Concurrence impitoyable, travailleuses exploitées
Au Salvador, les succès d’une lutte mondialisée
par Philippe Revelli
Article publi le 16 juillet 2005

Just Garments,  première vue, ne se distingue guère des autres maquilas centraméricaines : une entreprise de confection sise dans un vaste hangar, avec son éclairage au néon et ses alignements de machines  coudre sur lesquelles s’affaire une main-d’“uvre majoritairement féminine. Les salaires sont  peine plus élevés qu’ailleurs, « mais aujourd’hui, déclare une ouvrière, Mme Marlene Alvarado, l’ambiance de travail n’a plus rien  voir avec ce qu’elle était du temps où l’entreprise s’appelait encore Tainan  ».

En mai 2000, la société taïwanaise Tainan SA s’installe dans la zone franche de San Bartolo (banlieue de San Salvador). Quelques mois plus tard, une dizaine de travailleurs décident de former une section syndicale. Le premier conflit avec la direction éclate  l’occasion du tremblement de terre de janvier 2001. Les locaux de l’entreprise ont été endommagés et nombre de salariés ont perdu des proches ou ont vu leur maison détruite par le séisme.

Gérant de Tainan, M. Wu Tao Chang refuse pourtant d’accorder une journée chômée, et, alors que les conditions de sécurité dans l’entreprise sont encore précaires, il ordonne la reprise du travail. « Je suis monté sur une chaise, se souvient M. Ruben Orellana, un des fondateurs de la section syndicale, j’ai appelé les travailleurs  rentrer chez eux et nous avons tous quitté l’usine.  »

Cette combativité surprend autant la direction de l’entreprise que Fenastras, la centrale syndicale  laquelle est affiliée la section de Tainan. Fenastras n’a plus rien de l’organisation combative qu’elle fut dans les années 1980. En novembre 1989, pendant la guerre civile et lors de la grande offensive des guérilleros du Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) sur San Salvador, un attentat  la bombe a décimé la direction, et ses derniers dirigeants « historiques  » ont étés contraints  l’exil. Les leaders actuels - qui entretiennent d’excellentes relations avec le patronat et le ministère du travail - maintiennent en sommeil les sections syndicales pour, en cas de conflit, proposer leurs services de médiateurs et négocier des accords au rabais, moyennant commissions ou pourcentage sur les indemnités non payées aux travailleurs.

Chez Tainan, après avoir vainement tenté de raisonner ses militants, Fenastras dénonce leur mandat. Ils se tournent alors vers le Syndicat des travailleurs de l’industrie textile. Aux brimades et aux mises  pied de la direction, qui tente de briser le mouvement, les syndicalistes répondent par une mobilisation accrue. Le 18 avril 2002, ils sont parvenus  syndiquer plus de la moitié des salariés de l’entreprise et, ayant atteint le quota légal, déposent une demande de négociation collective auprès de l’inspection du travail. Quatre jours plus tard, la direction de Tainan annonce la cessation de ses activités au Salvador. Aussitôt, les ouvrières occupent l’usine pour empêcher le déménagement des machines et lancent un appel  la solidarité internationale.

Dans cette maquila salvadorienne, Just Garments, la mobilisation des ouvriers et une campagne internationale de soutien ont permis d’améliorer les conditions de travail. Partout ailleurs, comme au Guatemala, bas salaires, horaires  rallonge et non-respect du code du travail demeurent la norme.

Aux Etats-Unis, l’AFL-CIO les soutient tandis que l’United Students Against Sweatshops (USAS) et Campaign for Labour Rights [1] interpellent les commanditaires de l’entreprise (Gap, Land Ends, Footlocker...) sur le non-respect de leur code de conduite. Invitée aux Etats-Unis, Mme María Luz Panameña, ouvrière chez Tainan, parvient  s’introduire  l’assemblée générale des actionnaires de Gap et répond au président qui vient de vanter la politique sociale de la firme : « Monsieur Fish, je viens du Salvador et je suis fière de fabriquer des vêtements pour Gap, mais l , vous mentez...  »

Le 13 juin 2002, dans 31 villes des Etats-Unis, des rassemblements ont lieu devant les magasins de Footlocker - qui refuse de se prononcer sur la question du respect de la liberté syndicale dans les entreprises produisant pour elle ;  Taïwan, les militants de Focus on Globalization manifestent face au siège de la société ; au Cambodge, les travailleurs des usines de Tainan menacent de se mettre en grève [2] ;  San Salvador, les ouvrières défilent devant l’ambassade taïwanaise. Le lendemain, Tainan accepte le principe d’une réunion entre syndicalistes et direction en présence d’observateurs internationaux.

Le 21 novembre, enfin, réunies dans une suite de l’Hôtel Radisson de San Francisco, les parties en conflit parviennent  un accord. Tainan engage le capital nécessaire  la réouverture d’une maquila de 120 machines - avec possibilité d’accroître ce nombre jusqu’ 600 si les commandes le permettent - et finance un fonds de compensation destiné  indemniser les syndicalistes victimes des listes noires ; les travailleurs seront représentés au sein du conseil de direction ; 50 % des bénéfices annuels seront répartis entre les salariés. La nouvelle entreprise s’appellera Just Garments (Vêtements équitables).

Les ouvrières ne sont pourtant pas au bout de leurs peines. Premier obstacle : M. Ricardo Safi, représentant d’une des grandes familles du Salvador, qui possède 80 % des terrains et bâtiments de la zone franche de San Bartolo, refuse de louer ses locaux  une entreprise « syndicalisée  ». Les autres propriétaires lui emboîtent le pas [3]. Contrainte de se rabattre sur des entrepôts en mauvais état, Just Garments n’est pas en mesure de commencer  produire avant octobre 2003. Ce sont alors les commandes qui font défaut.

Représentant du Centre d’études et d’appui aux travailleurs (CELA), étroitement associé  l’expérience, M. Gilberto Garcia assistait aux négociations de San Francisco. Il rappelle que « le représentant de Gap avait alors fait une brève apparition, mais refusé de s’engager sur la suite de l’expérience  ». La situation inédite née de l’accord signé avec la société taïwanaise met en lumière l’attitude ambigu« des firmes nord-américaines, qui refusent de jouer le jeu.

Confrontées  une nouvelle campagne d’opinion, Gap et Lands End se tirent d’affaire en attribuant chacune une donation  Just Garments, avec qui elles coupent toute relation. L’entreprise est également confrontée au boycott sournois des autres maquilas. « La sous-traitance entre maquilas, explique M. Nelson Morales, le nouveau gérant, représente une part importante de l’activité du secteur. Mais les collègues que je sollicitais refusaient de sous-traiter avec nous, suggérant qu’il en irait autrement si l’entreprise n’était pas “syndicalisée”.  » Au bord de la faillite, Just Garments décroche in extremis ses premières commandes en ao »t 2004.

Le carnet de commandes s’est rempli et une centaine d’ouvrières travaillent  présent dans des conditions différentes de celles qui prévalent dans les autres maquilas. Les muchachas apprécient : « Je peux parler  ma voisine, me lever pour aller aux toilettes ou boire un verre d’eau sans me faire réprimander.  » « Une fille enceinte ne risque pas d’être licenciée.  » « Les heures supplémentaires sont payées, on ne cherche pas  nous “arnaquer”.  » Et, autre sujet de surprise pour les nouvelles venues, qui connaissent parfaitement, et souvent d’expérience, les conditions prévalant ailleurs : « Les syndicalistes ne se cachent pas.  »

Néanmoins, tempère M. Morales, « nous sommes une entreprise, confrontée  une concurrence impitoyable et qui doit démontrer sa rentabilité, pas une organisation non gouvernementale vivant de financements extérieurs. L’équilibre entre l’idéal de départ et ces contraintes est délicat  trouver  ». Ainsi, les salaires ne sont que de quelques centimes supérieurs au minimum horaire légal et, après une année d’exercice difficile, l’entreprise, qui parvient  peine  équilibrer ses comptes, n’a pas de bénéfices  répartir entre les ouvrières (comme le prévoyait l’accord signé avec Tainan).

Pour pouvoir un jour offrir  ses travailleuses des salaires décents, Just Garments table sur un accroissement de sa productivité - les ouvrières comme le gérant discutent des améliorations  apporter  la chaîne de production - et cherche de nouveaux débouchés dans le commerce équitable. « Il ne faut cependant pas se bercer d’illusions, reconnaît M. García. Tant que nos commanditaires - marques et grande distribution - paieront 2,45 dollars la douzaine de T-shirts revendus cinquante fois plus cher dans leurs magasins, notre marge de man“uvre sera restreinte.  »

Visitez l’exposition de photos en ligne de l’auteur de cet article sur JUST GARMENTS.

Notes :

[2Le 22 janvier 2004, M. Chea Vichea, le dirigeant syndical cambodgien qui avait signé le message de solidarité adressé aux ouvrières salvadoriennes, a été assassiné.

[3A propos des propriétaires immobiliers des zones franches, l’étude de la PSCC (« Maquilas en Centramérica  », voir note 10 de l’article Chasse aux syndicats dans les « maquilas  » du Guatemala) souligne qu’ils constituent un maillon souvent oublié de la chaîne de production des maquilas et que, pour eux, « la paix sociale  » est un argument de vente.

Source : © 2005 Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr), juillet 2005.

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