Le réseau financier secret des banques américaines
Riggs Bank, blanchisseuse des dictateurs
par Alain Astaud
Article publiť le 10 janvier 2006

Si les Etats-Unis sont les premiers √ d√©noncer la corruption et l’argent sale quand ils veulent clouer au pilori un gouvernement qui ne leur pla√ģt pas, ils restent tr√®s discrets quand il s’agit d’un pouvoir ami ou d’un Etat assurant leur approvisionnement √©nerg√©tique. C’est ainsi que la banque am√©ricaine Riggs a pu, pendant des d√©cennies, couvrir les d√©tournements de fonds du g√©n√©ral Augusto Pinochet au Chili ou du dictateur Teodoro Obiang Nguema en Guin√©e-Equatoriale.

Alors qu’il √©tait au pouvoir entre 1973 et 1990, le dictateur chilien Augusto Pinochet s’√©tait constitu√© une belle pelote pour ses vieux jours. Mais, finalement, ce sont des enqu√™teurs am√©ricains, chiliens et espagnols qui, d√©sormais, en tirent les fils. Et l’ampleur de leurs d√©couvertes ne manque pas d’√©tonner.

Le 16 mars 2005, deux s√©nateurs am√©ricains, le d√©mocrate Carl Levin et le r√©publicain Norm Coleman, ont pr√©sent√© les r√©sultats de leurs derni√®res investigations sur le blanchiment d’argent sale [1]. Ils ont mis au jour un v√©ritable ¬« r√©seau financier secret ¬ » comprenant pas moins de 125 comptes bancaires dans divers √©tablissements aux Etats-Unis et √ l’√©tranger, au profit de l’ex-pr√©sident chilien et de membres de sa famille. A elle seule, la Riggs Bank a g√©r√© pr√®s du quart des comptes de M. Pinochet. Bien que de taille moyenne, l’√©tablissement financier ¬« pr√©f√©r√© des ambassades ¬ » de Washington se vantait, il y a peu encore, d’√™tre ¬« la banque la plus importante de la ville la plus importante du monde [2] ¬ ».

Gr√Ęce au savoir-faire et au d√©vouement de cette v√©n√©rable institution, un syst√®me financier complexe et ill√©gal a √©t√© √©chafaud√© en faveur de l’ex-caudillo, avec la complicit√© de banques de diverses nationalit√©s : les am√©ricaines Citigroup et Bank of America, la britannique HSBC, la Banco de Chile, l’espagnole Banco Santander... Dans ses conclusions, le document s√©natorial n’exclut pas l’existence d’autres comptes. Si les enqu√™teurs ne sont toujours pas parvenus √ chiffrer la somme exacte accumul√©e pendant des ann√©es, leur estimation actuelle avoisine les 13 millions de dollars. En fait, explique M. Levin, ¬« de nouvelles informations d√©montrent que le r√©seau financier de Pinochet aux Etats-Unis √©tait bien plus d√©velopp√©, durait depuis plus longtemps et impliquait davantage d’√©tablissements bancaires que ce que nous avions d√©couvert pr√©c√©demment [3] ¬ ».

Le pr√©c√©dent rapport du S√©nat am√©ricain, datant de juillet 2004, ne mentionnait qu’une somme de 4 √ 8 millions de dollars d√©pos√©s, entre 1994 et 2002, sur neuf comptes de la Riggs [4]. Il apparaissait d√©j√ clairement que les divers revenus de M. Pinochet - ceux de g√©n√©ral, de pr√©sident de la R√©publique ou encore de s√©nateur √ vie... - ne suffisaient pas √ justifier de tels d√©p√īts. Or, comme le pr√©cisera alors M. Levin, la banque ¬« n’a averti ni la police ni la justice de leur existence [5] ¬ », alors que la loi des Etats-Unis l’y obligeait. Bien plus qu’une simple omission, l’implication active de la Riggs dans la gestion frauduleuse de ces fonds douteux √©tait, de fait, accablante.

En effet, au cours de diff√©rents contr√īles, la banque avait toujours refus√© de r√©v√©ler l’identit√© du titulaire, affirmant qu’il s’agissait d’un ¬« professionnel en retraite r√©ussie ¬ ». Alors que, entre octobre 1998 et mars 2000, l’ancien dictateur √©tait retenu √ Londres √ la demande de la justice espagnole, qui instruisait contre lui des plaintes pour ¬«  g√©nocide, tortures et disparitions ¬ », et alors que, selon le rapport du S√©nat am√©ricain, ¬« une cour avait ordonn√© de geler ses comptes bancaires, Riggs l’avait tranquillement aid√© √ transf√©rer des fonds de Londres aux Etats-Unis ¬ ». Le transfert, effectu√© en 1999, portait sur la somme de 1,6 million de dollars. Lorsque la presse britannique avait √©voqu√© les avoirs financiers de l’ancien dictateur, la banque avait aussit√īt modifi√© le nom du titulaire ainsi que celui de sa femme, esp√©rant brouiller les pistes.

La premi√®re enqu√™te s√©natoriale est tout de m√™me parvenue √ d√©voiler l’existence de deux soci√©t√©s √©crans, Ashburton Company Ltd. et Ashburton Trusty Althrop Investment Co. Ltd., mont√©es de toutes pi√®ces par la Riggs au b√©n√©fice de M. Pinochet. Des cadres de l’√©tablissement bancaire s’√©taient obligeamment propos√©s comme pr√™te-noms. Les deux soci√©t√©s ne poss√©daient ni bureaux ni employ√©s. En revanche, ces coquilles vides √©taient titulaires de comptes aux Bahamas, bien connues des amateurs de paradis fiscaux.

La seconde enqu√™te s√©natoriale affine la connaissance de ce r√©seau financier. Entre-temps, il est vrai, la Riggs avait fait preuve d’un plus grand esprit de coop√©ration. Mais, cern√©e de toutes parts par les recherches, celles du S√©nat, celles du Tr√©sor am√©ricain et enfin celles de la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme de la Bourse, la banque avait-elle vraiment le choix ? Cette coop√©ration ne fut pas sans limites. L’√©tablissement continua de fermer certains comptes sans avertir les autorit√©s de la nature frauduleuse des capitaux concern√©s. Si bien que les agents am√©ricains √©chou√®rent √ en retracer les mouvements, comme le d√©plora M. Levin le 16 mars 2005 [6].

L’√©quipe s√©natoriale est tout de m√™me parvenue √ √©tablir que M. Pinochet avait eu recours √ pas moins de dix fausses identit√©s, ainsi qu’√ des passeports diplomatiques falsifi√©s pour ouvrir des comptes. Au travers de la correspondance saisie, la commission s√©natoriale a donn√© un aper√ßu du degr√© d’intimit√© qui avait fini par s’instaurer entre l’ancien dictateur et les plus hauts responsables de la banque, dont le PDG, M.Joe L. Allbritton (voir ci-dessous ¬« Mon cher g√©n√©ral Pinochet... ¬ »).

Liquidation précipitée

Voyant l’√©tau judiciaire se resserrer, les banquiers ont pr√©f√©r√© un accord amiable avec la justice √ un proc√®s retentissant qui aurait ruin√© la r√©putation d’une institution se targuant d’avoir, en cent soixante-neuf ans d’existence, ¬«  tenu les comptes de nombreux pr√©sidents am√©ricains ¬ ». Lorsque, en janvier 2005, le procureur f√©d√©ral du district de Columbia, M. Kenneth Wainstein, annon√ßa le compromis, il se montra aussi s√©v√®re que le s√©nateur Carl Levin : ¬« En d√©pit des multiples avertissements des contr√īleurs, la Riggs a d√©march√© des clients qui faisaient courir des risques √©lev√©s de blanchiment d’argent sale et les a aid√©s √ prot√©ger leurs op√©rations financi√®res de tout examen d√©taill√©. Ce comportement prolong√© et syst√©matique ne relevait pas seulement de la simple n√©gligence aveugle ; c’√©tait une violation criminelle des lois bancaires qui prot√®gent notre syst√®me financier de son exploitation par les terroristes, les narcotrafiquants et autres criminels [7]. ¬ » Les dirigeants de la Riggs ont donc accept√© de plaider coupable, de soumettre leur √©tablissement √ une mise √ l’√©preuve de cinq ans, et de payer une amende de 16 millions de dollars.

L’addition peut para√ģtre sal√©e. Mais la banque y trouve son compte. D’abord, elle n’a plaid√© coupable que pour un seul chef d’inculpation, celui de n’avoir pas inform√© dans les d√©lais pr√©vus les autorit√©s de l’origine douteuse de certains fonds alimentant ses comptes. Ce qui la classe comme √©tablissement fautif de simple n√©gligence, et lui permet de sauver la face alors qu’elle a jou√© un r√īle de premier plan dans les turpitudes financi√®res de quelques-uns de ses clients.

Pour ce qui est de la mise √ l’√©preuve de cinq ans, la banque en est finalement dispens√©e. En effet, une clause de l’accord pr√©cisait que, en cas de rachat, la mesure serait lev√©e. Or la Riggs a √©t√© vendue √ la banque PNC Financial Services, vente n√©goci√©e en juillet 2004 et devenue effective le 13 mai 2005. Dans le protocole de vente, l’√©tablissement de Pittsburgh s’engageait √ d√©bourser 779 millions de dollars pour l’acquisition de sa consŇ“ur [8]... Fair Finance Watch (FFW), qui milite contre le blanchiment d’argent sale, a condamn√© cette ¬« liquidation ¬ » pr√©cipit√©e [9]. L’accord amiable pr√©sentait un double avantage pour la Riggs : mettre un terme √ l’enqu√™te ouverte pour blanchiment pr√©sum√© d’argent et, surtout, pr√©munir la banque et ses filiales contre toute nouvelle accusation pour leurs activit√©s internationales avec les ambassades ou leurs clients priv√©s.

Enfin, en ce qui concerne l’amende de 16 millions de dollars, on ne peut s’emp√™cher de relever que c’est avec l’argent sale que la banque s’est blanchie. A-t-on jamais vu un cambrioleur s’acheter une nouvelle virginit√© p√©nale avec le butin de ses vols ? Quant au g√©n√©ral Pinochet, il esp√©rait disposer de l’argent d√©pos√© √ la Riggs pour r√©gler ses 5 millions de dollars d’arri√©r√©s fiscaux et amendes [10]. Mais, en d√©pit des d√©marches de son avocat aupr√®s du Tr√©sor chilien, les autorit√©s ont refus√© de lever le gel de ses avoirs, propri√©t√©s comprises, ordonn√© en novembre 2004 par le juge Sergio Mu√Īoz.

Trois semaines seulement apr√®s l’accord amiable avec la justice am√©ricaine, on apprenait que la Riggs avait √©galement accept√© une transaction avec les autorit√©s judiciaires espagnoles [11] : elle avait pay√© 9 millions de dollars, reconnaissant avoir transf√©r√© 1,6 million de dollars ill√©galement, alors qu’un gel des avoirs financiers de l’ancien dictateur avait √©t√© ordonn√©. En contrepartie, Madrid s’√©tait engag√© √ √©teindre l’action judiciaire contre la banque et ses dirigeants. Les indemnit√©s seront vers√©es sur un compte administr√© par la Fondation Salvador-Allende, celle-l√ m√™me qui, par le d√©p√īt de ses plaintes pour g√©nocide, avait permis l’arrestation du g√©n√©ral Pinochet, alors en visite priv√©e √ Londres. Un million de dollars servira √ couvrir les frais judiciaires, 8 millions seront destin√©s aux victimes de la dictature chilienne [12].

Le jour m√™me o√Ļ la transaction avec la justice espagnole √©tait rendue publique, une indiscr√©tion r√©v√©lait que la douzaine de hauts dirigeants de la banque s’√©taient octroy√© plus de 15 millions de dollars de ¬« parachutes en or ¬ », un montant sup√©rieur aux indemnit√©s n√©goci√©es pour les dizaines de milliers de victimes chiliennes [13].

M. Pinochet n’est pas le seul dictateur √ avoir b√©n√©fici√© des comp√©tences de la Riggs. Le dictateur Teodoro Obiang Nguema, qui dirige la Guin√©e-Equatoriale d’une poigne de fer, y a d√©pos√© jusqu’√ 700 millions de dollars. Ce qui fait de ce despote africain le premier client de la banque. Depuis son accession √ l’ind√©pendance, en 1968, la Guin√©e-Equatoriale n’a connu que la terreur, d’abord sous la f√©rule de Mac√≠as Nguema, puis sous celle de son neveu, M. Obiang Nguema, qui, en 1979, √ la faveur d’une r√©volution de palais, a renvers√© son oncle et l’a fait passer par les armes.

Le nouveau ma√ģtre prit possession d’un pays qui, √ la fin des ann√©es 1970, √©tait l’un des plus pauvres du monde. Cela n’emp√™cha nullement M. Obiang Nguema et sa famille de s’emparer des meilleures exploitations agricoles, de pr√©lever une d√ģme sur √ peu pr√®s tout ce que la nation parvenait encore √ produire. Le tyran fit de cet Etat confetti, aujourd’hui peupl√© d’un peu plus de 500 000 √Ęmes, sa propri√©t√© personnelle.

Au d√©but des ann√©es 1990, les prospections p√©trolif√®res conduites par des firmes am√©ricaines se r√©v√©l√®rent fructueuses. En quelques ann√©es, la Guin√©e-Equatoriale se hissa au troisi√®me rang des producteurs subsahariens de p√©trole, derri√®re l’Angola et le Nigeria, devant le Gabon et le Congo. Mais le p√©trole ne m√©tamorphosa pas pour autant le r√©gime, ni le sort de la population. Sur le papier, par t√™te d’habitant, c’est l’un des pays les plus riches du continent. Dans la r√©alit√©, c’est l’un des plus mis√©rables.

En 1992, la firme Walter International Inc. produisait les premiers barils de p√©trole. Aujourd’hui encore, les compagnies am√©ricaines - ExxonMobil, Amerada Hess, Marathon Oil [14]... - conservent le monopole de la production √©quato-guin√©enne. Selon le journaliste Peter Maass, ce pays ¬« ressemble parfois √ une caricature de kleptocratie p√©troli√®re [15]¬ ». Alors que les revenus du p√©trole augmentent de mani√®re exponentielle (3 millions de dollars en 1993, 210 millions en 2000, 700 millions en 2003) [16], 65 % de la population vit avec moins de 2 dollars par jour. Et tandis que les p√©trodollars coulent √ flots, l’eau courante manque toujours, de m√™me que l’√©lectricit√©. Ce n’est pas la richesse de la nation qui augmente, mais le pillage par le clan au pouvoir. Comme le reste de la production, la rente p√©troli√®re est massivement d√©tourn√©e par le satrape et sa famille, avec la complicit√© active d’entreprises am√©ricaines et... de la Riggs Bank.

En 1995, la Riggs ouvrait un compte pour l’ambassade de Guin√©e-Equatoriale √ Washington, le premier d’une longue s√©rie. Le rapport s√©natorial am√©ricain fait appara√ģtre que, entre 1995 et 2004, l’√©tablissement a g√©r√© ¬« plus de 60 comptes bancaires pour le gouvernement de Guin√©e-Equatoriale, ses membres et leurs familles (...) en fermant les yeux sur des indices laissant penser qu’ participait √ des op√©rations de corruption [17] ¬ ».

Une petite partie du scandale

Les treize millions de dollars de M. Pinochet font quelque peu amateur compar√©s aux 700 millions de M. Nguema. Et pour cause : il y a confusion entre les revenus nationaux et les finances personnelles du dictateur. En Guin√©e-Equatoriale, une entreprise √©trang√®re ne peut pas s’√©tablir sans ouvrir son capital √ des partenaires locaux, forc√©ment issus du clan gouvernemental. Ce qui n’√©tait qu’une pratique courante a √©t√© officialis√© en 2004 par un d√©cret pr√©sidentiel qui, pour le secteur p√©trolier, impose une ouverture du capital √ hauteur de 35 %.

Concernant la rente p√©troli√®re, les compagnies am√©ricaines versent directement les revenus sur les comptes de la Riggs √ Washington. Et quel que soit le compte officiel ouvert au nom de l’Etat de Guin√©e-Equatoriale, les signatures sont celles du pr√©sident ou d’un membre de sa famille. L’enqu√™te s√©natoriale est parvenue √ identifier quelques-uns de ces mouvements de capitaux. Floril√®ge d’un br√©viaire de la corruption : ¬« Plus de 35 millions de dollars ont √©t√© vers√©s par les compagnies p√©troli√®res, vir√©s √ deux soci√©t√©s √©tablies dans des paradis fiscaux, √ partir d’un compte sur lequel le pr√©sident Obiang, son fils, ministre des mines, et son neveu, secr√©taire d’Etat au Tr√©sor, avaient la signature. ¬ » [Riggs] ¬« a permis entre 2000 et 2002 des d√©p√īts d’argent liquide d’un montant total de pr√®s de 13 millions de dollars sur des comptes contr√īl√©s par le pr√©sident et son √©pouse. ¬ » La banque a accord√© au couple pr√©sidentiel ¬« des pr√™ts pour l’achat d’un avion, de r√©sidences de luxe aux Etats-Unis notamment ¬ ».

Lors de la pr√©sentation du rapport de juillet 2004, le s√©nateur Levin a soulign√© le peu d’empressement de la banque √ coop√©rer. Il a ainsi expliqu√© qu’un responsable de l’√©tablissement avait, lors de son audition, refus√© de r√©pondre aux questions. M. Simon Kareri, charg√© des comptes √©quato-guin√©ens √ la Riggs, aurait pourtant eu beaucoup √ raconter. Selon le rapport, par deux fois au moins, ce haut cadre avait pris livraison, √ l’ambassade √ Washington, de valises ¬« contenant 3 millions de dollars en coupures pour les d√©poser sur des comptes du pr√©sident √©quato-guin√©en ¬ ».

La Riggs s’est mise au service de M. Nguema √ un moment o√Ļ le dictateur avait √©t√© plac√© au ban de la communaut√© internationale. Pourtant, des organisations comme Amnesty International d√©non√ßaient le recours syst√©matique √ la torture ; l’Observatoire g√©opolitique des drogues consid√©rait la Guin√©e-Equatoriale comme ¬« une des plaques tournantes du trafic de coca√Įne entre l’Am√©rique latine et l’Europe ¬ »... Au point que tous les pays occidentaux, √ l’exception notable de la France, avaient ferm√© leurs ambassades.

Ironie de l’histoire, la Riggs doit rompre avec le dictateur au moment o√Ļ celui-ci est courtis√© comme jamais par les chancelleries occidentales. Apr√®s les attentats du 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont d√©cid√© de r√©duire leur d√©pendance p√©troli√®re vis-√ -vis du Proche-Orient et d’augmenter leurs importations de brut en provenance d’Afrique de l’Ouest. D√®s lors, le golfe de Guin√©e est consid√©r√© comme une zone d’¬« int√©r√™t vital ¬ » pour la politique am√©ricaine. Hier encore pestif√©r√©e, la Guin√©e-Equatoriale devient fr√©quentable par la gr√Ęce de ses prometteuses r√©serves de p√©trole. Au cours de l’ann√©e 2002, le pr√©sident Bush a rencontr√© √ plusieurs reprises, √ Washington, des chefs d’Etat africains pour discuter avec eux de la s√©curit√© militaire et √©nerg√©tique. Parmi ses interlocuteurs, M. Nguema. Huit ans apr√®s sa fermeture, l’ambassade des Etats-Unis fut rouverte √ Malabo, la capitale. Les uns apr√®s les autres, les pays occidentaux ont embo√ģt√© le pas √ Washington.

Apr√®s avoir menac√© de poursuivre la presse internationale pour ¬« ses commentaires tendancieux [18] ¬ », le pr√©sident Nguema a ferm√© tous ses comptes √ la Riggs. D’autres banques se sont aussit√īt mises sur les rangs, notamment l’espagnole Banco Santander ou la britannique HSBC, deux √©tablissements d√©j√ cit√©s dans l’affaire du dictateur chilien.

D’une certaine mani√®re, MM. Nguema et Pinochet sont des ¬« victimes collat√©rales ¬ » des attaques du 11-Septembre. Leurs fonds prosp√©raient en silence, quand la commission des affaires gouvernementales du S√©nat d√©cida d’enqu√™ter sur le financement des organisations terroristes. L’Arabie saoudite se retrouva alors sur la sellette, au travers d’organisations caritatives et de personnalit√©s telles que la princesse Ha√Įfa Al-Fay√ßal, √©pouse du prince Bandar, ex-ambassadeur saoudien aux Etats-Unis [19]. Les recherches conduisirent tout naturellement √ la banque des diplomates. C’est en menant leurs investigations sur les 150 comptes saoudiens de la Riggs que les enqu√™teurs d√©couvrirent des mouvements de capitaux frauduleux concernant d’autres clients. Le 14 mai 2004, les autorit√©s am√©ricaines condamnaient l’honorable institution √ payer une amende de 25 millions de dollars pour avoir viol√© la loi, de fa√ßon ¬« d√©lib√©r√©e et syst√©matique [20] ¬ », comme l’affirmaient les contr√īleurs f√©d√©raux.

Les rapports officiels n’ont fait pour l’instant √©merger qu’une partie de l’iceberg. De semblables recherches pourraient √™tre men√©es √ propos des comptes du pr√©sident d√©funt du Togo, M. Gnassingb√© Eyad√©ma, mais aussi de comptes en provenance du Mozambique ou du B√©nin...

Les dirigeants de la banque eux-m√™mes m√©riteraient une enqu√™te, si l’on en croit la presse am√©ricaine. Depuis le d√©but des ann√©es 1980, la Riggs est d√©tenue majoritairement par son PDG, M. Joe L. Allbritton, ancien homme d’affaires de Houston et grand ami de la famille Bush. En 1997, la Riggs a d’ailleurs achet√©, pour 5,5 millions de dollars, la petite soci√©t√© d’investissement fond√©e par M. Jonathan Bush, l’oncle de l’actuel pr√©sident. Devenu l’un des hauts responsables de la banque, Jonathan a particip√© tr√®s g√©n√©reusement au financement de la campagne pr√©sidentielle de son neveu. M. Allbritton, lui, se contente de figurer parmi les bailleurs de fonds de la Fondation du pr√©sident George Bush.

¬« Mon cher g√©n√©ral Pinochet... ¬ »

Des boutons de manchette, une bo√ģte en lapis-lazuli, des jeux vid√©o..., ce sont l√ quelques-uns des cadeaux que l’ancien dictateur et les plus hauts dirigeants de la Riggs se sont √©chang√©s au cours de divers th√©s et autres r√©ceptions donn√©s au club militaire de Santiago. Le temps passant, les contacts personnels entre M. Augusto Pinochet et M. Joe L. Allbritton, PDG de la Riggs, sa femme Barbara, ainsi que M. Timothy C. Coughlin, pr√©sident de la banque, se sont transform√©s en une touchante amiti√©, dont t√©moignent les lettres saisies par la commission s√©natoriale am√©ricaine.

En octobre 1994, une d√©l√©gation de la Riggs, conduite par son pr√©sident, M. Coughlin, se rend au Chili.Vice-pr√©sidente du d√©partement Am√©rique latine, Mme Carol Thompson r√©dige un m√©morandum : ¬« A la fin des ann√©es 1970, la mission militaire chilienne √ Washington a transf√©r√© ses d√©p√īts bancaires au Canada. Cela √©tait directement li√© √ l’assassinat, en 1976, de l’ambassadeur chilien Letelier [21]. En juillet 1994, les comptes officiels ont √©t√© rapatri√©s √ la Riggs (...). Nous avons √©galement offert nos services bancaires personnels au g√©n√©ral Pinochet. ¬ »

Le 4 novembre 1994, M. Coughlin √©crit √ M. Pinochet pour lui renouveler l’offre de la banque : ¬« Ce serait un honneur pour nous de vous ouvrir un compte et de vous assister dans toutes vos op√©rations bancaires effectu√©es en dehors du Chili. (...) Je veux que vous sachiez que j’ai expos√© bien en √©vidence, dans mon bureau de la Riggs, le tr√®s beau m√©daillon que vous m’avez offert, et je serais heureux de vous le montrer si jamais vous d√©cidiez de visiter Washington et bien s√ »r la Riggs Bank. ¬ »

En f√©vrier 1996, M. Allbritton est invit√© √ assister au derby Vi√Īa del Mar, la course hippique la plus prestigieuse du Chili, et il est re√ßu √ l’√©cole militaire de cavalerie de Quillota. De retour aux Etats-Unis, il adresse ces mots au g√©n√©ral : ¬« Ce fut √©videmment un plaisir personnel de passer une journ√©e avec vous √ Quillota et d’avoir eu l’occasion de vous faire part de notre gratitude pour les relations de longue date entre les forces arm√©es chiliennes et la Riggs Bank. (...) Le Chili est vraiment un pays tr√®s impressionnant, dot√©, gr√Ęce √ vous, √ la politique et aux r√©formes que vous avez instaur√©es, d’un avenir prometteur. Comme je vous l’ai dit, je ne serai que trop heureux de vous aider, vous et votre pays, autant que je le pourrai √ Washington. Je veux vous remercier pour les magnifiques boutons de manchette que vous m’avez offerts. Sachez que vous serez le bienvenu si vous nous rendez visite, √ ma femme Barby et √ moi-m√™me, dans notre maison de Middleburg, en Virginie (...). ¬ »

En octobre 1997, une d√©l√©gation de dirigeants de la Riggs se trouve au Chili. Elle offrira deux jeux vid√©o au g√©n√©ral. L’apr√®s-midi du 29 octobre, M. Pinochet et son fils Marco Antonio organisent un th√© en l’honneur de M. et Mme Allbritton au club militaire Lo Curo de Santiago. Ce qui leur vaut cette lettre : ¬« Cher g√©n√©ral Pinochet. A peine de retour d’Am√©rique du Sud, Barby et moi tenons √ vous exprimer notre sinc√®re gratitude pour l’accueil chaleureux que vous nous avez r√©serv√©. (...) Soyez assur√©, vous et votre gouvernement, de trouver en la Riggs un solide avocat. Je partage pleinement votre vision sur l’intensification des relations √©conomiques et commerciales entre nos deux pays. J’ai le plaisir de vous annoncer que les relations d’affaires entre la Riggs et l’arm√©e chilienne prosp√®rent. Je vous suis √©galement reconnaissant de notre amiti√© personnelle grandissante, dont t√©moignent votre gracieuse hospitalit√© ainsi que votre fid√®le soutien √ la Riggs. Vous avez d√©barrass√© le Chili de la menace d’un gouvernement totalitaire et d’un syst√®me √©conomique archa√Įque fond√© sur la propri√©t√© √©tatique et la planification centralis√©e. Les Etats-Unis, ainsi que le reste du monde occidental, vous en sont tr√®s redevables, et je suis s√ »r que votre h√©ritage assurera √ nos enfants et petits-enfants un monde plus prosp√®re et mieux prot√©g√©. Je vous remercie pour vos merveilleux cadeaux √ Barby et moi-m√™me, ainsi que pour les livres d’histoire, que j’ai trouv√©s passionnants. ¬ »

A son tour, Mme Allbritton se confond en remerciements : ¬« Mon cher g√©n√©ral Pinochet. Ce fut un immense plaisir et honneur que d’√™tre avec vous mercredi au th√© du club militaire. (...) J’utiliserai et exposerai avec beaucoup de fiert√© l’√©l√©gante bo√ģte en lapis-lazuli que vous m’avez si gentiment donn√©e. Elle me rappellera ces moments particuliers pass√©s en votre compagnie. (...) A pr√©sent, je suis enchant√©e √ l’id√©e de rencontrer votre famille et de voir notre relation d’amiti√© s’intensifier davantage. Avec consid√©ration et respect pour vous et tout ce que vous avez fait pour notre monde. ¬ »

Enfin, le pr√©sident de la Riggs : ¬« Cher g√©n√©ral Pinochet. (...) L’occasion pour nous tous et nos √©pouses de vous rencontrer, vous et votre fils, Marco Antonio, a √©t√© un plaisir particulier. je viens tout juste de terminer The Crucial Day [22]. L’objectivit√© factuelle avec laquelle vous relatez l’histoire du Chili au d√©but des ann√©es soixante-dix est √ la fois fascinante et instructive. L’histoire permet un jugement juste et convenable, √ condition que la r√©alit√© des faits soit connue. ¬ »

Actuellement, M. Pinochet est sous le coup de plusieurs inculpations dans son pays, en Espagne et en France.
Notes :

[1Norm Coleman et Carl Levin, Money Laundering and Foreign Corruption : Enforcement and Effectiveness of the Patriot Act. Supplement Staff Report on US Accounts Used by Augusto Pinochet, Permanent Subcommittee on Investigations, United States Senate, 16 mars 2005.

[4Norm Coleman et Carl Levin, Money laundering and Foreign Corruption : Enforcement and Effectiveness of the Patriot Act. Case Study Involving Riggs Bank, Minority Staff of Permanent Subcommittee on Investigations, United States Senate, 15 juillet 2004.

[5Ibid. Les citations qui suivent en sont tirées.

[7Marcy Gordon, ¬« DC’s Riggs Bank admits illegal favors for foreigners ¬ », The Enquirer, Cincinnati, 28 janvier 2005.

[8En f√©vrier 2005, PNC a r√©vis√© son offre √ la baisse : 654 millions de dollars.

[9Fair Finance Watch/Inner City Press, 16 ao√ »t 2004, www.innercitypress.org

[10Emily Byrne, ¬« Pinochet offers hidden millions to repay Chile’s treasury ¬ », The Santiago Times, 7 f√©vrier 2005.

[12Lire Jos√© Maldavsky, ¬« Le linge sale de la dictature chilienne ¬ », Le Monde diplomatique, avril 2005.

[13Fair Finance Watch/Inner City Press, 28 février 2005.

[14Marathon Oil a d√©cid√© de se retirer de Guin√©e-Equatoriale √ la suite de l’affaire Riggs.

[15Peter Maass, ¬« A touch of crude ¬ », Mother Jones, San Francisco, janvier-f√©vrier 2005.

[16Ces chiffres sont ceux de la Banque mondiale. Pour le pr√©sident Obiang, les revenus du p√©trole relevaient, il y a peu encore, du ¬« secret d’Etat ¬ ».

[17Cf. Coleman et Levin, Money Laundering and Foreign corruption..., op. cit.

[18Agence France-Presse, 22 juillet 2004.

[19La princesse Ha√Įfa Al-Fay√ßal plaidera la bonne foi. Elle affirmera que c’est √ son insu que l’argent vers√© √ une ressortissante saoudienne pour couvrir ses d√©penses d’hospitalisation atterrissait sur les comptes d’√©tudiants en relation avec deux des terroristes du 11-Septembre.

[20Kathleen Day, ¬« Fed order puts Riggs under closer oversight ¬ », Washington Post, 15 mai 2004.

[21En septembre 1976, Orlando Letelier, ancien ministre et ambassadeur du gouvernement de Salvador Allende, est retrouv√© mort et mutil√©, apr√®s l’explosion de sa voiture, alors qu’il √©tait en exil √ Washington.

[22Augusto Pinochet Ugarte, The Crucial Day : September 11-1973, Editorial Renacimiento, Santiago, 1982. Dans ce livre d’entretiens, l’ancien dictateur expose sa version du coup d’Etat militaire.

Source : TOUS DROITS R√‰SERV√‰S ¬© 2005 Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr), ao√ »t 2005.

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