex√©cutif. Quelque 43 parlementaires, trois gouverneurs et de multiples acteurs du secteur priv√© et public furent interrog√©s durant l’enqu√™te. Quelles furent les conclusions de ce qu’on a appel√© le ¬« budgetgate ¬ » ? Au terme de son enqu√™te, le comit√© recommanda la mise √ pied de 18 parlementaires et une enqu√™te approfondie pour 11 autres. Le budgetgate ayant toutefois prot√©g√© les protagonistes de l’ex√©cutif, le pr√©sident poursuivit son investigation afin de recommander des mesures politiques et des changements dans la r√©glementation anticriminelle. Plusieurs autres scandales de corruption furent alors mis au jour, incluant la fraude dans les d√©bours du Fonds de s√©curit√© sociale et l’achat de la protection aupr√®s des politiciens par des gangs de bandits de l’√‰tat de Rio et autres √‰tats. Plusieurs mesures furent √©dit√©es par les pouvoirs ex√©cutifs et l√©gislatifs pour rem√©dier √ la situation, dont la modification du processus d’appel d’offres dans l’octroi de contrats publics, le renforcement des l√©gislations en mati√®re de financement √©lectoral et la cr√©ation d’un Secr√©tariat de contr√īle interne [13]. Aucun cas retentissant de corruption n’a √©t√© recens√© durant les deux mandats du pr√©sident Fernando Henrique Cardoso (1995-2003).

La faiblesse du gouvernement Lula

A son arriv√©e au pouvoir, le 27 octobre 2002, le gouvernement Lula, appuy√© par la coalition du PT, est majoritaire avec 62 % des voix. Pour l’emporter, Lula avait d√ » multiplier les formules consensuelles - dont le ferme engagement de respecter le remboursement de la dette externe et les accords du FMI - et forger des alliances politiques plus larges, notamment avec le principal parti conservateur du pays, le PL. Cette orientation d√©pla√ģt fortement aux mouvements sociaux de gauche (Mouvement des sans terre, par exemple). En termes de voix, un cinqui√®me de tous les suffrages exprim√©s (outre la pr√©sidentielle) ont √©t√© accord√©s aux candidats du PT. Quoique le PT soit devenu la principale force au parlement, il ne d√©tient toutefois en Chambre que 18 % des si√®ges et le quart de ceux-ci sont aux mains de l’aile radicale du parti, qui va contester le recentrage id√©ologique de Lula. Les √©lections l√©gislatives et municipales de 2004 n’ont pas am√©lior√© cette position. Le renouvellement des pr√©sidences parlementaires marque un revers pour le gouvernement : le candidat PT √ la pr√©sidence de la Chambre des d√©put√©s est battu par M. Severino Cavalcanti (PP, droite). Sans remettre en cause la coalition gouvernementale, cette √©lection affaiblit la marge de manoeuvre du PT.

√€ deux ans des √©lections pr√©sidentielles, cette situation a incit√© le PT √ resserrer ses liens avec les membres de sa coalition. Selon la Commission parlementaire d’enqu√™te sur le scandale des Postes, quelque 22 d√©put√©s b√©n√©ficiaient de ¬« mensualit√©s ¬ », parmi lesquels le pr√©sident de la Chambre des d√©put√©s lui-m√™me. Cette liste comprend les noms de 18 d√©put√©s du PP, deux du Parti du mouvement d√©mocratique br√©silien (PMDB, centre), un du PTB (centre-droit) et un du PL (droite), partis alli√©s du gouvernement Lula. Apr√®s des r√©sultats √©lectoraux mitig√©s, ¬« le gouvernement Lula a cherch√© √ renforcer sa base d’alliances politiques avec un parti du centre, le PMDB et le PP en vue de l’√©lection pr√©sidentielle de 2006. La strat√©gie a en partie tourn√© court lorsque, le 12 d√©cembre 2004, le PMDB, principal alli√© du PT, a d√©cid√© de quitter la coalition au pouvoir en exhortant ses membres √ soutenir leur propre candidat pour la pr√©sidentielle. La veille, le PPS (ex-communiste) avait √©galement rompu les ponts. Les ministres appartenant √ ces formations ont d√©cid√© de rester au gouvernement. L’important n’en demeure pas moins que les responsables des deux mouvements reprochent √ Lula de mener une politique √©conomique trop conservatrice [14]. ¬ » La faiblesse politique explique en partie les √©carts de conduite d’un gouvernement jouissant d’une marge de manoeuvre limit√©e, mais √©galement le syst√®me de partis et l’utilisation abusive du marketing dans les campagnes √©lectorales.

Le système de partis et la corruption au Brésil

Comme l’a bien document√© Scott Mainwaring, l’organisation fragile et floue des partis politiques au Br√©sil donne aux repr√©sentants de l’√‰tat toute la marge de manoeuvre voulue pour reformuler les r√®gles et renforcer le pouvoir du pr√©sident [15]. En effet, selon Barry Ames [16], le syst√®me √©lectoral incite fortement les √©lus √ rechercher des fonds dans le secteur priv√© : les candidats se pr√©sentent dans une liste ouverte, selon des r√®gles de repr√©sentation proportionnelle o√Ļ chacun des √‰tats br√©siliens constitue un vaste district √©lectoral. Comme ces r√®gles n’obligent pas les partis √ hi√©rarchiser l’importance de leurs candidats, ceux-ci doivent concurrencer √ la fois leurs coll√®gues de la m√™me liste et ceux d’une liste concurrente. Ces institutions promeuvent en fait l’application de strat√©gies fortement individualistes, et il est in√©vitable que les candidats aient recours √ l’appui financier du secteur priv√© pour remporter le suffrage. Devant les structures institutionnelles de la politique br√©silienne, les politiciens se voient dans l’obligation d’√©changer des votes contre du financement et du patronage, conclut Ames [17].

D’autres puissants incitatifs √ l’individualisme sont √©galement pr√©sents dans le syst√®me √©lectoral br√©silien, lesquels favorisent l’autonomie des √©lus face aux partis auxquels ils appartiennent. Parmi ceux-ci, les d√©put√©s f√©d√©raux ou provinciaux peuvent automatiquement figurer dans la liste des candidats aux √©lections subs√©quentes et continuer d’occuper le m√™me poste. Ceci signifie qu’un politicien peut enfreindre les directives de son parti sans voir sa position remise en p√©ril pour les prochaines √©lections ou changer de parti politique et se pr√©senter sous cette nouvelle banni√®re. En effet, aucune r√®gle br√©silienne n’emp√™che un membre de parti de changer de parti ; les candidats entrevoient donc les partis comme des tremplins pour se faire √©lire et n’entretiennent pas n√©cessairement de liens profonds avec eux. La loi √©lectorale permet √©galement √ chaque parti de pr√©senter un nombre √©lev√© de candidats √©lus √ la proportionnelle, ce qui tend √ r√©duire le contr√īle du parti sur les repr√©sentants. Aucun m√©canisme n’oblige non plus les politiciens √ s’engager face aux programmes ou aux organisations. Les avantages √©quivalents donn√©s aux petites formations politiques et l’absence d’un pourcentage minimal pour obtenir une repr√©sentation parlementaire permettent √©galement aux √©lus de changer de partis sans probl√®me [18]. Ces r√®gles laxistes expliquent en partie pourquoi le PT s’est livr√© √ l’achat de votes afin de s’assurer l’appui de parlementaires d’autres partis.

Par ailleurs, contrairement aux √‰tats-Unis, o√Ļ deux partis principaux se confrontent sur le terrain des id√©es, les campagnes √©lectorales du Br√©sil se fondent essentiellement sur la personnalit√© des candidats, selon Gaud√™ncio Torquato [19], professeur √ l’Universit√© de Sao Paulo. La campagne, qui dure 45 jours, pr√©voit des annonces publicitaires de chaque candidat de pr√®s de 20 minutes. Cette situation a donn√© lieu √ un important ph√©nom√®ne de marketing √©lectoral, o√Ļ environ 30 % des fonds r√©serv√©s √ la campagne √©lectorale sont d√©pens√©s dans la production de films ou d’annonces pour la t√©l√©. Une emphase d√©mesur√©e est plac√©e sur le style personnel du candidat, dont le discours fluctue selon les sondages. Des bingos auraient m√™me servi √ financer la campagne de Lula !

Mais alors qu’aux √‰tats-Unis, la majeure partie du financement √©lectoral des partis provient des individus, au Br√©sil, c’est le contraire. Chacun des candidats au titre de d√©put√© f√©d√©ral a √ peine une douzaine de donateurs, le reste des fonds provenant de personnes morales. Comme la majorit√© des entreprises donatrices exigent l’anonymat, les partis politiques placent une bonne partie de l’argent dans une caisse secr√®te. Les sp√©cialistes s’entendent pour dire que les deux tiers des fonds des donateurs ne sont pas d√©clar√©s officiellement au Tribunal sup√©rieur √©lectoral. Comme les partis se sentent libres d’utiliser ces fonds comme bon leur semble, l’achat d’autres partis politiques en vue de la formation d’alliances est une pratique courante, comme le confirme M. Torquato.

D’autre part, les entreprises de publicit√© qui moussent la campagne du pr√©sident se retrouvent naturellement avantag√©es lorsque vient le temps d’accorder des contrats. Les contrats ¬« √ risque ¬ », comme on les appelle, fonctionnent de la fa√ßon suivante : comme les candidats ne disposent pas de suffisamment d’argent pour mener une faste campagne d’image, les publicistes ne leur facturent qu’une fraction des d√©penses encourues. Le reste de leurs honoraires consiste en un paiement de leurs frais de d√©penses et, lorsque le candidat est √©lu, en l’octroi de juteux contrats. La propagande d’un candidat est donc en quelque sorte pay√©e par les deniers publics. Ainsi, m√™me si l’administration Lula - tel que son pr√©sident l’a fait valoir en pr√©sentant ses excuses - a agi de la m√™me fa√ßon que les administrations pr√©c√©dentes, elle a perp√©tu√© une pratique syst√©matique qui s’av√®re regrettable. Le PT paiera sans doute la note aux prochaines √©lections, m√™me si le pr√©sident reste en poste vu qu’il n’a pas directement profit√© des transactions frauduleuses. La situation ne pourra toutefois √™tre corrig√©e que si la l√©gislation √©lectorale est modifi√©e en cons√©quence et si les d√©penses √©lectorales font l’objet d’un contr√īle accru.

Notes :

[1Voir Jorge Svartzman, ¬« Tarso Genro √©choue dans sa tentative de "refonder" le parti de Lula ¬ », AFP Infos Mondiales, Politique, lundi 29 ao√ »t 2005.

[2Voir La crise des scandales de corruption au Brésil, AFP Infos Mondiales, dimanche 10 juillet 2005.

[3Cette recension des √©v√©nements a √©t√© r√©alis√©e gr√Ęce √ la chronologie d’AFP Infos mondiales, le 10 juillet 2005.

[4Un peu plus de 21 millions d’euros (ndlr).

[5Environ 3, 5 millions d’euros (ndlr).

[6Voir ¬« Lula pr√©sente des excuses pour les scandales de corruption au Br√©sil ¬ », AFP Infos Mondiales, vendredi 12 ao√ »t 2005.

[7Voir ¬« L’exp√©rience Lula au Br√©sil est compromise par des cas de corruption. Lula √©tait le sauveur du peuple, il ne l’est plus : le blues des intellectuels et des artistes face aux scandales ¬ », Le Monde, jeudi 14 juillet 2005, p. 4.

[8Voir Lamia Oualalou, ¬« Lula, prisonnier de sa politique de taux √©lev√©s. L’√©conomie br√©silienne ignore la crise politique ¬ », Le Figaro, √‰conomie, vendredi 26 ao√ »t 2005, p. 3.

[9Voir David Fleisher, Political Corruption and Campaign Financing. Brazil Slow Shift Towards Anti-corruption Laws, Université de Brasilia, avril 1997.

[10Deux cas particuli√®rement c√©l√®bres avaient affect√© l’ensemble des attributions de contrats publics de services √ l’occasion de la construction de la nouvelle capitale : Brasilia.

[11Voir Luiz Pedone, State Autonomy, Political Power and Public Policy : A Study of Brazilian Development, Ph.D. Dissertation, University of Massachusets at Amherst, 1989.

[12En d√©cembre 1989, M. Luiz Inacio da Silva, bien que battu par M. Fernando Collor de Mello, obtient 48 % des voix au deuxi√®me tour de l’√©lection pr√©sidentielle, ce qui constitue alors un √©v√©nement historique.

[13Voir David Fleisher, op.cit., p. 4.

[14Voir Emir Sadir, ¬« Rendez-vous manqu√© avec le mouvement social br√©silien ¬ », Le Monde diplomatique, janvier 2005, pp. 8-9.

[15Voir Scott Mainwaring, ¬« Brazil : Weak Parties, Feckless Democracy¬ », in Scott Mainwaring and Timothy R. Scully (dir.), Building Democratic Institutions. Party Systems in Latin America, Stanford University Press, p. 353-398. Cit√© dans Michel Duquette et al., Collective Action and Radicalism in Brazil. Women, Urban Housing and Rural Movements, University of Toronto Press, 2005, p. 45.

[16Barry Ames, ¬« Electoral Strategy under Open-List PR¬ », American Journal of Political Science, 1995, 39(2) : 406-33 et The Deadlock of Democracy in Brazil. Ann Arbor : University of Michigan Press, 2001. Cit√© dans David J. Samuels, ¬« Pork Barreling Is Not Credit Claiming or Advertising : Campaign Finance and the Sources of the Personal Vote in Brazil¬ », University of Michigan, The Journal of Politics, vol. 64,no 3, ao√ »t 2002.

[17Idem.

[18Voir L√ļcio Reiner, ¬« Fidelidade Partidaria ¬ », Consultora Legislativa, Chambre des d√©put√©s, juin 2001.

[19Voir Veja-on-Line √ l’adresse http://vejaonline.abril.com.br.

Source : La Chronique des Am√©riques, Observatoire des Am√©riques (http://www.ameriques.uqam.ca), Universit√© du Qu√©bec √ Montr√©al, septembre 2005, n¬°29.

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