Interview d’Alvaro Garcia Linera
Bolivie : ¬« Le MAS est de centre-gauche ¬ »
par Pablo Stefanoni
Article publiť le 19 décembre 2005

Sociologue, analyste politique tr√®s pr√©sent dans les m√©dias, ex-dirigeant de l’Arm√©e gu√©rillera Tupac Katari (EGTK), aux c√īt√©s de Felipe Quispe [1] aux d√©buts des ann√©es 1990, Alvaro Garcia Linera sera tr√®s probablement le prochain vice-pr√©sident de la Bolivie puisqu’il fait √©quipe avec Evo Morales, du Mouvement au socialisme, qui semble avoir remport√© haut la main l’√©lection de ce 18 d√©cembre 2005 [2]. Aux yeux de certains, il a constitu√© ¬« l’atout ¬ » du MAS pour attirer les ¬« classes moyennes urbaines ¬ », gr√Ęce √ son profil d’intellectuel. Pour d’autres, il s’agit d’un ¬« ex-terroriste ¬ » ; pour d’autres encore, c’est la personne qui peut mod√©rer Evo Morales. Il nous explique sa vision du changement en Bolivie. Interview.

Quelles difficult√©s se sont pr√©sent√©es lors des n√©gociations avec les autres composantes de la gauche ?

Du point de vue programmatique, il y a un consensus, allant des plus mod√©r√©s aux plus radicaux, sur les revendications √ mettre en avant. Rapidement, il a √©t√© possible de se mettre d’accord sur une plate-forme commune de r√©formes : nationalisation des hydrocarbures, Assembl√©e constituante et nouveau mod√®le √©conomique. L√ o√Ļ ont surgi les difficult√©s, c’est au moment de discuter des listes de candidats. Cependant, il y a quelques principes qui me paraissent essentiels. D’abord, le respect √ la repr√©sentativit√© territoriale des organisations, qui est une mani√®re somme toute originale de construire un r√©seau social de mobilisation √©lectorale. Il y a une acceptation g√©n√©rale du principe consistant √ laisser √ chaque organisation une forme de souverainet√© dans le choix des candidats, et cela nous a permis d’avancer rapidement. C’est une logique tr√®s diff√©rente de celle qui r√©gissait les anciens fronts de gauche entre partis. Mais comme, sur certains territoires, se superposent plusieurs organisations, par exemple √ El Alto, il est n√©cessaire d’arriver √ un juste √©quilibre. Et c’est l√ o√Ļ surgissent les difficult√©s.

La Centrale ouvri√®re bolivienne (COB) voulait des candidatures bien plac√©es pour s’allier au MAS ?

Toutes les organisations le veulent, la COB comme les autres.

Jaime Solares [Dirigeant de la COB] voulait-il mener l’alliance avec Evo Morales ?

Solares souhaitait que la COB soit au centre de l’initiative, qu’elle soit l’entit√© qui articulerait les autres mouvements, et je crois qu’√ cette √©poque qui est la n√ītre, aucun mouvement social ne peut s’attribuer de telles pr√©rogatives, car il n’existe plus de mouvement national en Bolivie. Tous les mouvements sociaux, aujourd’hui, sont des mouvements r√©gionaux et locaux. Il existe au sein de la COB une sorte de m√©lancolie, mais ce n’est pas la COB des ann√©es 1970 dont il s’agit [3].

O√Ļ situez-vous le MAS id√©ologiquement parlant ?

Je le situerais au centre-gauche, car le projet de transformations √©conomiques et sociales que cette organisation souhaite mener √ bien ne peut √™tre qualifi√© ni de communiste, ni de socialiste, ni m√™me de communautaire [4].

Votre th√®se est que le socialisme n’est pas viable aujourd’hui en Bolivie ?

Il y a deux raisons qui font que l’instauration d’un r√©gime socialiste en Bolivie a peu de chances d’avoir lieu. D’un c√īt√©, il y a un prol√©tariat minoritaire num√©riquement et inexistant politiquement, et l’on ne construit pas le socialisme sans prol√©tariat. En second lieu, le potentiel communautaire agraire et urbain est tr√®s affaibli. Il y a une implosion des √©conomies communautaires au sein des structures familiales, qui ont constitu√© le cadre √ partir duquel ont surgi les soul√®vements sociaux. En Bolivie, 70 % des travailleurs dans les villes travaillent dans des structures √©conomiques familiales, et on ne construit pas le socialisme √ partir d’une √©conomie familiale.

Dans ce cas, quelle sorte de syst√®me le MAS veut-il construire ?

Un type de capitalisme andin.

Qu’est-ce que le capitalisme andin ?

Il s’agit de construire un √‰tat fort, qui puisse articuler de mani√®re √©quilibr√©e les trois plates-formes ¬« √©conomico-productives ¬ » qui coexistent en Bolivie : la communautaire, la familiale et la ¬« moderne-industrielle ¬ ». Il s’agit de transf√©rer une partie de l’exc√©dent des hydrocarbures nationalis√©s pour encourager la mise en place de formes d’auto-organisation, d’autogestion et de d√©veloppement commercial proprement andines et amazoniennes. Jusqu’√ pr√©sent, ces secteurs traditionnels n’ont pu se d√©velopper √ cause d’un secteur ¬« moderne-industriel ¬ » qui a accapar√© les exc√©dents. Notre id√©e est que ces secteurs traditionnels disposent d’un soutien √©conomique, d’un acc√®s √ des mati√®res premi√®res et √ des march√©s, qui puissent ensuite g√©n√©rer du bien-√™tre au sein de ces processus √©conomiques artisanaux et familiaux. La Bolivie sera toujours capitaliste pour au moins 50 ou 100 ans.

Vous ne consid√©rez pas que les mouvements de d√©fense de l’eau √ Cochabamba [5] et √ El Alto [6] sont des formes d’exp√©riences de type communautaire ?

Ce sont des exp√©riences communautaires sociales et politiques, mais pas √©conomiques. Elles expriment de mani√®re dramatique les limites communautaires du mouvement social actuel, par exemple dans le domaine de la gestion des nouvelles entreprises. Mais dans tous les cas, ces exp√©riences nous permettent de penser une r√©volution politique, au sens marxiste du terme, qui dans le cas bolivien correspond √ la d√©colonisation de l’√‰tat.

Quelles diff√©rences existe-t-il entre l’actuel candidat du MAS et le dirigeant de l’EGTK [7] ?

Il y a une ligne de continuit√© et une ligne de rupture. La continuit√© r√©side dans la conviction qui est la mienne que les peuples indig√®nes doivent gouverner la Bolivie, et qu’il s’agit l√ de la seule mani√®re de r√©sorber la faille qui existe depuis 180 ans entre la soci√©t√© et l’√‰tat, et d’en finir avec le caract√®re colonial de la R√©publique, qui affecte tout autant les institutions que la vie priv√©e des Boliviens. La diff√©rence, ce sont les moyens : il y a quinze ans, nous pensions que cela devait arriver par le biais d’un soul√®vement arm√© des communaut√©s. Aujourd’hui, nous pensons que c’est un objectif que l’on peut atteindre via un grand triomphe √©lectoral. Les moyens changent, mais les objectifs restent les m√™mes.

Quelles sont vos principales influences th√©oriques et id√©ologiques ?

Je mentionnerai cinq auteurs. Deux auteurs classiques ont contribu√© √ ma formation. Il s’agit de Marx, mais le Marx du Capital, pas celui des manuels [N.D.T. : les manuels de formation des partis communistes], et Max Weber, dont la lecture m’a amen√© √ m’int√©resser au r√īle du symbolique dans les luttes politiques. Une autre influence d√©cisive dans ma formation intellectuelle est, sans aucun doute, Pierre Bourdieu, duquel j’h√©rite ma fa√ßon d’analyser les champs, les rapports de forces dans les luttes. Et je citerai √©galement deux auteurs boliviens classiques : Fausto Reinaga [penseur fondamental de l’indianisme] et Ren√© Zavaleta [nationaliste-r√©volutionnaire marxiste].

Propos recueillis par Pablo Stefanoni.

Notes :

[1[NDLR] Dirigeant indien aymara, connu comme "El Mallku".

[2[NDLR] Consultez le dossier ¬« Elections pr√©sidentielle et l√©gislatives 2005 ¬ » sur RISAL.

[3[NDLR] Le mouvement syndical traditionnel bolivien, symbolis√© par la COB, s’est fortement affaibli suite √ l’instauration des politiques n√©olib√©rales particuli√®rement s√©v√®res qui mirent √ mal ses principaux bastions (mines, enseignement, sant√© publique...).

[4[NDLR] C’est aux communaut√©s indig√®nes, en tant que cellules de production √©conomique et sociale qu’il est fait r√©f√©rence ici.

[5[NDLR] Cochabamba, dans la r√©gion du Chapare, fut le th√©√Ętre de ladite guerre de l’eau. En avril 2000, la d√©nomm√©e ¬« or bleue ¬ » a d√©cha√ģn√© dans la ville de Cochabamba l’une des r√©voltes les plus bruyantes de l’histoire r√©cente du pays. Ses habitants se sont mobilis√©s contre l’augmentation disproportionn√©e des tarifs de l’eau, dont les prix avaient quadrupl√© en √ peine quelques semaines, et ont obtenu l’expulsion de l’entreprise priv√©e, Aguas del Tunari, (un consortium conduit par la multinationale Bechtel) en charge des services d’eau.
C’est aussi dans cette r√©gion que s’est d√©velopp√© le mouvement des cocaleros, les cultivateurs de coca.

[6[NDLR] Consultez le dossier ¬« El Alto, ville rebelle ¬ » sur RISAL.

[7[NDLR] Alvaro Garcia Linera est un ex-dirigeant de l’Arm√©e gu√©rillera Tupac Katari (EGTK). Il fut d√©tenu plusieurs ann√©es suite √ cet engagement.

Source : Inprecor (www.inprecor.org), d√©cembre 2005.

Traduction : Herv√© Do Alto, pour Inprecor (www.inprecor.org).

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