Des temps difficiles pour l’√©glise des pauvres
Les pontificats de Jean Paul II et de Beno√ģt XVI face √ l’Am√©rique latine
par François Houtart
Article publiť le 25 novembre 2005

Pour pouvoir parler des deux pontificats par rapport √ l’Am√©rique latine, il est bon de rappeler un peu l’histoire contemporaine du catholicisme latino-am√©ricain.

Avant le Concile Vatican II, il y eut une tentative de r√©novation interne du catholicisme, √ travers l’influence tr√®s sp√©cifique de l’action catholique et plus particuli√®rement de la Jeunesse ouvri√®re chr√©tienne (JOC). Plusieurs pr√™tres qui avaient connu la JOC en Europe, la cr√©√®rent dans presque tous les pays d’Am√©rique latine et des Cara√Įbes. Il y eut, par exemple, un congr√®s de la JOC d’Am√©rique centrale et des Cara√Įbes √ La Havane en 1953. Ces noyaux furent √ l’origine de beaucoup d’autres r√©novations, dans le champ de la pens√©e et de l’action sociale, dans la liturgie et dans la pastorale en g√©n√©ral. Dans beaucoup de pays, le travail de la JOC fut accompagn√© d’une action au sein du milieu √©tudiant, avec la Jeunesse universitaire catholique (JUC).

Quand le Conseil √©piscopal latino-am√©ricain (CELAM) fut cr√©√© en 1955, √ Rio de Janeiro, la majorit√© de l’√©piscopat latino-am√©ricain ne s’int√©ressait pas beaucoup √ ce nouvel organe qui semblait √™tre une superstructure impos√©e par Rome. Cette perception se manifesta de fa√ßon significative dans la proposition √©nonc√©e par la majorit√© des √©v√™ques d’en √©tablir le si√®ge √ Rome, alors que ce fut le Pape Pie XII qui choisit la deuxi√®me proposition des √©v√™ques, la ville de Bogota. Pour la m√™me raison, les √©v√™ques choisirent en g√©n√©ral comme repr√©sentants au CELAM ceux qui avaient d√©j√ des contacts internationaux. Par cons√©quent, le CELAM fut, √ ses d√©buts, constitu√© par les √©v√™ques les plus ouverts du continent. En ce sens, il ne repr√©sentait pas r√©ellement la mentalit√© commune des √©glises locales du continent. Cet esprit d’ouverture donna au CELAM un dynamisme assez fort et promut une r√©flexion sur plusieurs aspects de l’√‰glise latino-am√©ricaine.

Entre les ann√©es 1958 et 1962, la F√©d√©ration internationale des instituts de recherche socio-religieuse r√©alisa une grande enqu√™te sur la situation du catholicisme dans le contexte d√©mographique, social et culturel de l’Am√©rique latine. Celle-ci fut publi√©e en 43 volumes. J’eus le privil√®ge de coordonner personnellement ce travail. Il fut pr√™t exactement au moment o√Ļ Jean XXIII annon√ßa le Concile Vatican II. Dom Helder Camara, qui √©tait alors vice-pr√©sident du CELAM, conjointement avec Mgr Larrain, √©v√™que chilien, demanda de faire un r√©sum√© de cette √©tude pour le distribuer dans plusieurs langues √ tous les √©v√™ques, lors de l’ouverture du Concile Vatican II. L’id√©e √©tait de faire conna√ģtre la probl√©matique du catholicisme latino-am√©ricain √ l’√©piscopat mondial.

Pendant le Concile, le CELAM joua un r√īle tr√®s important. La majorit√© des √©v√™ques europ√©ens pensait que l’√©piscopat latino-am√©ricain suivrait la tendance assez conservatrice des √©v√™ques espagnols ou portugais. Ce ne fut pas le cas, car le CELAM prit la t√™te d’un √©piscopat qui, par ailleurs, √©tait relativement conservateur. De fait, la majorit√© s’aligna avec les √©v√™ques les plus progressistes d’Europe, sp√©cialement de France, de Belgique, de Hollande et d’Allemagne. Cela eut un impact √©norme sur l’orientation du Concile Vatican II, qui, gr√Ęce √ l’apport massif des √©v√™ques latino-am√©ricains, fut un Concile profond√©ment r√©formateur.

Apr√®s le Concile, pendant 4 ans, le CELAM fut √ l’origine d’un grand nombre de r√©unions sur le continent, ayant trait aux diff√©rents aspects de la r√©novation interne du catholicisme, afin de pr√©parer la conf√©rence de Medell√≠n de 1968. Deux initiatives re√ßurent un soutien officiel de l’√‰piscopat : les communaut√©s eccl√©siales de base et la Th√©ologie de la lib√©ration, fond√©e par le pr√™tre p√©ruvien Gustavo Guti√©rrez. D√©j√ pendant la pr√©paration de cette conf√©rence, la tension entre le Saint-Si√®ge et le CELAM fut grande. Le Pape Paul VI, apr√®s le Concile, estima qu’il pouvait y avoir des d√©viances et des exc√®s en tous genres. √‰tant lui-m√™me d’un caract√®re relativement peureux, il commen√ßa √ freiner quelques-uns des mouvements en cours. La Curie romaine, qui n’avait pas √©t√© profond√©ment transform√©e par le Concile Vatican II, fit tout son possible pour que l’on revienne √ ce qui avait √©t√© modifi√© pendant le Concile Vatican II. Un des artisans de cette orientation fut le Cardinal Samore, en charge de la Commission pontificale pour l’Am√©rique latine et qui √©tait responsable des relations avec le CELAM.

Apr√®s la Conf√©rence de Medell√≠n, qui remporta un tr√®s grand succ√®s et qui eut un impact important sur le catholicisme d’Am√©rique latine, tout un mouvement de r√©cup√©ration commen√ßa au sein du CELAM. Ce mouvement se renfor√ßa particuli√®rement lorsque Mgr L√≥pez Trujillo, de Colombie, fut nomm√©, √ la r√©union de Sucre, secr√©taire g√©n√©ral du CELAM. Pendant la pr√©paration de la Conf√©rence de Puebla, le CELAM essaya d’orienter la pens√©e et les d√©cisions dans une direction tr√®s conservatrice. Il y eut de fortes r√©sistances et la Conf√©rence de Puebla ne fut pas une vraie r√©ussite pour le courant r√©actionnaire. N√©anmoins, le fait de contr√īler les organes du Saint-Si√®ge et du CELAM fut pour les conservateurs un facteur important qui leur permit de modeler le futur. C’est dans ce climat qu’eut lieu l’√©lection de Jean Paul II, qui acc√©l√©ra le processus d’une restauration assez dure, non seulement dans le catholicisme latino-am√©ricain, mais aussi dans l’√‰glise catholique en g√©n√©ral.

Jean Paul II

Jean Paul II, quand il fut √©lu pape, √©tait un √©v√™que √ la fois moderne et conservateur. Moderne parce qu’il √©tait alpiniste, auteur d’Ň“uvres profanes, professeur de philosophie, aum√īnier d’√©tudiants. Conservateur parce que son exp√©rience polonaise dans un pays gouvern√© par un parti communiste en grande partie impos√© de l’ext√©rieur l’amena √ penser que la priorit√© √©tait d’avoir une √‰glise forte. Le la√Įcat progressiste polonais fut heureux de la nomination de Carol Wojtila, parce qu’il esp√©rait une orientation plus ouverte que celle du Cardinal Vichinski, de Varsovie. En fait, le r√©sultat fut tout le contraire. Dans l’esprit du nouvel archev√™que, l’√‰glise devait renforcer son unit√©, pour ne pas perdre de poids face √ un gouvernement hostile.

Une fois √©lu pape, Jean Paul II d√©finit de fa√ßon plus pr√©cise les deux grands ennemis de l’√‰glise au XXe si√®cle : le communisme et le s√©cularisme de la soci√©t√© occidentale. Pour affronter ces deux obstacles, il √©tait n√©cessaire, selon lui, de renforcer l’√‰glise et il fallait aussi, pour y parvenir, une doctrine tr√®s claire, une morale stricte et une organisation coh√©rente. C’est pour cela qu’il d√©finit son pontificat autour de ces deux grandes lignes. C’est l√ que r√©side, selon moi, la cl√© de l’explication de la grande majorit√© de ses prises de position, tant du point de vue eccl√©sial qu’Ň“cum√©nique ou social.

En ce qui concerne le continent latino-am√©ricain, cela se traduisit par deux grandes orientations. D’abord, ce fut la condamnation de la Th√©ologie de la lib√©ration. Depuis le d√©but, Jean Paul II fut tr√®s attentif au fait que cette th√©ologie avait pour point de d√©part la r√©alit√© sociale conflictuelle latino-am√©ricaine et, comme analyse pour mieux conna√ģtre la r√©alit√© sociale, une m√©thode marxiste. Pour lui, c’√©tait inacceptable et c’est pour cela que d√®s le d√©but, il fut tr√®s combatif. Cela ne s’explique pas seulement du fait de son anticommunisme, qui pouvait se comprendre au vu de son exp√©rience pass√©e. Selon sa vision, ce genre de th√©ologie √©tait aussi tr√®s dangereuse pour le caract√®re hi√©rarchique de l’autorit√© dans l’√‰glise. Si la r√©f√©rence √©pist√©mologique n’√©tait pas la r√©v√©lation divine, canalis√©e par l’autorit√© eccl√©siastique, mais bien l’exp√©rience existentielle des peuples, c’√©tait la base m√™me de l’autorit√© qui √©tait alors remise en question.

La conception qu’avait Jean Paul II de l’√‰glise ne pouvait pas accepter ce type de pens√©e id√©ologique. C’est pour cela qu’il chargea le pr√©fet de la Congr√©gation pour la doctrine de la foi, le cardinal Josef Ratzinger, de commencer, √ l’int√©rieur de l’√‰glise, une opposition syst√©matique √ la Th√©ologie de la lib√©ration. Nous parlerons plus en d√©tails de cela dans la deuxi√®me partie de ce travail. Le r√©sultat de cette mesure fut la suspension de plusieurs th√©ologiens comme Leonardo Boff [1] et la r√©duction au silence de plusieurs autres. Le contr√īle progressif des √©coles de th√©ologie, sp√©cialement les s√©minaires et les lieux de formation pastorale fut de plus en plus fort, jusqu’√ √©liminer la Th√©ologie de la lib√©ration de tous les lieux contr√īl√©s par l’√‰glise catholique. Si la Th√©ologie de la lib√©ration ne disparut pas, elle perdit n√©anmoins ses canaux de diffusion et de discussion.

Nous savons que le document de Santa Fe, qui appuya l’√©lection de Ronald Reagan aux √‰tats-Unis, avait pour point de r√©f√©rence la lutte contre la Th√©ologie de la lib√©ration en Am√©rique latine. Les R√©publicains nord-am√©ricains avaient compris qu’il s’agissait l√ d’un probl√®me id√©ologique. Cette Th√©ologie encourageait les chr√©tiens √ assumer un engagement social radical qui repr√©sentait un danger pour les relations avec les Etats-Unis. En outre, l’√©lection de Ronald Reagan co√Įncida avec la lutte interne polonaise contre le r√©gime communiste et l’√©mergence du syndicat Solidarnosc. Il y eut une alliance, tout du moins tacite, entre deux pouvoirs : celui du gouvernement nord-am√©ricain qui aidait Solidarnosc, en grande partie via les organismes catholiques et le Saint-Si√®ge, et celui du Pape Jean Paul II qui condamnait la Th√©ologie de la lib√©ration en Am√©rique latine.

Dans ses voyages, l’action de Jean Paul II se manifesta en particulier √ travers deux axes principaux. Le premier fut le soutien √ la d√©votion populaire et √ l’attraction que sa pr√©sence exer√ßait sur les peuples. C’√©tait un accueil tr√®s sinc√®re de la part des milieux populaires, heureux de voir le souverain pontife pour la premi√®re fois. √‰videmment, le caract√®re presque sacr√© de la figure de Jean Paul II aux yeux de la grande majorit√© des fid√®les pendant les concentrations religieuses massives qu’il c√©l√©brait √©tait tr√®s charg√© d’ambigu√Įt√©. D’un c√īt√©, l’expression de la religiosit√© √©tait authentique dans la culture populaire, mais de l’autre, l’utilisation de ce sentiment permettait de soutenir une autorit√© hi√©rarchique et d’√©largir son assise sociale.

En r√©alit√©, les effets des voyages papaux furent de relativement courte dur√©e. Il s’agissait d’√©v√©nements ponctuels, l√©gitimes en tant qu’expression de religiosit√© populaire, mais sans grand impact pastoral. La principale cons√©quence, dans la grande majorit√© des cas, fut le renforcement des mouvements catholiques conservateurs ou m√™me r√©actionnaires, comme l’Opus Dei, les Nouveaux cat√©chum√®nes, les L√©gionnaires du Christ, Ciudad de Dios (Nicaragua), Communio et Liberatio, entre autres.

L’autre ligne d’action du pape Jean Paul II fut la lutte contre le communisme et le marxisme. Nous avons d√©j√ parl√© de la Th√©ologie de la lib√©ration et des communaut√©s eccl√©siales de base, dans lesquelles le pape voyait une influence non seulement socialiste, mais aussi marxiste. Jean Paul II s’int√©ressa particuli√®rement √ l’Am√©rique centrale et aux Cara√Įbes. Les contradictions sociales et la faiblesse des d√©mocraties amenaient les populations de ces r√©gions √ vouloir un changement radical, au-del√ de la simple √©limination des r√©gimes totalitaires.

De tous ses voyages, c’est celui au Nicaragua qui attira sans doute le plus l’attention. Les sandinistes √©taient alors au pouvoir [2] et la guerre des Contras [3], soutenue par les √‰tats-Unis, √©tait d√©j√ en marche. Le pape avait re√ßu un rapport de l’√©piscopat nicaraguayen, √©crit par le sociologue Belli, qui d√©crivait le conflit entre le r√©gime politique et l’√‰glise catholique en termes de pers√©cution. Cela le convainquit qu’il s’agissait de l’installation d’un r√©gime sur le point de se convertir au communisme. C’est pourquoi il fallait mobiliser les catholiques contre sa consolidation. Un rapport arguant du contraire arriva √©galement sur le bureau du pape, mais il fut totalement ignor√©.

En arrivant √ Managua, Jean Paul II pr√īna la n√©cessit√© de l’unit√© de √‰glise face au danger politique. Cela explique sa dure condamnation de ce qu’il appela ¬« l’√‰glise populaire ¬ », soit les communaut√©s de base. Il fit de m√™me avec l’Ň“cum√©nisme √©chappant au contr√īle de la hi√©rarchie, c’est-√ -dire le fait que des chr√©tiens de plusieurs √©glises luttent ensemble au sein du processus r√©volutionnaire. D’autre part, le pape insista sur l’ob√©issance aux √©v√™ques, sur l’√‰glise comme entit√© unique. Lorsque l’on sut quelle √©tait la position de l’√©piscopat nicaraguayen envers le sandinisme, cet appel prit un caract√®re politique assez clair.

La profonde conviction du souverain pontife l’amena √ des confrontations et m√™me √ des provocations de sa part. En arrivant √ l’a√©roport, et √ nouveau √ son d√©part, il se plaignit du fait que qu’il avait √©t√© difficile pour de nombreux Nicaraguayens d’assister √ ses c√©l√©brations. Quand on consid√®re qu’il y eut 100 000 personnes √ Le√≥n et 700 000 √ Managua, sur une population de 4 millions d’habitants, cette affirmation √©tait invraisemblable. De plus, le gouvernement avait consacr√© l’√©quivalent d’un mois de consommation d’essence pour le transport des p√®lerins et ce, en pleine guerre de ¬« basse intensit√© ¬ ».

Les lectures de la messe de Managua furent utilis√©es dans un sens politique et le message de bienvenue de Monseigneur Obando y Bravo fut aussi tr√®s clair en ce sens. L’hom√©lie du pape fut agressive et il demanda plusieurs fois avec duret√© le silence de l’assembl√©e. Les centaines de milliers de personnes simples, et souvent tr√®s pauvres, qui √©taient venues c√©l√©brer la visite du pasteur rentr√®rent chez elles avec l’impression d’une f√™te rat√©e, sans vraiment savoir pourquoi. [4]

Au contraire, quand le pape rendit visite √ Cuba, son attitude fut bien diff√©rente. Comme dans d’autres pays socialistes europ√©ens, la position adopt√©e par Jean Paul II fut d’accepter le fait qu’un pouvoir communiste existait et qu’il fallait agir de pouvoir √ pouvoir. √‰videmment, la situation de Cuba √©tait tr√®s diff√©rente de celle de la Pologne, o√Ļ le pape avait commenc√© un processus de critique tr√®s s√©v√®re contre un socialisme ath√©e, impos√© en grande partie de l’ext√©rieur. Pour le pape, le communisme cubain √©tait sur le d√©clin et il ne valait pas la peine d’adopter une attitude tr√®s agressive, mais plut√īt contribuer √ l’acc√©l√©ration du processus. Il confirma cette interpr√©tation √ son retour √ Rome, trois jours apr√®s √™tre rentr√© de l’√ģle, quand il rencontra un groupe de p√®lerins polonais √ qui il d√©clara que les r√©sultats de sa visite √ Cuba seraient similaires √ ceux de sa premi√®re visite en Pologne.

Les discours du pape sur la r√©alit√© cubaine gard√®rent le silence sur le th√®me de la R√©volution. Il parla des origines chr√©tiennes de la culture et de l’histoire du pays et aussi de situations graves, sp√©cialement dans le domaine de la famille, attribuant cela de fa√ßon indirecte √ la r√©volution cubaine. Il √©tait tr√®s clair, en analysant les discours que, pour le pape, la r√©volution √©tait une parenth√®se dans l’histoire, qui devait se fermer le plus vite possible, afin de revenir √ une situation normalis√©e o√Ļ l’√‰glise pourrait r√©cup√©rer son espace traditionnel.

Le pape condamna l’embargo des √‰tats-Unis contre Cuba, comme il le fit dans d’autres situations similaires, par exemple √ propos de l’Irak. Il pensait que de telles limitations affectaient la situation des populations de mani√®re inacceptable. On peut dire que sa relation avec Fidel Castro fut positive sur le plan personnel. Les deux hommes purent exprimer de mani√®re sinc√®re et mutuelle, leurs propres appr√©ciations, malgr√© leurs diff√©rences de conception du monde. L’intelligence politique de Fidel contribua au bon d√©roulement de la visite du pape, durant laquelle aucun incident ne se produisit.

En r√©sum√©, nous pouvons dire que la pens√©e et l’action de Jean Paul II en Am√©rique latine ont frein√© la r√©novation du catholicisme en marche avant m√™me le Concile Vatican II et tr√®s encourag√©e par ce m√™me Concile et par la conf√©rence du CELAM √ Medell√≠n en 1968. Jean Paul II gardait de fortes r√©ticences par rapport au communisme, qui repr√©sentait, pour lui, de par sa philosophie ath√©e, un danger puissant sur un continent majoritairement catholique et principale base sociale de l’√‰glise. Sa politique de nomination d’√©v√™ques conservateurs, pour changer les orientations des conf√©rences √©piscopales, fit montre de la m√™me logique. Seule la conf√©rence br√©silienne put r√©sister plus longtemps √ cette orientation.

Une telle politique eccl√©siastique correspondit √ la phase n√©olib√©rale du capitalisme qui affecta durement le continent latino-am√©ricain. La diminution de l’engagement radical des catholiques contribua √©galement √ la confusion des mouvements populaires. Cependant, cela n’aboutit pas √ la disparition des courants catholiques progressistes. Il existe encore une √‰glise engag√©e, moins visible qu’auparavant, moins soutenue par les centres du pouvoir religieux, mais pas moins r√©elle. La perte du soutien institutionnel signifia en r√©alit√© un affaiblissement de la visibilit√© et de la communication.

Le pontificat de Beno√ģt XVI

Comme l’√©lection du nouveau pape est tr√®s r√©cente, nous pouvons seulement chercher dans le pass√© ce que fut l’attitude du cardinal Josef Ratzinger face √ la situation latino-am√©ricaine et sa conception de l’√‰glise en g√©n√©ral. Nous devons d’abord noter que ses t√Ęches dans la Congr√©gation pour la doctrine de la foi se limit√®rent √ un r√īle de d√©finition th√©ologique plus que de responsabilit√© directe dans la politique eccl√©siastique.

En tant que th√©ologien, de formation tr√®s professionnelle, il aborda presque tous les aspects de la doctrine et de la morale. Ses positions se sont caract√©ris√©es par une forte r√©sistance √ ce qu’il estimait √™tre des d√©viances, cons√©cutives au Concile Vatican II. Il agit sp√©cialement dans trois domaines : la th√©ologie, la conception de l’√‰glise et la morale familiale. Sa conception de la th√©ologie ne lui permit pas d’accepter le courant de th√©ologie contextuelle, au contraire d’autres th√©ologiens allemands comme J.B. Metz, B. H√§ring ou Hans Kung. Cette perspective estime que toute pens√©e th√©ologique doit √™tre comprise dans son contexte historique et culturel. Au contraire, la pens√©e th√©ologique de Josef Ratzinger, tr√®s proche de celle de Jean Paul II, souligne le caract√®re absolu de la th√©ologie, qu’elle tiendrait de son origine dans la r√©v√©lation divine et qui ne supporte par cons√©quent aucune d√©viance. La hi√©rarchie a pour fonction d’assurer la transmission authentique de cette pens√©e.

Cette th√©ologie se manifeste dans tous les aspects, depuis le contenu de la foi jusqu’√ la doctrine sociale, en passant par la th√©ologie de l’√‰glise et la lecture du r√īle de J√©sus Christ. Dans une logique tr√®s stricte, la foi catholique est con√ßue comme la seule foi pleine et v√©ritable. La mission de l’√‰glise est par cons√©quent une mission d’√©vang√©lisation et de lutte contre le s√©cularisme ; la personne de J√©sus est reconnue comme le seul sauveur, et l’organisation hi√©rarchique de l’√‰glise comme √©tant d’inspiration divine. Sur le plan moral, cette th√©ologie se concentre sur la morale familiale. Depuis le d√©but de son pontificat, le nouveau pape a r√©affirm√© ses positions, soutenant en particulier les √©v√™ques italiens et espagnols dans leurs combats contre de nouvelles l√©gislations dans ce domaine.

Pour ce qui est du continent latino-américain, le cas de la Théologie de la libération occupa particulièrement le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Cela vaut la peine de voir un peu plus en détails comment il a agi sur ce point.

En mars 1983, le cardinal Ratzinger envoya √ l’√©piscopat p√©ruvien ¬« dix observations ¬ » sur la th√©ologie de Gustavo Guti√©rrez. Le document romain signalait en premier lieu que les catholiques du Continent √©taient tr√®s s√©duits par l’auteur. Mais, disait le cardinal, la th√©ologie de Guti√©rrez se caract√©rise par une ambigu√Įt√© extr√™me. D’une part, elle porte son attention en priorit√© √ la mis√®re des masses mais, d’autre part, elle adopte sans critique l’interpr√©tation marxiste de la soci√©t√©. √€ travers ce canevas, Gustavo Guti√©rrez r√©interpr√®te le message chr√©tien, par le biais d’une relecture s√©lective et r√©ductrice, dans laquelle l’exploit√© d’aujourd’hui est assimil√© au pauvre de la Bible et des √©v√©nements comme l’Exode (l’histoire de Mo√Įse qui guida le peuple juif hors d’√‰gypte) se transforment en lib√©ration politique. Le cardinal reproche aussi √ la position du th√©ologien p√©ruvien de tomber dans un messianisme temporel, qui confond la croissance du Royaume de Dieu et le progr√®s de la justice.

Le cardinal dit √©galement que l’influence du marxisme est prouv√©e par la pr√©dominance donn√©e par la Th√©ologie de la lib√©ration √ l’orthopraxis [pratique coh√©rente] sur l’orthodoxie. Pr√©tendre que l’exp√©rience de la lutte pour la lib√©ration signifie une rencontre avec le Seigneur et qu’elle manifeste la pr√©sence de l’Esprit Saint, c’est attenter contre la transparence de la R√©v√©lation, contre sa valeur normative, et contre le caract√®re sp√©cifique de la foi th√©ologale. De plus, dit le document romain, ces positions portent n√©cessairement √ penser que la lutte des classes traverse aussi l’√‰glise et que l’opposition entre les hommes d’√‰glise proches du pouvoir d’un c√īt√©, et l’√‰glise des pauvres de l’autre, signifie logiquement, pour cette partie de l’Eglise, un rejet de la hi√©rarchie et de sa l√©gitimit√©.
Une telle lecture des textes de Guti√©rrez est √©videmment partielle. On ne trouve pas dans ces textes un tel r√©ductionnisme. Il appara√ģt clairement dans l’esprit de Josef Rarzinger une double pr√©occupation : sauvegarder une conception a-historique et m√©taphysique de la th√©ologie et conserver le r√īle exclusif du magist√®re eccl√©siastique (pape et √©v√™ques) pour la production de sens religieux.

Dans un autre document de la m√™me ann√©e, le cardinal Ratzinger condamna de fa√ßon tr√®s dure la Th√©ologie de la lib√©ration, √ cause de son interpr√©tation marxiste de la r√©alit√©, faisant un amalgame entre analyse marxiste et ath√©isme. Pour lui, utiliser l’analyse sociale du marxisme m√®ne in√©luctablement √ la perte de la foi. √‰videmment, plusieurs th√©ologiens de la lib√©ration r√©pondirent √ ces assertions. Ce fut le cas des fr√®res Boff au Br√©sil. Face √ la situation r√©elle des masses latino-am√©ricaines, utiliser le concept de lib√©ration signifie une lecture ¬« des signes du temps ¬ » comme le disait Jean XXIII. Cette conception inclut la dimension transcendantale de la foi, la lib√©ration du p√™ch√© et la communion gratuite avec Dieu. Quant √ l’analyse marxiste, disent les fr√®res Boff, elle constitue un outil d’analyse du r√©el, dangereux peut-√™tre, mais ¬« le meilleur que nous ayons pour rendre compte des situations v√©cues ¬ ».

Pendant les ann√©es 80 et 90, le cardinal Ratzinger continua √ √©crire dans ce sens et mit en marche un processus de r√©pression qui commen√ßa en r√©duisant au silence plusieurs th√©ologiens en Am√©rique latine et en leur interdisant d’enseigner, et qui alla jusqu’√ l’excommunication du P√®re Tissa Balasuriya du Sri Lanka. C’est sous son influence que les lieux de formation th√©ologique ou pastorale contr√īl√©s par l’√‰glise catholique se virent interdits d’enseigner la Th√©ologie de la lib√©ration.

On dit qu’avec son changement de fonction, le Pape Beno√ģt XVI pourrait adopter des positions plus nuanc√©es, √©tant donn√© qu’il n’est pas le mieux plac√© pour jouer le r√īle de gardien de l’orthodoxie. En outre, pour √™tre √©lu, il avait besoin des votes d’un grand nombre de cardinaux, certainement conservateurs mais pas n√©cessairement aussi r√©actionnaires que lui, ce qui signifie qu’il lui a fallu faire des concessions. L’avenir dira dans quelle mesure cela se r√©alisera. Cependant, il est tr√®s difficile de croire que le pape Ratzinger changera des positions qui sont le fruit de convictions profondes et d’une position th√©ologique bas√©e sur l’absolu, qui ne permet pas de concessions.

Nous pouvons penser que l’orientation du nouveau pontificat sera de continuer un processus de restauration, peut-√™tre moins explicitement politique, mais plus syst√©matique, et que la r√©novation du catholicisme latino-am√©ricain, dans un processus social et politique h√©misph√©rique de r√©sistance au n√©olib√©ralisme, restera confin√© dans une semi-clandestinit√© institutionnelle.

Notes :

[1[NDLR] Lire Leonardo Boff, Jean Paul II, la grande restauration, RISAL, 4 avril 2005.

[2[NDLR] Consultez le dossier ¬« La R√©volution sandiniste, 25 ans apr√®s¬ », sur RISAL.

[3[NDLR] Appellation des contre-r√©volutionnaires qui, organis√©s, financ√©s et arm√©s par l’administration √©tats-unienne, ont lutt√© contre les sandinistes quand ceux-ci ont pris le pouvoir au Nicaragua en 1979.
¬« Le conflit a surgi dans cette r√©gion peu apr√®s la chute du dictateur Anastasio Somoza et la prise du pouvoir par le Front sandiniste de lib√©ration nationale (FSLN), en 1979. Alors que les sans-terre et semi-prol√©taires des campagnes rejoignent avec enthousiasme les rangs de la r√©volution, les paysans, traditionalistes et catholiques, vivent mal les grands projets lanc√©s par les sandinistes. Passe encore la croisade d’alphab√©tisation. Mais la r√©forme agraire de 1981, les coop√©ratives agricoles et les fermes d’Etat, le contr√īle des prix - sans parler du ¬« marxisme ath√©e du FSLN ¬ » (qui compte alors trois pr√™tres au gouvernement !) et du service militaire obligatoire - les poussent vers la machine de guerre contre-r√©volutionnaire financ√©e par le pr√©sident am√©ricain Ronald Reagan. ¬ » Extrait de Rapha√« lle Bail, ¬« Contras ¬ » et ¬« compas ¬ », une m√™me amertume, Le Monde diplomatique, d√©cembre 2001.

[4[NDLR] Lire Maurice Lemoine, Le pape venu du froid, RISAL, 6 avril 2005.

Source : Nueva Sociedad (http://www.nuso.org/), n¬° 198, juillet-ao√ »t 2005, Caracas.

Traduction : Marie-Anne Dubosc, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

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