Crise diplomatique entre le Mexique et le Venezuela
Vicente Fox, le contremaître de l’Empire
par Carlos Fazio
Article publi le 21 novembre 2005

L’impasse politico-diplomatique entre le Mexique et le Venezuela semble être entrée dans une phase de détente. La rupture des relations était latente, mais samedi [19 novembre],  Caracas, le président Hugo Chavez a baissé le ton de la confrontation. Il faut noter qu’il ne s’agit pas d’un « affrontement personnel  » entre Vicente Fox [le président mexicain] et Chavez, tous deux portés  des excès de langage qui ne s’accommodent pas des règles, des formes ni de la courtoisie du monde diplomatique. Ceci a aidé  faire croître le conflit, mais concerne la forme et non le fond du problème. Ce sont des aspects qui relèvent de l’anecdotique, mais qui ont été exploités et développés  des fins de propagande, au niveau médiatique, par d’autres acteurs intéressés  ce que le conflit en arrive  un point de rupture. Dans ce sens, la chaîne de télévision privée CNN a joué un rôle clé dans l’activation et la dramatisation des faits. Cela nous conduit  la piste états-unienne, diluée au Mexique par la campagne de propagande attisée depuis Los Pinos [la présidence mexicaine] et orchestrée par les commentateurs de droite et les pseudo-journalistes locaux politiquement corrects.

Les raisons de fond de la confrontation entre Fox et Chavez sont politico-idéologiques et ont une portée géopolitique. Le c“ur du différend se situe dans la discussion sur l’utilité et la viabilité de la Zone de libre-échange des Amériques (ALCA, sigles en espagnol) [1] qui, dans la conjoncture actuelle - et avec beaucoup de nuances - oppose les régimes néolibéraux pro états-uniens et les gouvernements nationalistes et réformistes ayant une certaine sensibilité sociale. Mais l’ALCA, comme l’a signalé dans La Jornada l’ambassadeur Gustavo Iruegas, n’est pas un enjeu prioritaire pour le Mexique ; celui-ci a déj son traité asymétrique de libre-échange avec les Etats-Unis et le Canada [2], traité qui, en une décennie d’existence, a eu pour résultat la destruction de la chaîne productive agricole et de ses structures sociales, la fermeture de milliers de fabriques et la misère de 50 millions de Mexicains, entraînant davantage d’émigration.

L’ALCA est un projet néocolonial, annexionniste et antidémocratique au service des élites et des transnationales dont la maison-mère se trouve aux Etats-Unis, et qui sert les fractions hégémoniques des oligarchies locales transnationalisées. C’est un projet qui prétend « intégrer  » la superpuissance militaire du monde aux économies des pays dépendants, sous-développés, endettés, faibles. L’intégration entre le requin et les sardines. A Mar del Plata [3], l’ALCA figurait dans l’agenda états-unien. C’était un problème de Bush, pas de Fox. C’est contre Bush et contre l’ALCA que s’est préparé le troisième sommet des peuples d’Amérique, dont la motivation centrale était que ne ressuscite pas le cadavre de l’ALCA. Et ici, le moment politique est important. Bush a cessé d’être tout-puissant aux Etats-Unis. Il arrivait en Argentine affaibli par la furie de la nature, par la résistance iraquienne  l’occupation militaire, par sa perte de popularité et par une affaire judiciaire : le cas Plame (la révélation publique de l’identité d’une agente de la CIA) qui implique Lewis Libby, ex-chef des conseillers juridiques du vice-président des Etats-Unis, Dick Cheney, accusé d’obstruction  la justice. Libby pourrait entraîner avec lui Karl Rove, conseiller politique de premier rang de Bush, et Cheney lui-même. Il est indéniable qu’ Washington on respire une atmosphère qui rappelle le temps du Watergate et que Bush est aux abois et sur la défensive parce que les élites conservatrices ont pris leurs distances et veulent faire le ménage comme au temps de Richard Nixon.

C’est dans ce contexte que Fox a décidé de jouer le rôle de promoteur et défenseur  outrance du projet des Etats-Unis. Ce ne fut pas un voyage touristique de plus. Non. Il est arrivé  Mar del Plata en provocateur, pour donner le ton. Comme contremaître de Bush et de la fraction impériale que celui-ci représente. A Mar del Plata, les Etats-Unis ont manoeuvré pour introduire dans l’agenda leur exigence d’avancer vers l’ALCA et, dans ce but, ils ont utilisé le Mexique et le Panama. La question n’est pas la grande capacité de Fox  mettre les pieds dans le plat chaque fois qu’il ouvre la bouche et improvise. Ceci est anecdotique. Surtout que Fox ne s’est pas trompé  Mar del Plata. Il y est allé faire son travail. Comme l’a dit l’ex-ministre des Affaires étrangères Rosario Green : il y est allé pour faire le “sale boulot” des Etats-Unis, pour “ diviser ” l’Amérique latine. Comme homme de main au service de l’empire, son rôle était d’aligner les pays qui forment « la Méditerranée  » des Etats-Unis (Mexique et Caraïbes) et d’entraîner les autres présidents de la région. Fox a joué le rôle assumé dans les années 80 par Napoleon Duarte, qui se trouvait alors  la tête de la république bananière du Salvador. Et il est apparu, mais oui, plus bushiste que Bush. Ou, selon les dires de Federico Arreola,  l’instar de José Maria Aznar, Fox est déj en train de penser  sa retraite et cherche la « protection  » de Bush et de sa bande de criminels de guerre.

L’affaire transcende l’ALCA. Fox et le Parti action nationale (PAN, conservateur) appliquent ainsi l’agenda du Département d’Etat. Le président du PAN, Manuel Espino, agit comme agent stipendié de la propagande de guerre de Washington. Parmi les inventions les plus fameuses figure « l’information  », amplifiée par la droite locale et les médias électroniques oligopolistiques selon laquelle Chavez aurait canalisé des fonds pour la campagne de Andres Manuel Lopez Obrador [surnommé AMLO] [4]. Il s’agit de fabriquer un ennemi artificiel, Hugo Chavez, taxé de « dictateur  » et de « populiste autoritaire  » dans le but de l’assimiler de manière négative  Lopez Obrador. On pourrait encore ajouter  cela une version rocambolesque fabriquée par la CIA et essaimée dans les médias, d’après laquelle Chavez aurait envoyé un lot de fusils d’assaut AK-47 (connu comme cuernos de chivo ou kalachnikov)  l’Armée populaire révolutionnaire (EPR, guérilla mexicaine). Les armes auraient été acquises avec « des fonds du gouvernement du District fédéral [ville de Mexico]  », qui seraient passés par Cuba avant d’arriver  Caracas. La trame parfaite : l’axe du mal latino-américain et AMLO !

Notes :

[1[NDLR] rea de Libre Comercio de las Américas - ALCA ; Free Trade Area of the Americas - FTAA ; Zone de libre-échange des Amériques - ZLEA.

[2[NDLR] L’Accord de libre-échange nord-américain, signé en 1993 par les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, est entré en vigueur le premier janvier 1994.
Consultez le dossier “ ALENA ” sur RISAL.

[3[NDLR] Sommet des Amériques de Mar del Plata, Argentine 4 et 5 novembre 2005.
Lire Eduardo Gudynas, Sommet des Amériques : l’ombre de la ZLEA sur un sommet présidentiel sans accords, RISAL, 8 novembre 2005 ; Carlos Abel Suárez, Le sommet des Amériques ou la collision entre deux mondes, RISAL, 23 novembre 2005.

[4[NDLR] Ancien leader du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), actuel leader du Parti de larévolution démocratique (centre-gauche, PRD), il vient de démissionner de son poste de chef de gouvernement du District fédéral de Mexico pour promouvoir sa candidature  la présidence du pays en 2007. Il est en tête de tous les sondages.

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx), Mexique, 21 novembre 2005.

Traduction : Marie-Paule Cartuyvels, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

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