Coup de tonnerre √ La Paz
La Bolivie indienne rejoint la gauche latina
par Maurice Lemoine
Article publiť le 11 janvier 2006

Au-del√ du symbole, dont nul ne sous-estimera la port√©e, le fait que M. Evo Morales soit Indien, et le premier d’entre eux √ acc√©der au pouvoir en Bolivie, ne constitue pas l’essentiel. Apr√®s tout, ce pays a d√©j√ connu un vice-pr√©sident aymara, M. Victor Hugo Cardenas : son origine ethnique ne l’a pas emp√™ch√© de mener, ou de cautionner, une politique f√©rocement n√©olib√©rale, lors du premier mandat de M. Gonzalo S√°nchez de Lozada (1993-1997). Tout comme l’actuel chef d’Etat du P√©rou, M. Alejandro Toledo (m√©tis quechua), qui, pour se faire √©lire, a amplement jou√© sur la pr√©sence de sang indig√®ne dans ses veines.

C’est certes en Indien aymara, et fier de l’√™tre, mais en refusant tout ¬« ethnicisme ¬ », que M. Morales a su, au-del√ de sa communaut√© d’origine, rassembler autour de lui m√©tis, classe moyenne et intellectuels. Cela lui a permis de remporter le premier tour de l’√©lection pr√©sidentielle du 18 d√©cembre, avec, sans doute, 52 % des voix [1] - chiffre annonc√© le 20 d√©cembre par le Tribunal national √©lectoral, apr√®s le d√©pouillement de 60 % des suffrages. Ce faisant, M. Morales offre au pays le plus pauvre du continent am√©ricain - 74 % de la population, majoritairement indig√®ne, y vit au-dessous du seuil de pauvret√© - un espoir de changement depuis trop longtemps attendu. Pr√©sident des six f√©d√©rations de planteurs de coca, d√©put√© de Cochabamba depuis 1997, principal dirigeant de la premi√®re force politique du pays, le Mouvement vers le socialisme (MAS), M. Morales a accompagn√© et dirig√©, en compagnie d’autres leaders des nombreux mouvements sociaux, les soul√®vements qui, en deux ans, ont fait tomber deux pr√©sidents - MM. Gonzalo S√°nchez de Lozada (17 octobre 2003) [2] et Carlos Mesa (6 juin 2005) [3].

D√®s lors, le changement est √ l’ordre du jour, largement annonc√© : remise en cause du ¬« mod√®le n√©olib√©ral ¬ » et de l’¬« Etat colonial ¬ », nationalisation des ressources naturelles, en particulier les hydrocarbures, r√©forme agraire, revalorisation des langues indig√®nes, processus d’autonomie des r√©gions, √©lection d’une Assembl√©e constituante, en juin 2006, pour ¬« refonder le pays ¬ ».

En Bolivie, nul ne l’ignore : les obstacles ne manqueront pas. Si les partis traditionnels ont √©t√© balay√©s, il n’en demeure pas moins que le MAS - 65 d√©put√©s sur 130 et 13 s√©nateurs sur 27 - ne disposera que d’un rapport de force fragile au Congr√®s.

Bien que d√©savou√©s par leurs bases, qui ont massivement opt√© pour M. Morales, les dirigeants des mouvements de gauche les plus radicaux - M. Jaime Solares, de la Centrale ouvri√®re bolivienne (COB) ou M. Felipe Quispe, du Mouvement indig√©niste Pachakuti (MIP) - ne lui faciliteront pas la t√Ęche si les r√©formes tardaient trop. Quitte √ faire de la surench√®re si elles sont effectivement men√©es.

Ayant publiquement accept√© la d√©faite, les conservateurs pour leur part ne tarderont pas √ relever la t√™te en s’appuyant sur l’√©lite blanche des riches provinces de l’est du pays - Santa Cruz et Tarija - aux tendances s√©paratistes affirm√©es [4].

Il faudra √©galement compter avec les multinationales du gaz et du p√©trole (Total, Repsol, Petrobras, British Gas, Exxon, pour ne citer que les plus importantes), soutenues par leurs gouvernements (France, Espagne, Br√©sil, Royaume-Uni, Etats-Unis...). S’il garantit que, dans le cadre d’une politique de ¬« nationalisation sans expropriations ¬ », ces firmes pourront continuer √ travailler en Bolivie, le nouveau pr√©sident a fait savoir que son gouvernement r√©visera tous les contrats (souvent sign√©s en marge de la loi), augmentera taxes et royalties, reprendra la propri√©t√© des gisements, et contr√īlera 50% de la production. A l’instar de la politique p√©troli√®re men√©e par le pr√©sident v√©n√©zu√©lien Hugo Chavez [5], la r√©-appropriation de r√©serves de gaz √©valu√©es √ 1 375 milliards de m√®tres cubes (les deuxi√®mes du continent apr√®s le Venezuela) est en effet indispensable pour financer les mesures sociales attendues par la majorit√© des Boliviens.

Enfin, il faudra affronter Washington, qui vient de subir un nouveau revers dans son pr√©-carr√© latino-am√©ricain et a fait, depuis longtemps, de M. Morales, l’une de ses b√™tes noires, avec MM. Hugo Ch√°vez (Venezuela) et Fidel Castro (Cuba). Traditionnellement, pour les Etats-Unis, et sous pr√©texte de lutte contre le narcotrafic, tous les registres de l’agenda bilat√©ral sont accompagn√©s de conditions, directes ou indirectes, en relation avec l’√©radication totale des plantations de coca [6] : dette ext√©rieure, coop√©ration en mati√®re de sant√© et d’√©ducation, relations commerciales, etc... Or, si le dirigeant du MAS a annonc√© ¬« z√©ro coca√Įne, z√©ro narcotrafic ¬ », il a pr√©cis√© ¬« mais pas z√©ro coca ¬ ». Faisant ouvertement campagne pour la d√©p√©nalisation de cette plante utilis√©e par les Indiens √ des fins rituelle et m√©dicinale, il refuse les perp√©tuelles ing√©rences am√©ricaines dans les affaires int√©rieures du pays, au nom de la politique antidrogue. Qu’on rajoute la remise en cause de la signature d’un trait√© de libre-√©change (TLC, sigles en espagnol) et l’on aura id√©e du fort sentiment de d√©fiance ressenti et exprim√© √ Washington.

La conjonction de ces trois facteurs - opposition conservatrice, r√©sistance des multinationales et hostilit√© am√©ricaine - pourrait faire craindre le pire, dans ce pays en situation de crise permanente. Toutefois, M. Morales ne manque pas d’atouts. Le peuple a fait de lui le symbole de son d√©sir de changement. Toute tentative de d√©stabilisation interne se heurtera √ l’une de ces mobilisations populaires massives dont les Boliviens ont le secret. Par ailleurs, pour mener √ bien le projet dont il est porteur, il arrive au pouvoir √ un moment propice. En effet, rejoignant le front des pays qui refusent l’h√©g√©monie tant du lib√©ralisme √©conomique que des Etats-Unis - Cuba, Venezuela, Argentine, Br√©sil, Uruguay -, il va b√©n√©ficier de leur sympathie, voire de leur aide et de leur protection, en m√™me temps que lui-m√™me les renforcera.

Notes :

[1[NDLR] Evo Morales a finalement √©t√© √©lu √ la pr√©sidence de la R√©publique avec 1 544 374 voix, soit 53,74 % des √©lecteurs. Voir : www.cne.org.bo.

[2[NDLR] Consultez le dossier ¬« Guerre du gaz ¬ » sur RISAL.

[3[NDLR] Sur la d√©mission du pr√©sident Carlos Mesa en juin 2005, lire Thierry Vermorel, Bolivie : la seconde guerre du gaz, RISAL, ao√ »t 2005 ; Sylvie Dugas, Apr√®s l’Argentine, la Bolivie au coeur de la tourmente n√©olib√©rale, RISAL, juin 2005 ; Richard Gott, Un soul√®vement sismique chez les indiens d’Am√©rique latine, RISAL, juin 2005 ; Walter Chavez, Bolivie : mobilisations sociales pour la nationalisation des hydrocarbures et d√©mission du pr√©sident, RISAL, juin 2005.

[4[NDLR] C’est dans les d√©partements de Santa Cruz et de Tarija, que se trouve la plus grosse partie des richesses en ressources naturelles de la Bolivie. Un mouvement ¬« civique ¬ », men√© par les classes dominantes, chefs d’entreprises, transnationales et grands propri√©taires terriens, exige plus d’autonomie territoriale - et certains l’ind√©pendance - pour contr√īler ces richesses. La vigueur depuis l’an 2000 des mouvements sociaux remet en cause leur mainmise sur les ressources naturelles.

[5[NDLR] Consultez le dossier ¬« le p√©trole, au coeur de la politique de Chavez ¬ » sur RISAL.

[6[NDLR] Consultez le dossier ¬« coca et cocaleros ¬ » sur RISAL.

Source : ¬© Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr/), 22 d√©cembre 2005.

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